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L’ex-gauche philippine et la Mer de Chine méridionale

Par Joseph Santolan
2 août 2011

Alors que les tensions géopolitiques montent entre la Chine et les Etats-Unis au sujet de la Mer de Chine méridionale contestée, les divers partis philippins de « gauche » – maoïstes, ex-maoïstes et staliniens – ont été totalement démasqués comme étant des laquais de différentes sections de la bourgeoisie locale

Au début des années 1990, plusieurs scissions avaient eu lieu au sein du Parti communiste maoïste des Philippines (CPP). Ces scissions avaient été causées par des différends d’ordre tactique ; aucune différence de principes n’existait entre ces divers groupes. Tous incarnaient l’opportunisme du nationalisme petit bourgeois. Leur parcours politique ultérieur a révélé que chacun d’entre eux représentait les intérêts de diverses sections de la bourgeoisie philippine.

Cette évolution n’a pas été une rupture avec leur passé mais la suite logique de leur adhésion à la théorie stalinienne de la révolution en deux étapes qui prétend que les tâches de la révolution aux Philippines sont nationales-démocratiques et pas socialistes. En conséquence, ils subordonnent les travailleurs à l’une ou l’autre section de la bourgeoisie dont ils affirment à tort qu’elle peut jouer un rôle progressiste pour mettre fin à l’impérialisme et lors de l’industrialisation et du développement démocratique des Philippines. La théorie des deux étapes a produit désastre sur désastre pour la classe ouvrière.

L’un des groupes qui a émergé des scissions du début des années 1920 a été Akbayan qui s’est rapidement engagé dans l’arène de la politique parlementaire. L’aile légale du Parti communiste, le Front démocratique national, a également commencé à organiser ses propres partis politiques pour faire campagne en vue d’un mandat législatif, dont le plus important a été Bayan Muna. Les différences existant entre ces groupes se trouve dans leurs alliances avec les différentes sections de la bourgeoisie. Le conflit au sujet de la Mer de Chine méridionale en témoigne clairement.

Dans la période précédant les élections présidentielles de 2010, chaque parti a conclu un arrangement avec un représentant politique de la bourgeoisie philippine. Bayan Muna a cherché à s’allier au sénateur d’alors, Benigno Aquino, qui a refusé leurs avances pour choisir Akbayan à la place. Bayan Muna s'est alors tourné vers Villar, un candidat détenant des intérêts dans l’immobilier et l’infrastructure – une section de la bourgeoisie philippine plus étroitement liée à la Chine.

Après son élection comme président, Aquino a de plus en plus aligné son gouvernement sur les intérêts de Washington. Akbayan sert de façade de gauche à son gouvernement et promeut actuellement de plus en plus les intérêts de l’impérialisme américain, faisant preuve d’un nationalisme patriotique vulgaire et étant ouvertement belliciste.

Sous la direction de l’un de ses représentants au congrès, Walden Bello, Akbayan a fait présenter un projet de loi pour rebaptiser la Mer de Chine méridionale en Mer des Philippines occidentales dans tous les documents gouvernementaux officiels. Une fois la loi adoptée, le gouvernement a rebaptisé la mer et la presse philippine s'est empressée d'adopter le nouveau nom.

Le 20 juillet, Walden Bello a conduit une délégation de quatre autres représentants, dont l’autre représentant d’Akbayan, à l’occasion d’une tournée sans précédent sur l’île Pagasa, dans la chaîne des îles Spratly contestée, distante de 480 kilomètres de l’île située le plus à l’Ouest des Philippines. Se tenant aux côtés du chef du commandement militaire de l’Ouest des Philippines, le lieutenant général Juancho Sabban, Bello a hissé le drapeau philippin, chanté l’hymne national et récité le Panatang Makabaysan, serment d’allégeance philippin.

Bello a tenu un odieux discours belliciste dans lequel il a déclaré « Aucune personne ou puissance étrangère ne devrait douter un instant que s’ils osent nous expulser de Pagasa, les Philippins ne l’accepteront pas sans réagir. Les Philippins sont prêts à mourir pour leur terre. » Il a promis une aide financière pour la modernisation de l’armée philippine en disant que la clé pour assurer la souveraineté philippine sur les îles Spratly était que le congrès finance des implantations civiles sur les îles. Il a dit qu’il encouragerait une initiative allant dans ce sens au cours de cette législature.

