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Le gouvernement de transition tunisien confronté à une vaste opposition

Par Kumaran Ira
29 août 2011

Des protestations antigouvernementales ont eu lieu le 15 août partout en Tunisie. Des milliers de Tunisiens y ont participé, dénonçant le gouvernement de transition. Ils ont exigé la démission du premier ministre intérimaire Béji Caïd Essebsi et de son gouvernement pour n’avoir pas poursuivi les responsables du régime du président évincé, Zine El Abidine Ben Ali qui a fui le pays en janvier et pour n’avoir pas amélioré les conditions de vie de la population.

Des centaines de protestataires se sont retrouvés devant la cathédrale de Tunis pour organiser un rassemblement. L’Etat a déployé des véhicules blindés pour boucler l’avenue Habib Bourguiba, une artère centrale, pour empêcher les manifestants de rejoindre le bâtiment du ministère de l’Intérieur.

Ils ont réclamé l’indépendance du système judiciaire et la démission du gouvernement de transition. La foule a scandé des slogans exigeant une « nouvelle révolution » en déclarant « le peuple veut la chute du système, » et en accusant le ministère de l’Intérieur de « terrorisme. »

Un manifestant a dit à Reuters: « Nous voulons une nouvelle révolution… Rien n’a changé. Ce gouvernement devrait partir sur le champ. »

Les forces de sécurité tunisiennes qui s’étaient regroupées en grand nombre devant le ministère de l’Intérieur, ont attaqué les manifestants. Elles ont utilisé des gaz lacrymogènes et ont frappé les protestataires avec des matraques pour disperser la manifestation. Quelques manifestants ont également été interpellés. Les forces de sécurité ont affirmé que la manifestation n’avait pas été officiellement autorisée. Le ministère de l’Intérieur a accusé les protestataires d’avoir provoqué la violence. Son porte-parole a dit, sans fournir la moindre preuve, que « la police n’était intervenue qu’après que l’un des manifestants avait lancé une bombe lacrymogène contre elle. »

Des manifestations antigouvernementales se sont également déroulées dans d’autres villes tunisiennes, dont Sfax, Sidi Bouzid, Bizerte, Monastir et Djerba.

Les manifestants ont exprimé leur colère tout particulièrement contre le fait que le régime intérimaire n’ait pas engagé de poursuites judiciaires à l'encontre des responsables du régime Ben Ali déchu. Ils sont tout à faire conscients que le nouveau régime est solidaire de ces responsables. Selon Reuters, « Il y avait eu une explosion de colère après que le ministre de la Justice sous Ben Ali fut libéré de prison et qu’un important ami de la femme de l’ancien président se soit enfui à Paris sans avoir été jugé. »

Les protestations du 15 août reflètent l’opposition populaire qui est en train de monter contre le gouvernement de transition. De vastes couches de la population voient l’actuel régime comme une prolongation du gouvernement haï de Ben Ali qui a protégé en toute impunité les intérêts de l’élite tunisienne et de ses partisans impérialistes américains et européens. Beaucoup sont aussi conscients de ce que le nouveau gouvernement, qui veut à tout prix maintenir l’ancien ordre politique, est incapable de résoudre les problèmes urgents auxquels la population tunisienne est confrontée.

Le même jour, le syndicat UGTT (Union générale tunisienne du travail) a appelé à une manifestation pacifique à Tunis qui a été autorisée par l’Etat. L’UGTT, appui de longue date de l’ancien régime, a affirmé avoir lancé l’appel à la manifestation pour demander que le gouvernement de transition réalise « les objectifs de la révolution. » Des membres du parti islamiste droitier Ennahda et d’autres partis politiques ainsi que d’anciens ministres du gouvernement de transition ont aussi participé au rassemblement de l’UGTT.

En dépit de la désillusion et du mécontentement populaires grandissants, l’UGTT, aux côtés des forces islamistes droitières, est en train de promouvoir l’illusion que le gouvernement appliquera une politique en faveur des masses tunisiennes à condition de le soumettre à une pression. Le syndicat a appelé à la manifestation pour donner un vernis de légitimité pseudo-démocratique à l’Etat et pour tenter de maintenir sous contrôle les manifestations et les grèves.

Le nombre de grèves et de protestations antigouvernementales a augmenté au cours de ces dernières semaines. Le Financial Times a rapporté : « En juillet, il y avait eu au total 184 barrages routiers en Tunisie, contre 103 en juin, ont dit des responsables. Il y a eu 156 manifestations bloquant l’accès aux sites industriels, dont les activités d’entreprises pétrolières, contre 78 en juin. »

Il a ajouté que les griefs communs exprimés durant les protestations étaient « le manque d’emplois ; le manque de transport, de routes, ou d’eau courante ; la vétusté des logements ; la couverture médicale insuffisante et la pollution issue des usines industrielles avoisinantes. »

Le mois dernier, le quotidien tunisien Achourouk a rapporté qu’en Tunisie « Le climat social demeure tendu par rapport à la même période de l’année 2010, en ce sens que le nombre des grèves a augmenté de 130 pour cent et celui des entreprises touchées par les grèves de 92 pour cent. » Il a ajouté, « Au cours de la même période de 2011, le nombre des jours perdus [pour cause de grèves] a grimpé de 347 pour cent en raison de la longueur de la durée des débrayages dans les entreprises et les secteurs à haute intensité d’emploi. »

Confronté à une résistance sociale grandissante, le gouvernement de transition a été en mesure de maintenir son régime corrompu en raison de la trahison de la bureaucratie de l’UGTT et de ses défenseurs pseudo-gauche – par exemple, le Parti communiste des Ouvriers de Tunisie (PCOT). De telles organisations contribuent à étouffer les luttes sociales émergentes tout en affirmant faussement que le gouvernement de transition est un régime démocratique.

