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La révolution égyptienne à la croisée des chemins

Par Johannes Stern et Alex Lantier
9 août 2011

Les mesures répressives prises en Egypte par la junte militaire soutenue par les Etats-Unis et ses partisans politiques de l'« opposition » officielle sont un sérieux avertissement à l'adresse des travailleurs et des jeunes en Egypte. Les forces de la contre-révolution se mobilisent pour tenter d'écraser le mouvement déclenché par le renversement par la classe ouvrière du président Hosni Moubarak en février dernier.

Lundi 1er août, la junte a envoyé des blindés contre un sit-in pacifique sur la place Tahrir en expulsant des centaines de familles de martyrs tués par le régime durant les premiers jours de la révolution. A peine trois jours plus tard, des groupes islamiques réactionnaires, dont les Frères musulmans, les Salafistes et al-Gamaa al-Islamiya ont organisé une protestation « pro-stabilité » en soutien au dirigeant de la junte, le commandant en chef des forces armées, Mohamed Hussein Tantawi.

Ces mesures jouissent du soutien de l'impérialisme occidental et de ses fantoches locaux. Ce n'est que récemment que le gouvernement Obama a entamé un « dialogue ouvert » avec les Frères musulmans. Dans le même temps, l'Arabie saoudite, un bastion de la réaction au Moyen-Orient, injecte de l'argent en Egypte.

La junte a été capable de prendre des mesures profondément impopulaires parce qu'aucun parti ne lutte pour rassembler la classe ouvrière contre Tantawi et ses partisans. Ceux qui défendent le plus ouvertement la junte sont les groupes islamistes droitiers qui soutiennent explicitement la totalité des mesures anti-démocratiques prises par celle-ci, telle l'interdiction du 23 mars de faire grève et de manifester. Tous les partis de l'establishmentcependant - les libéraux, les Islamistes et la pseudo-gauche - soutiennent en fait la junte.

La classe ouvrière égyptienne se trouve à un carrefour. La seule voie pour aller de l'avant est un renouvellement de la lutte révolutionnaire. Les travailleurs sentent qu'ils ont besoin d'un règlement de compte plus complet avec le régime et que des changements plus profonds qu'un simple retrait du chef de l'Etat sont requis. La question centrale à laquelle est confrontée la classe ouvrière est : sur quelle perspective doit se baser la lutte ?

Les travailleurs égyptiens ont entamé la lutte politique le 25 janvier, inspirés par la lutte des travailleurs tunisiens qui avaient contraint le président Ben Ali soutenu par les Etats-Unis à la démission. Alors que les grèves s'amplifiaient et paralysaient l'Egypte - et ce, en dépit de la répression de Moubarak approuvée par le gouvernement américain et qui a coûté la vie à plus d'un millier de manifestants - Washington a été obligé de conclure un accord avec l'armée égyptienne pour remplacer Moubarak par un conseil militaire dirigé par Tantawi.

Les impérialistes et l'establishment politique égyptien se sont précipités pour contenir la classe ouvrière et pour l'assujettir à l'Etat. En cela, ils se sont appuyé notamment sur les partis pseudo-gauches de la classe moyenne égyptienne qui ont ouvré pour désarmer politiquement les travailleurs en promouvant la junte comme un gouvernement légitime et en répandant des illusions sur ses projets de réaliser une « transition démocratique. »

Ainsi, Hossam al-Hamalawy, membre influent des Socialistes révolutionnaires (SR), affirmait dans un commentaire publié le 4 février par le quotidien britannique The Guardian que la junte « finira par organiser la transition vers un gouvernement 'civil'. » Les autres groupes de la pseudo gauche égyptienne partageaient cette opinion et ont créé des partis tels le Parti démocratique des Travailleurs (PDT) et le parti de l'Alliance socialiste pour s'intégrer dans le nouvel establishment politique. Ils ont accepté le nouveau cadre politique créé par les militaires en conférant une légitimité aux élections organisées par la junte.

Quelques semaines plus tard, les Etats-Unis et l'OTAN ont déclaré la guerre au régime libyen du colonel Mouammar Kadhafi, soi-disant pour protéger des manifestants pro-démocratie. Cette agression impérialiste contre un petit pays sans défense avait été soutenue par l'ensemble del'establishment politique en Egypte, dont des groupes se faisant passer comme étant de « gauche » ou même « socialistes. »

Après seulement quelques mois, toutefois, des masses de travailleurs et de jeunes en Egypte - désillusionnés par la répression, les mesures d'austérité et la politique pro-impérialiste de la junte - ont protesté et exigé une « deuxième révolution. » Ce slogan reflétait la réalisation critique que les affirmations selon lesquelles la junte réaliserait une « transition démocratique » étaient fausses. Le régime militaire devait être renversé. Le 8 juillet, au milieu d'une nouvelle vague de grèves militantes, des millions de personnes descendaient dans les rues du Caire, d'Alexandrie, de Suez et d'autres villes à travers l'Egypte pour exiger la chute de la junte militaire.

