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Élections canadiennes : des débats des chefs pour cacher l'assaut qui se prépare contre les travailleurs

Par Richard Dufour
21 avril 2011

Comme il fallait s'y attendre, les débats des chefs de la semaine dernière ont passé sous silence les véritables problèmes auxquels sont confrontés les travailleurs et ont fait fi des préoccupations causées par la montée des inégalités sociales et la politique militariste du Canada.

Pas un seul échange sérieux n'a eu lieu sur la destruction des emplois, la détérioration des services publics, la vague de privatisations, le fossé croissant entre les riches et les pauvres, les mesures fiscales taillées sur mesure pour les grandes sociétés et les grandes fortunes, le recours à des méthodes autoritaires de gouvernement, ou l'implication du Canada dans deux guerres de type néo-colonial contre l'Afghanistan et la Libye.

On a plutôt eu droit à un exercice de « communication » où les chefs des quatre grands partis de l'establishment ont pris part à des débats essentiellement préparés d'avance et visant à grossir les légères différences politiques entre eux.

Les quatre chefs ont tenu pour acquis que le budget fédéral devait être équilibré immédiatement, sans modifier significativement l'actuel régime fiscal, qui est énormément favorable à la grande entreprise et aux plus riches. De plus, les chefs des Partis conservateur, libéral, néo-démocrate et du Bloc québécois ont tenté de masquer les implications du programme d'austérité de la classe dirigeante par des promesses vagues et hypocrites de défendre le système de santé public ou la démocratie.

Le débat était tellement déconnecté de la réalité que le premier ministre conservateur Stephen Harper n'a cessé de répéter que l'économie canadienne allait bien sans que ce mensonge éhonté soit démasqué. Tout en mettant l'accent sur leurs modestes augmentations de dépenses pour quelques régions, les chefs de l'opposition n'ont pas voulu remettre en cause la principale affirmation de Harper selon qui est bon pour les affaires au Canada — les profits des banques sont à un niveau record — est bon pour le Canada. Les trois chefs de l'opposition n'ont pas voulu non plus rappeler les propos du même Harper lors de la dernière élection, en automne 2008, lorsqu'il affirmait sans broncher que le Canada avait échappé à la crise économique mondiale de 2008 et que c'était le temps d'acheter des actions.

En fait, plus de deux ans et demi après l'effondrement financier, le taux de chômage officiel du Canada est à un peu moins de 8 pour cent et 300 000 Canadiens de plus sont sans emploi en mars 2011 par rapport à octobre 2008. En raison du démantèlement du programme d'assurance-emploi par les gouvernements libéraux et conservateurs, à peine quatre chômeurs sur dix peuvent bénéficier de prestations d'assurance-emploi.

Le taux de chômage ne tient pas compte non plus de la destruction totale des emplois mieux rémunérés dans le secteur de la fabrication durant la dernière décennie et la multiplication des emplois à temps partiel, à bas salaire et du travail indépendant.

La crise économique n'a fait qu'accentuer la polarisation sociale des trois dernières décennies. Tandis que les salaires réels (ajustés à l'inflation) des travailleurs n'ont pas progressé et ont même diminué depuis la fin des années 1970, ceux des mieux nantis — les 10 pour cent et surtout le 1 pour cent et le 0,1 pour cent les plus riches — ont monté en flèche. En 2007, l'année la plus récente où ces statistiques sont disponibles, le 1 pour cent le plus riche des Canadiens s'est approprié 15,7 pour cent de tout le revenu marchand, soit le double du niveau de 1977.

Tous les paliers de gouvernement, tous partis confondus, y compris ceux qui se disent de gauche comme le Nouveau Parti démocratique (NPD) et le Parti québécois (le parti frère du Bloc québécois), ont réduit les taxes pour la grande entreprise et les riches tout en augmentant les taxes à la consommation et l'impôt sur le salaire, qui touchent plus durement les pauvres et les travailleurs.

Cependant, le seul débat que les partis de l'establishment sont prêts à avoir sur la question de la taxation est un débat étroit et hypocrite sur le niveau de réduction des impôts des compagnies.

Harper, en présentant faussement la situation (montrant ainsi qu'il est conscient de l'impopularité du programme de son gouvernement) a soutenu durant le débat en anglais que les conservateurs n'avaient pas réduit l'impôt des sociétés. En fait, en 2007 son gouvernement minoritaire conservateur, avec l'appui des libéraux de l'opposition officielle, a passé une loi qui réduisait par étapes l'impôt des sociétés, de 22,1 pour cent au moment de la promulgation de la loi à 15 pour cent en 2012.

Le chef libéral Michael Ignatieff a pour sa part insisté, lors des deux débats, sur le fait que son parti avait appelé à l'annulation des deux dernières baisses de taxes dans l'accord de 2007 entre les conservateurs et les libéraux. Il a soutenu que cela représentait une différence décisive entre les deux partis. Si décisive en fait que les libéraux ont rendu possible la réalisation du plan de 2007 de baisses d'impôt aux sociétés et fait de la mise en oeuvre de ce plan l'une des conditions essentielles d'une possible coalition avec le NPD!

Le geste des libéraux de retirer soudainement une partie de leur appui pour le programme de baisses d'impôt de Harper est hypocrite. D'une part, il s'agit d'une tentative facile et peu convaincante de présenter les libéraux comme un parti qui se soucie autant des gens ordinaires que des institutions financières de Bay Street. Mais cela fait aussi partie de la stratégie des libéraux pour s'attirer les faveurs de la classe dirigeante, en attaquant le gouvernement Harper pour sa « mauvaise gestion » des finances du pays et pour avoir générer des déficits budgétaires records. Par opposition, les libéraux, comme n'a pas manqué de le souligner Ignatieff lors des deux débats, ont un bilan financier beaucoup plus responsable. En effet, entre 1993 et 1998, ils ont procédé aux plus importantes coupes dans les dépenses sociales, et de loin, de l'histoire du Canada.

