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Tunisie: Peu d'inscriptions sur les listes électorales pour l'élection d'une Assemblée constituante

Par Antoine Lerougetel
16 août 2011

Le 30 juillet, trois jours avant la date de clôture des inscriptions fixée au 2 août, 23,5 pour cent seulement des 7,5 millions d'électeurs s'étaient inscrits sur les listes électorales pour l'élection d'une Assemblée constituante qui se tiendra le 23 octobre. Les autorités électorales qui avaient lancé la campagne d'inscription sur les listes électorales le 11 juillet ont dû prolonger la date limite fixée au 14 août.

Le manque d'intérêt de la population pour l'élection d'une Assemblée constituante est un verdict dévastateur des tentatives du gouvernement de transition tunisien de se donner un vernis de légitimité pseudo-démocratique. Avec la tranche d'âge des 41-51 ans formant la proportion la plus importante de ceux qui s'inscrivent, les jeunes travailleurs, force motrice de la révolte qui a contraint le président Zine El Abidine Ben Ali à s'enfuir en Arabie saoudite le 14 janvier, préfèrent dans leur grande majorité ignorer cette élection. C'est parce que ce gouvernement est largement vu comme la continuation de la dictature de Ben Ali.

De même, le procès par contumace du dictateur et de son épouse pour détournement de fonds suscite peu d'intérêt. Les menaces de longues peines d'emprisonnement et de lourdes amendes ne veulent rien dire car le gouvernement de transition ne cherche aucunement à faire extrader d'Arabie saoudite Ben Ali et son épouse. Les principaux éléments de la machine politique corrompue de Ben Ali ne sont pas non plus révélés au grand jour.

Béatrice Hibou, directrice de recherche au Centre d'études et de recherches internationales (CERI) de Paris qualifie le procès de « mascarade pour montrer qu’on fait quelque chose ». Elle ajoute, « la Tunisie est dans un rapport de forces entre le mouvement social et le système qui veut continuer, débarrassé des formes aggravées de prédation et de répression. Dans le gouvernement, l'administration, la justice, ce sont en grande partie des gens de l'ancien régime qui sont toujours en place.»

La correspondante tunisienne de Jeune Afrique, Frida Dahmani a écrit que beaucoup voient « une contre-révolution en marche. Ceux qui tenaient le haut du pavé le 14 janvier craignent qu'on ne leur confisque leur révolution. » Elle cite la bloggueuse Lina Ben Mhenni: «Les libertés reculent avec un retour de la violence policière et du silence dans les médias. »

L'économiste Mahmoud Ben Romdane du Parti ex-stalinien Ettajdid, qui travaillait avec le régime de Ben Ali et qui est partie intégrante du gouvernement actuel, a commenté avec suffisance: «Nous sommes parvenus à 'institutionnaliser' la révolution. » 

Dans le numéro du 7 juillet de Jeune Afrique, Dahmani interviewe le profeseur Fahdel Moussa, doyen de la faculté de droit et des sciences politiques et sociales de l'université de Tunis, qui rend les luttes sociales actuelles responsables de la crise économique et sociale du pays: «Cette évolution démocratique et politique ne s'est pas accompagnée d'un développement économique et social en raison des revendications sociales.... La première priorité, c'est le renforcement de l'ordre et de la sécurité, sans quoi on ne peut pas organiser d'élections crédibles. »

Le 1er août, Al Jazeera citait Maria Cristina Paciella, chercheuse à l'Institut des Affaires internationales: «Les Tunisiens ne font pas confiance au système et cela peut les empêcher de participer, » dit-elle, désignant les nombreux membres du précédent régime qui sont toujours en capacité d'influencer l'élection.

Ceci ne veut pas dire que l'opposition populaire a cessé. Les grèves et les protestations sont incessantes étant donné qu'aucun des problèmes sociaux sous-tendant la révolte contre Ben Ali n'a été résolu. En fait, ils se sont aggravés. Le chômage est passé de 13 à 19 pour cent, les salaires sont toujours bas, les conditions de travail fondées sur l'exploitation et il y a toujours une pénurie de logements décents.

Une grève des travailleurs des raffineries crée une pénurie de carburants. Jeudi dernier, selon l'agence de presse tunisienne TAP, à Béja-Nord, des travailleurs au chômage ont manifesté devant le bureau du gouverneur régional exigeant sa démission du fait de son incapacité à trouver une solution pour le chômage.

Les petits agriculteurs sont en colère du fait des bas prix que les acheteurs des grandes entreprises leur donnent pour leurs produits, tandis que l'inflation est officiellement estimée à 3,1 pour cent.

La vacuité de la rhétorique pseudo-démocratique du gouvernement de transition se manifeste dans les négociations acharnées du gouvernement de transition pour attirer l'investissement des impérialistes français, américains et autres. Ils ont à coeur de présenter la Tunisie comme un pays où les multinationales peuvent faire de gros profits.

Les 17 et 18 mai derniers, le premier ministre intérimaire de Tunisie Beji Caid Essebsi a fait une visite officielle à la France durant laquelle il s'est entretenu avec le premier ministre François Fillon et le président Nicolas Sarkozy avant le sommet du G8 les 26-27 mai, qui a promis une aide de 10 milliards de dollars d'aide économique. Il s'agit d'un acompte pour la collaboration de la Tunisie avec l'impérialisme dans l'étouffement des mouvements révolutionnaires de par le monde arabe.

Prenant la parole le 8 juin sur l'élection d'une Assemblée constituante, Essebsi a dit: « Il est impérieusement nécessaire de rompre définitivement avec toutes les formes de grèves et de protestations en prévision de l'organisation d'élections démocratiques, libres et transparentes, le 23 octobre prochain. » Il a ajouté que « la conjoncture économique et sociale que connaît le pays ne tolère plus de telles perturbations notamment face à la détérioration des principaux secteurs économiques. »

La détermination de la bourgeoisie tunisienne à recourir aux méthodes antidémocratiques les plus brutales pour défendre sa richesse parvient à peine à être dissimulée par la campagne pour l'Assemblée constituante.

Quelque 100 partis politiques se présentent à l'élection. Le parti islamiste Eennadha enregistre 14 pour cent d'intentions de vote dans les sondages, suivi par le Pari démocrate progressiste (PDP), un parti des classes moyennes qui était toléré par Ben Ali et qui enregistre 5 pour cent. Mais le plus gros contingent d'électeurs est composé par les 70 pour cent d'« indécis. »

Le Parti Ennadha aurait pris la direction de nombreux comités de défense de la révolution qui se sont développés durant le soulèvement anti-Ben Ali, puisque la plupart des partis soi-disant de gauche de la classe moyenne qui y participaient, se sont laissés happer par le processus électoral de l'Assemblée constituante. Au lieu de cela ils participent à un organe gouvernemental, la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique.

(Article original publié le 10 août 2011)