L’appel à une « nouvelle révolution » contre l’ensemble de l’establishment politique tunisien – semblable à l’appel à une « deuxième révolution » en Egypte contre la junte militaire – trouvera sans aucun doute une réponse populaire, mais l’UGTT et l’intégralité de l’opposition officielle sont implacablement opposés à une telle lutte.

Depuis des décennies l’UGTT joue un rôle crucial dans la vie politique tunisienne. Le syndicat a collaboré à l’application de la politique de libre marché de Ben Ali, exigée par les puissances occidentales et le Fonds monétaire international. La crise sociale qui en a résulté – en raison des bas salaires et du chômage que cette politique a en grande partie produit – a finalement engendré un soulèvement de masse contre Ben Ali, déclenché par l’immolation par le feu d’un vendeur ambulant, Mohammed Bouazizi.

L’UGTT a révélé son caractère de classe en refusant initialement de souscrire à ces protestations ; en fait, le bureau national de l’UGTT avait diffusé un communiqué les dénonçant. Le syndicat n’a commencé que le 12 janvier à appeler à des actions de solidarité, deux jours avant le départ de Ben Ali, craignant sans doute que l’opposition publique ne se développe contre l’UGTT tout comme contre l’Etat et le président lui-même.

Tout de suite après l’éviction de Ben Ali, des membres de l’UGTT ont rejoint le gouvernement intérimaire du premier ministre Mohamed Ghannouchi qui fut par la suite contraint de démissionner au milieu des protestations de masse de février. Bien que les ministres de l’UGTT aient quitté le gouvernement intérimaire, l’organisation collabore avec l’Etat et sa politique. L’UGTT a en particulier participé aux activités de la soi-disant Commission pour la réalisation des objectifs de la révolution et la transition démocratique, mise en place par le gouvernement intérimaire dans le but de superviser l'élection de l’assemblée constituante.

Cet organisme n’est rien d’autre qu’un écran de fumée pour l’Etat tunisien et ses liens corrompus avec l’impérialisme. L’establishment politique se cache derrière la commission en promettant à tort d’envisager de construire la démocratie. En fait, le gouvernement continue de réprimer l’opposition politique et d’opprimer les travailleurs.

Un rôle central dans la réalisation de cette fraude politique incombe aux partis pseudo-gauches qui participent à la commission en fournissant un semblant de légitimité. La commission comprend des partis politiques tels le Parti démocrate progressiste (PDP) et l’ex-mouvement stalinien Ettajdid, des responsables syndicaux et l’organisation patronale, UTICA (Union tunisienne de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat). (Voir, « Tunisian Reform Commission defends capitalist regime »

Les travailleurs qui s’engagent dans la lutte en Tunisie ne peuvent faire confiance à l’UGTT ni à aucune autre organisation participant à la commission des réformes. Ils jouent à présent un rôle majeur dans la défense de l’Etat comme l’a dit le premier ministre Béji Caïd Essebsi.

Jeudi, Essebsi a prononcé un discours au Palais des Congrès lors d’une réunion comprenant des représentants de différents partis politiques, d’instances nationales et de groupes de la « société civile ». En avertissant que la Tunisie était confrontée à « un tournant dangereux », il a ajouté, « L’élection de l’Assemblée Constituante est vitale, son échec signifie l’échec du gouvernement de transition mais aussi de la révolution. » Il a insisté en disant, « Il s’agit de conjuguer les efforts de toutes les parties [gouvernement et partis] afin d’atteindre cet objectif à travers le renforcement de l’action de l’Instance supérieure indépendante pour les élections.»

Les travailleurs tunisiens et les jeunes ont mené une lutte déterminée pour renverser Ben Ali. Le manque d'une direction susceptible d’orienter les masses vers une lutte révolutionnaire contre l’ensemble de l’establishment politique, permet toutefois à l’élite dirigeante tunisienne, aux côtés de l’UGTT et de ses partisans, d’appliquer des mesures réactionnaires à l’encontre de la classe ouvrière.

Dans une situation où l’opposition de masse se développe contre le régime intérimaire, le dilemme fondamental auquel sont confrontées les masses tunisiennes est qu’elles ne peuvent mener une telle lutte sous la direction de l’UGTT et des organisations pseudo-gauches. La question brûlante est une rupture politique avec ces organisations et une lutte pour l’indépendance de la classe ouvrière, mobilisant derrière elle toutes les masses opprimées dans une lutte pour le pouvoir politique. Ceci requiert la construction d’un nouveau parti internationaliste et socialiste.

(Article original paru le 25 août 2011)