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Élections canadiennes : pourquoi le silence sur les guerres en Libye et en Afghanistan

Par Keith Jones
12 avril 2011

Même si la campagne électorale fédérale canadienne entre maintenant dans sa troisième semaine, le fait que le pays soit impliqué dans deux guerres n'a suscité aucun commentaire d'importance de la part des chefs de parti, et il n'a encore moins provoqué de débat entre eux ou leur parti.

Ce silence assourdissant illustre le soutien de tout l'establishment politique pour la participation du Canada, qui dure depuis un an, dans l'occupation de l'Afghanistan par les États-Unis et l'OTAN, et pour le rôle de premier plan joué par les Forces armées canadiennes (FAC) dans la guerre impérialiste en Libye.

Le 21 mars, seulement quatre jours avant que les partis de l'opposition ne fassent tomber le gouvernement conservateur minoritaire, les députés du Parti libéral (PLC), du Nouveau Parti démocratique (NPD) et du Bloc québécois avaient soutenu à l'unanimité une motion du gouvernement qui donnait un retentissant appui à sa décision de déployer les FAC pour appuyer l'attaque menée par les États-Unis contre la Libye.

Elizabeth May et son Parti vert ont rapidement rejoint cet appui de tous les partis pour la guerre, tout comme Québec solidaire, un parti en faveur de l'indépendance du Québec et qui se dit de gauche.

Dans une déclaration à la presse, les Verts ont affirmé que la « non-violence » était l'une de leurs « valeurs clés », et ce, tout en appuyant un changement de régime en Libye sous la direction des États-Unis, pays dont l'élite a à maintes reprises eu recours à la violence pour atteindre ses objectifs prédateurs à travers le monde. « Le régime de Kadhafi, ont déclaré les Verts, ne doit pas rester après cette intervention de l'ONU. »

Le seul député de Québec solidaire à l'Assemblée nationale, Amir Khadir, a dit que « les pays occidentaux, les États-Unis, ses alliés, y compris le Canada et la France », « ont causé de la dévastation » « partout où ils sont intervenus militairement » dans les 10 dernières années, que ce soit en Irak, en Afghanistan ou ailleurs. Mais Khadir a tout de même donné son appui au bombardement de la Libye et à la participation canadienne, soutenant que le peuple libyen avait demandé une intervention militaire étrangère. Il parle ici du Conseil national libyen, le gouvernement libyen alternatif autoproclamé créé, avec l'aide des puissances impérialistes, par d'anciens responsables haut placés du régime dictatorial de Kadahfi et leurs nouveaux copains parmi les opposants islamistes de longue date de Kadhafi

Bien qu'il n'existe que depuis six ans, Québec solidaire a déjà un long passé de collaboration avec le parti de la grande entreprise qu'est le Parti Québécois et de soutient pour le consensus « national » de l'élite québécoise, et ce, tout en maintenant un discours de gauche.

Défendue au départ par ses artisans comme une opération « humanitaire » ayant seulement pour but de protéger les civils par l'imposition d'une zone d'exclusion aérienne, l'intervention impérialiste contre la Libye est rapidement devenue une campagne de bombardement sur les unités militaires pro-Kadhafi. Ces frappes sont planifiées en étroite coordination avec l'avancée des rebelles soutenus par les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne. Et au moment où les bombes américaines pleuvaient sur la Libye, y compris sur un bâtiment fréquenté par Kadhafi, les chefs des pays occidentaux, incluant le premier ministre du Canada Stephen Harper, annonçaient que le but des opérations était un changement de régime, même s'ils ont évité d'utiliser cette formulation précise, car l'évincement de Kadhafi n'est pas permis sous la résolution 1973 de l'ONU.

Washington et Paris, qui ont déjà de nombreux agents des services de renseignement et des membres des forces spéciales sur le territoire de la Libye, ont aussi indiqué qu'ils considéraient activement armer les forces loyales au Conseil national libyen.

La participation du Canada dans la guerre contre la Libye s'est développée conjointement avec la guerre menée par l'OTAN. Elle comporte maintenant une frégate, le HMS Charlottetown, qui participe à l'imposition d'un blocus naval, sept chasseurs CF-18, deux avions de reconnaissance Aurora, et plus de 500 membres des FAC, ainsi qu'un nombre gardé secret de membres des forces spéciales.

L'importance du rôle du Canada dans la guerre en Libye est soulignée par la nomination d'un général canadien, le lieutenant-général Charles Bouchard, en tant que commandant de toutes les opérations de l'OTAN contre la Libye, y compris le blocus naval, la zone d'exclusion aérienne et la guerre aérienne menée contre le régime Kadhafi qui bénéficie toujours d'un appui populaire considérable dans la partie ouest du pays.

Les désaccords entre les grandes puissances impérialistes sur les objectifs et les paramètres de la guerre, le passé apparemment non impérialiste du Canada et l'étroite intégration des armées du Canada et des États-Unis ont sans aucun doute contribué à la décision de l'OTAN de mettre Bouchard à la tête du commandement de l'intervention libyenne. Bouchard avait été auparavant commandant adjoint de NORAD (Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord) sous la direction d'un général américain.

Mais la nomination de Bouchard est aussi le résultat des efforts de l'élite canadienne pour assumer un rôle d'importance dans les guerres menées par les États-Unis afin de devenir un protagoniste dans les politiques impérialistes mondiales et obtenir une place à la table de négociations lorsque vient le temps de partager les zones d'influence, les marchés et le contrôle du pétrole et autres ressources.