Bello a comparé la Chine à l’empire du Japon dans la période précédant la Deuxième Guerre mondiale. Concernant l’énorme intensification de l’implication de l’armée américaine dans la région et l’appel d’Aquino en faveur d’un soutien américain, Bello a déclaré : « Je ne peux vraiment pas critiquer ces gouvernements pour avoir adopté une telle ligne de conduite. Je désapprouve l’attitude agressive de la Chine. »

Le nationalisme virulent de Bello a pris une tournure raciste. Il a publiquement appelé à exclure les Philippins chinois des débats publics sur la Mer de Chine méridionale pour « ne pas les placer dans la terrible situation d’avoir à choisir entre leur pays et leur pays d’accueil. »

Après avoir offert le sang de la classe ouvrière philippine au nom des intérêts politiques de l’impérialisme américain et de sections de la bourgeoisie philippine, Bello a conclu sa visite en allant nager. Il a dit à la presse, « on dirait les eaux philippines. »

Partout dans le monde, Walden Bello est le chouchou des pseudo-radicaux petits bourgeois. Naomi Klein l’a décrit comme « le principal révolutionnaire rationnel du monde. » Ses écrits des années 1980 et 1990 sur la Banque mondiale, la dette du tiers-monde et la politique de la distribution des denrées alimentaires lui ont procuré des partisans – notamment parmi les gens associés au Forum économique mondial et parmi la foule éclectique des antimondialistes.

Le brusque virage à droite opéré par Bello et Akbayan est la conséquence nécessaire à leur allégeance aux sections du capital philippin liées aux intérêts de l’impérialisme américain. Cela ne constitue nullement un abandon de leurs engagements politiques mais leur évolution logique.

Bayan Muna et les autres groupes politiques qui entretiennent des liens avec le Parti communiste des Philippines se sont alliés aux sections du capital philippin qui sont orientées vers la Chine et qui cherchent à minimiser les tensions existant dans la Mer de Chine méridionale, pour ne pas contrecarrer leurs relations d’affaires avec Beijing.

Bayan Muna n’est en rien moins nationaliste qu’Akbayan dans son attitude à l’égard de la Mer de Chine méridionale. Il a par exemple proposé que le gouvernement philippin dépêche une flotille de pêcheurs composée de petites embarcations vers les îles contestées en guise de manifestation de la souveraineté philippine là-bas.

Dans le même temps, Bayan Muna se montre critique à l’égard de l’orientation évidente d’Aquino vers les Etats-Unis et sa position agressive vis-à-vis de la Mer de Chine méridionale qui menace de perturber les relations avec la Chine. Le parti a délibérément minimisé le conflit dans la Mer de Chine méridionale, préconisant que les tensions soient réglées par des négociations entre la Chine et l’Association des nations du Sud-Est asiatique (ANSEA).

Carol Araullo, présidente de l’organisation de tutelle BAYAN, dont Mayan Muna fait partie, a écrit dans un article paru le 8 juillet : « il n’y a pas de danger imminent ou de possibilité immédiate pour une confrontation armée entre la Chine et les Philippines, avec ou sans les Etats-Unis. » Une semaine plus tard, Bayan Muna a tenu une conférence de presse au cours de laquelle il a affirmé que les Etats-Unis n’aideraient pas militairement le gouvernement Aquino en cas de conflit avec la Chine en Mer de Chine méridionale.

En fait, Bayan Muna berce délibérément les travailleurs aux Philippines d’illusions dans un faux sentiment de sécurité. Sous la pression du gouvernement Aquino, Washington a tacitement reconnu une obligation en vertu du Traité de 1951 sur la défense mutuelle de venir en aide aux Philippins en cas de conflit.

Ni Akbayan ni Bayan Muna n’ont le moindre lien avec les pauvres urbains et ruraux. Il y a un clivage de classe fondamental entre ces partis et la classe ouvrière. Ils représentent les intérêts de la bourgeoisie philippine en fournissant à diverses sections des références de « gauche. »

La seule alternative aux machinations de la classe dirigeante américaine, chinoise et philippine est la lutte indépendante de la classe ouvrière internationale pour le socialisme. Comme l’a clairement montré Trotsky dans la théorie de la Révolution permanente, dans les pays ayant un développement capitaliste retardé tels les Philippines, la bourgeoisie nationale n’est pas capable de réaliser les objectifs de la révolution démocratique bourgeoise. Ceux-ci ne peuvent réalisés que par une révolution menée par le prolétariat avec le soutien de la paysannerie et qui établit un gouvernement ouvrier et initie des mesures non seulement démocratiques mais socialistes. Ces objectifs ne peuvent être accomplis dans le cadre national mais seulement comme partie intégrante d’un mouvement international plus vaste de la classe ouvrière et des opprimés.

Les intérêts du prolétariat sont hostiles à ceux de la bourgeoisie. Subordonner les travailleurs à une section quelconque de la bourgeoisie équivaut à planifier des défaites énormes pour la classe ouvrière. Pour défendre ses intérêts, la classe ouvrière aux Philippines doit s’organiser indépendamment de sa bourgeoisie et rejoindre la lutte internationale pour le socialisme en construisant une section du Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article original paru le 23 juillet 2011)