Tous les partis bourgeois, y compris les forces pseudo-gauches, étaient terrifiées et hostiles à la revendication de la classe ouvrière pour une « deuxième révolution. » Ils rejoignirent les sit-in sur la place Tahrir afin de contrôler et d'étouffer le mouvement.

Le rôle le plus le plus déterminant a été joué par les forces du soi-disant Front socialiste - les Socialistes révolutionnaires, le Parti démocratique des Travailleurs, le parti de l'Alliance socialiste et le Parti socialiste égyptien. Le 27 juillet, ces groupes formèrent un « Front populaire uni » avec des groupes libéraux et islamistes et qui serait basé sur une interdiction de toute discussion politique quant aux différences du futur caractère de l'Etat égyptien.

Ayant ainsi aidé les Islamistes à se faire entendre sur la place Tahrir, les forces pseudo-gauches ont affirmé être surprises et étonnées lorsque les Islamistes ont amené au Caire des milliers de leurs partisans ruraux et scandé des slogans réactionnaires. Ils décidèrent ensuite de se retirer de la place Tahrir en laissant les familles des martyrs seules face aux blindés de l'armée.

Le rôle contre-révolutionnaire joué par les groupes pseudo-gauches doit être un avertissement à la classe ouvrière. Ces groupes n'ont rien à voir avec une politique révolutionnaire ou avec le socialisme. Ils recourent cyniquement à un discours de gauche et à des termes marxistes dans le but d'empêcher la montée d'un mouvement indépendant de la classe ouvrière.

Le 9 juillet, les Socialistes révolutionnaires ont publié un communiqué intitulé « Pas de deuxième révolution mais une révolution permanente jusqu'à la chute du régime. » Il y est dit : « Ce qui se passe à présent sur la place et dans les rues en Egypte n'est pas une deuxième révolution mais une extension de la révolution du 25 janvier. » La signification évidente était qu'il était possible de pousser la junte à organiser une « transition démocratique » au moyen de « sit-in et de grèves. »

Cette déclaration résume le rôle réactionnaire et hypocrite joué par les Socialistes révolutionnaires. En opposant une révolution permanente à une « deuxième révolution » - à savoir, à la revendication des travailleurs pour une lutte révolutionnaire pour le renversement de la junte - ils falsifient de la manière la plus crue le contenu politique de la perspective de la Révolution permanente. Dans l'histoire du mouvement marxiste, le terme « révolution permanente » a toujours été lié à l'indépendance de la classe ouvrière et à sa lutte pour le renversement de la bourgeoisie et la prise du pouvoir sur la base d'un programme socialiste.

Formulée pour la première fois par Marx et Engels, développée ensuite par les marxistes de la social-démocratie européenne, pour être articulée par Léon Trotsky de la façon la plus lucide et clairvoyante, la théorie de la révolution permanente a été concrétisée dans la Révolution d'Octobre 1917, qui porta la classe ouvrière au pouvoir en Russie. La révolution permanente dit que la bourgeoisie n'est plus en mesure de mener une révolution démocratique. Au lieu de cela, les tâches sociales et démocratiques de la révolution ne peuvent être accomplies que par la classe ouvrière après avoir gagné le soutien de la paysannerie et des pauvres ruraux en prenant le pouvoir, en établissant un Etat ouvrier et en luttant pour étendre la révolution socialiste partout dans la région et le monde.

Malgré la tentative des Socialistes révolutionnaires d'associer la révolution permanente à une ligne politique de collaboration de classe - précisément le contraire de son vrai sens - cette théorie a été totalement confirmée par les événements qui se sont produits cette année en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Premièrement, la classe ouvrière est apparue comme la force principale. Deuxièmement, la bourgeoisie libérale en Egypte et en Tunisie, de même que ses partisans petits bourgeois de « gauche », se sont précipités pour soutenir les piliers militaires des anciens régimes en se rangeant derrière eux à l'encontre la classe ouvrière insurgée.

Le Comité International de la Quatrième Internationale (CIQI), qui seul se base sur la perspective et le programme du trotskysme, est la seule force politique à appeler à l'indépendance politique de la classe ouvrière égyptienne et à une révolution socialiste pour le renversement de la junte égyptienne et son remplacement par un Etat ouvrier. A la différence, les groupes pseudo-gauches formulent les intérêts des couches affluentes de la classe moyenne hostiles aux travailleurs et voulant à tout prix défendre la junte.

Les travailleurs et les jeunes d'Egypte ont déjà montré leur force en inspirant des millions de travailleurs partout dans le monde - depuis les grévistes s'opposant aux mesures d'austérité au Wisconsin jusqu'aux travailleurs et aux jeunes se mobilisant contre la pauvreté et l'inégalité sociale en Israël. Afin de faire avancer la Révolution égyptienne, il est nécessaire de construire une section du CIQI en Egypte, ainsi que des sections en Tunisie, en Israël et à travers l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Seul un tel parti, basé sur une perspective socialiste internationale peut vaincre l'offensive contre-révolutionnaire, mettre un terme à la mainmise de l'impérialisme et mener à bien la lutte pour une démocratie et un socialisme authentiques.

(Article original paru le 4 août 2011)