Durant la dernière décennie, les gouvernements libéraux et conservateurs au niveau fédéral ont augmenté massivement les dépenses militaires afin de financer le développement et le réarmement des FAC et la guerre en Afghanistan. En termes réels (en dollars ajustés à l'inflation), les dépenses militaires du Canada sont plus élevées aujourd'hui qu'à tout autre moment depuis la Deuxième Guerre mondiale, incluant la période de la guerre froide.

Sous le gouvernement libéral de Paul Martin, les FAC ont assumé, à partir de 2005, la direction de la guerre de contre-insurrection des États-Unis et de l'OTAN dans la province de Kandahar, un bastion des talibans dans le sud de l'Afghanistan. Cette mission, qui se poursuit aujourd'hui et qui nécessite le déploiement d'une force de 3000 membres des FAC, incluant des chars et des hélicoptères de combat, a entraîné la mort d'un nombre incalculable d'Afghans, et la torture de dizaines d'Afghans ordinaires avec la complicité du gouvernement et de l'armée du Canada.

Le déploiement des FAC à Kandahar devait prendre fin au terme de six ans. Mais l'automne dernier, les partis traditionnels de la bourgeoisie canadienne, l'opposition officielle libérale et le gouvernement conservateur, ont conjugué leurs forces pour maintenir une importante présence des FAC en Afghanistan jusqu'en 2014. Ottawa a ainsi annoncé, les libéraux proposant et le gouvernement conservateur disposant, que les CAF allaient déployer jusqu'à 1000 membres de personnel en Afghanistan pour une durée de trois ans afin de former des soldats de l'Armée nationale afghane dans la guerre de contre-insurrection.

Le NPD et le BQ se sont tous deux opposés à la décision de prolonger encore une fois la participation du Canada dans la guerre afghane, bien que dans le cas du BQ, cette opposition fût surtout limitée à une critique du gouvernement pour ne pas avoir amené la question de la prolongation devant le Parlement pour un vote.

Mais durant la campagne électorale, ces deux partis n'ont pas soulevé la question de la guerre en Afghanistan. Pas plus qu'ils n'ont, au-delà de la proposition de l'achat de chasseurs américains de cinquième génération, les F-35, soulevé la question de l'explosion des dépenses militaires du Canada. À ce niveau, ils agissent comme on pouvait s'y attendre.

Le NPD et le BQ ont tous deux longtemps appuyé publiquement la participation du Canada dans la guerre en Afghanistan, y compris le rôle dirigeant des FAC dans la répression de la résistance à l'occupation des États-Unis et de l'OTAN dans le sud du pays. Lorsque le chef du BQ Gilles Duceppe s'est présenté à Washington en octobre dernier pour rencontrer des responsables et des politiciens américains, il a rappelé le soutien du BQ pour la guerre en Afghanistan pour démontrer que l'impérialisme américain pourrait compter sur l'aide d'un Québec indépendant dans ses interventions militaires à travers le monde.

En 2008, comme aujourd'hui, même si la majorité des Canadiens s'opposait au rôle des FAC dans le maintien au pouvoir du gouvernement afghan corrompu, mis en place par les États-Unis, le NPD et le BQ ont refusé de faire de la guerre une question à débattre dans la campagne électorale. Ensuite, en décembre 2008, les deux partis se sont engagés à soutenir une coalition, qui n'a finalement jamais vu le jour, des libéraux et des néo-démocrates qui avait promis de poursuivre la guerre en Afghanistan jusqu'en 2011.

Bien que le NPD soit demeuré silencieux sur la question de la guerre dans la présente campagne électorale, le chef du parti au niveau fédéral, Jack Layton, a consacré le plus gros événement de campagne du parti jusqu'à maintenant à présenter, samedi de la semaine dernière, la politique du NPD pour les vétérans des FAC.

Bien sûr, le traitement réservé aux vétérans par le gouvernement conservateur — comportant entre autres des tentatives de forcer ceux ayant été grièvement blessés ou psychologiquement affectés durant leur déploiement en Afghanistan à renoncer à leurs prestations d'invalidité de longue durée — doit être condamné. Les soldats des FAC, qui sont recrutés de façon disproportionnée des provinces pauvres de l'Atlantique et d'autres régions en déclin économique, sont aussi victimes du tournant guerrier de l'élite canadienne.

Mais les critiques du NPD envers le gouvernement Harper et son traitement des vétérans n'avaient rien à voir avec l'acte de s'opposer au militarisme et de démasquer l'hypocrisie de l'élite dirigeante canadienne qui utilise de jeunes hommes et femmes en tant que chair à canon pour mettre de l'avant sa politique étrangère impérialiste. Le NPD répète plutôt les idées réactionnaires qui sont au cœur de la promotion du militarisme et de la guerre en Afghanistan des conservateurs : les FAC sont « au service des Canadiens » et font des sacrifices pour défendre le Canada et faire respecter « nos valeurs ».

Des millions de Canadiens sont opposés au programme agressif de l'élite canadienne, un programme qui a entraîné le pays, pour la toute première fois, dans deux guerres impérialistes simultanément. Mais comme le démontrent l'appui de tous les partis officiels pour la guerre contre la Libye et leur complicité dans l'occupation de l'Afghanistan, les travailleurs n'ont aucun moyen de formuler leur opposition à la guerre impérialiste dans le système politique actuel. Seul le développement d'un parti socialiste de masse capable de lier la lutte contre la guerre, l'opposition au démantèlement des services publics par la bourgeoisie et la défense des droits démocratiques et du travail permettra à la classe ouvrière de revendiquer ses intérêts de classe et de lutter pour ceux-ci.

(Article original paru le 7 mars 2011)