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La crise économique de l’Europe devient incontrôlable

Par Peter Schwarz
23 août 2011

La crise des marchés boursiers et financiers mondiaux devient de plus en plus incontrôlable. Les gouvernements sont poussés par des développements qu’ils sont incapables d’influencer.

Mardi, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, les dirigeants des quatrième et sixième plus importantes économies du monde, se sont rencontrés à l’occasion d’un sommet d’urgence dans le but de rassurer les marchés. Deux jours plus tard, les bourses réagissaient par la chute la plus importante de ces trois dernières années.

L’indice boursier allemand DAX a perdu mardi près de 6 pour cent, le CAC 40 français a chuté de 5,5 pour cent, le FTSE britannique est tombé de 4,5 pour cent et le Dow Jones Industrial Average américain a affiché un repli de 3,7 pour cent. Vendredi, la chute s’est poursuivie. Depuis le début du mois, le DAX a reculé de 20 pour cent. Des chutes de cet ordre rappellent les souvenirs de la Grande dépression des années 1930.

La panique sur les marchés boursiers montre que les opérateurs de marché s’attendent à une profonde récession qui est déjà annoncée par une croissance stagnante et des taux de chômage en hausse. Les entreprises réagiront par de nouvelles vagues de licenciements et les gouvernements par de nouvelles réductions budgétaires.

Les expériences douloureuses des années 1930 menacent de se répéter – non seulement économiquement mais aussi politiquement. Le déclin de l’économie mondiale va de pair avec des tensions nationales grandissantes, menaçant l’existence même de l’Union européenne, ainsi qu’avec des guerres impérialistes de plus en plus brutales, comme en Afghanistan, en Irak et en Libye.

La crise actuelle est encore plus fondamentale qu’il y a quatre-vingts ans. A l’époque, alors que l’Europe glissait vers le fascisme et la guerre, la bourgeoisie américaine avait répondu par un programme de réformes sociales sous la forme du New Deal du président Franklin Delano Roosevelt. Les Etats-Unis étaient sortis de la Deuxième Guerre mondiale comme la puissance économique dominante. De nos jours, ce sont les Etats-Unis eux-mêmes qui sont le centre de la crise, et aucun pays ou alliance ne peut assumer son rôle d’ancrage de l’économie capitaliste mondiale.

Après la guerre, la reconstruction du capitalisme en Europe occidentale s'était faite en référence aux leçons tirées de la Grande Dépression – le besoin de tempérer l’économie de marché par une politique sociale. En 1991, lorsque l’Union soviétique fut démantelée par le régime stalinien, la disparition de l’URSS fut proclamée comme la preuve que le socialisme avait échoué et que le marché capitaliste sans restriction avait triomphé.

Ces trois dernières années ont fait voler en éclats ces affirmations. Les marchés, et particulièrement les marchés financiers, ont prouvé leur puissance destructrice. Les spéculateurs poussent les gouvernements à agir et dictent une politique qui précipite la société dans le gouffre et détruit les moyens d’existence de vastes couches de la population.

Les deniers publics sont pillés dans le but de sauver les banques et les biens des nantis, tandis que l’éducation, la santé et les retraites sont démolis et que la jeunesse est poussée dans la rue sans aucune perspective. Un plan d’austérité en chasse un autre, en aggravant la récession qui, à son tour, fait des trous dans les dépenses publiques, créant un cercle vicieux sans issue.

Pas un seul gouvernement ou parti bourgeois n’est en mesure de satisfaire les exigences insatiables des marchés financiers. Afin de maîtriser la dépression imminente, il est nécessaire d'entreprendre un vaste programme de travaux publics s’élevant à des milliards d’euros et de taxer en conséquence les gains spéculatifs, les hauts revenus et la fortune ou de les confisquer. Mais, de telles mesures ne sont même pas discutées et encore moins appliquées.

Le pouvoir de l’aristocratie financière est inviolable. Tous les partis officiels, qu’ils soient de « gauche » ou de droite, se prosternent devant elle. Rien aujourd’hui ne révèle plus clairement le caractère de classe de la société que la différence entre le traitement infligé aux jeunes britanniques interpellés lors des dernières émeutes et les joueurs en bourse et les spéculateurs. Les premiers sont condamnés à de sévères peines de prison pour des délits mineurs après comparution immédiate, tandis que les seconds qui ont poussé des économies nationales entières droit dans le mur ne sont pas tenus pour responsables de leurs crimes.

En Europe, les gouvernements et les partis se querellent pour savoir si l’appétit insatiable des marchés financiers peut être satisfait par la création de soi-disant euro-bonds ou si l’euro doit être abandonné et les pays lourdement endettés laissés à leur propre sort.

La première possibilité est soutenue par les gouvernements des pays qui connaissent des difficultés à rembourser la dette ainsi que par les sociaux-démocrates et les Verts allemands et français. Ceux-ci associent la création d’euro-bonds à l’exigence de strictes mesures d’économie de coûts en soumettant la politique budgétaire des différents Etats aux dictats émanant d’organes communautaires non élus. L’introduction d’euro-bonds étendrait au reste de l’Europe les implacables plans d’austérité auxquels ont déjà été assujettis des pays comme la Grèce, l’Irlande et le Portugal.

La deuxième possibilité est préconisée par des populistes droitiers et des sections de l’establishment bourgeois, comme en Allemagne le Parti libéral-démocrate (Freie Demokratische Partei, FDP). Ils considèrent que les intérêts nationaux sont absolument prioritaires et veulent abandonner l’euro et faire éclater l’Union européenne pour suivre la voie des rivalités nationales, des conflits et des guerres. Ils trouvent une résonance au sein de l’ex-gauche de la classe moyenne qui prône une indépendance nationale ou régionale comme alternative à l’UE.

Les travailleurs doivent rejeter l’un et l’autre de ces deux camps. Les conflits en Europe ne sont pas des conflits entre nations mais entre classes. Seule une lutte unifiée de tous les travailleurs européens peut briser la domination de l’aristocratie financière qui est défendue à la fois par les partisans d’une UE forte et leurs détracteurs encore plus viscéralement nationalistes.

La condition préalable à la défense des droits sociaux et démocratiques est un programme socialiste. On ne peut résoudre aucun problème social tant que le contrôle sur les milliers de milliards d’acquis demeure entre les mains de propriétaires privés et que les joueurs en bourse décident du sort d’économies nationales entières. Les institutions financières et les grands groupes doivent être expropriés et placés sous contrôle démocratique. La vie économique doit être planifiée selon les besoins de la société et non selon l’anarchie du marché et les intérêts de profit des propriétaires du capital.

Les syndicats et les partis sociaux-démocrates ne préconiseront jamais un tel programme. Ils sont reliés par un millier de fils à l’élite dirigeante, siégeant dans des gouvernements et des conseils d’administration, et ils jouissent d’innombrables privilèges. Ils ne défendent pas les intérêts de la classe ouvrière mais cherchent à la diviser, à la paralyser et à éliminer toute opposition venant d’en bas.

On ne peut réaliser un programme socialiste en exerçant une pression sur les institutions d’Etat existantes. La mobilisation indépendante de millions de travailleurs est indispensable pour l’établissement d’un gouvernement ouvrier et des Etats socialistes unis d’Europe. Ceci requiert la construction d’un parti révolutionnaire, le Comité international de la Quatrième Internationale, et de ses sections partout dans le monde.

(Article original paru le 20 août 2011)