Pour ce qui est du NPD, même s'il s'est opposé aux baisses d'impôts aux sociétés du gouvernement Chrétien-Martin de 28 à 22,5 pour cent, entre 2000 et 2005, il ne propose que d'annuler en partie la dernière série de baisses d'impôt. Tandis que les libéraux proposent de revenir au niveau de taxation de l'an dernier, soit 18 pour cent, le NPD propose de revenir au niveau de 2009, soit 19 pour cent!

Cette position est conforme à la tentative du NPD de se présenter à l'élite dirigeante et aux médias comme un parti « responsable » qui est prêt à jouer un rôle au gouvernement.

Lors des débats, le chef du NPD Jack Layton a à quelques reprises critiqué Harper et ses conservateurs ainsi qu'Ignatieff et ses libéraux pour agir au nom de la grande entreprise. Layton a réprimandé Ignatieff, disant: « Vous appuyiez M. Harper sur ce grand programme de baisses d'impôt aux sociétés et, tout d'un coup, vous êtes contre. »

Mais tout cela a été soigneusement calibré. Layton a pris soin d'insister, comme il l'a fait tout au long de la campagne, sur le fait que lui et son parti étaient prêts à travailler avec les partis traditionnels de gouvernance de l'élite canadienne. Ainsi, il a noté que le slogan de la campagne du NPD est « travailler ensemble ». En effet, le souhait le plus cher des politiciens néo-démocrates et de leurs partisans dans le Congrès du travail du Canada est que les sociaux-démocrates détiennent la balance du pouvoir dans le prochain parlement afin qu'ils puissent s’associer, que ce soit par une coalition ou un « accord » gouvernemental, aux libéraux ou même à Harper et ses conservateurs.

Gilles Duceppe, dont le BQ bénéficie de l'appui des syndicats québécois, a annoncé qu'il était prêt à appuyer toute mesure qui était dans « l'intérêt du Québec », c’est-à-dire dans l'intérêt des élites québécoises. De façon significative, il a attaqué le gouvernement fédéral pour avoir « soutenu » l'industrie automobile de l'Ontario sans avoir fourni un soutien similaire aux sociétés forestières du Québec. En fait, le gouvernement Harper, avec l'appui du gouvernement libéral de l'Ontario et tous les autres partis fédéraux, a utilisé le « sauvetage » de l'industrie automobile afin d'imposer des coupes sans précédent dans les salaires et avantages sociaux des travailleurs de l'automobile.

Une chose qui a fait consensus tout au long du débat, c'est la nécessité d'éliminer le déficit gouvernemental. C'était un signal clair à l'élite dirigeante que tous les partis de l'establishment ont pour priorité le démantèlement de ce qui reste de l'État-Providence. Mais ces partis veulent en même temps cacher à la population que cette politique va engendrer une terrible régression sociale.

Harper, par exemple, a déclaré que la lutte au déficit n'entraînera pas une réduction des services publics. Il a fait l'éloge du système public de santé auquel « ma famille et moi avons recours ». Mais il a vendu la mèche lorsqu'il a fait savoir qu'un gouvernement fédéral conservateur n'interviendrait pas pour pénaliser les provinces qui tolèrent une privatisation accrue du système de santé, ce qu'il a endossé comme étant « une autre manière de prodiguer les services ».

En cela, il a reçu l'appui du chef du Bloc québécois qui a soutenu que la santé faisait partie des « champs de compétence » du gouvernement du Québec, en omettant d'ajouter que le Québec était l'une des provinces du Canada où la privatisation des soins de santé s’est le plus rapidement développer.

Comme Harper, Ignatieff s'est présenté comme un défenseur de l’assurance-maladie. Mais le chef libéral a surtout insisté sur le « manque de respect » de Harper pour l'institution parlementaire. Il a rappelé que Harper a été trouvé coupable d'outrage au parlement et qu'il a « deux fois fermé le parlement ». « Vous êtes un homme », a dit Ignatieff, « qui ferme tout ce sur quoi vous n’avez pas le contrôle. C’est le cœur de votre vision du gouvernement… et ça va à l'encontre des valeurs de démocratie sur lesquelles est fondé ce pays ».

La fermeture du parlement par Harper en décembre 2008, avec l’aide de la gouverneure générale non-élue, pour éviter un vote de défiance est certes un événement capital de l'histoire politique du Canada. Ce n'était rien de moins qu’un coup constitutionnel, appuyé par les sections les plus puissantes de la classe dirigeante, qui préféraient maintenir en poste l’actuel gouvernement de droite conservateur que de le remplacer par un gouvernement libéral, dépendant de l’appui parlementaire du NPD et du BQ.

Toutefois, Ignatieff, qui a pris la tête des libéraux en approuvant rapidement la prorogation du parlement par Harper en décembre 2008 au nom du maintien du rôle du gouverneur général, a présenté les actions de Harper entièrement sur le plan personnel, comme le résultat d'un problème d'attitude.

En fait, la tentative de Harper de renforcer les pouvoirs de l’exécutif aux dépens du parlement, et d’autres graves attaques sur les droits démocratiques qu’Ignatieff a décidé de garder sous silence, comme l’assaut policier sur les manifestants lors du G20 en juin dernier, trouvent leur équivalent partout dans le monde capitaliste avancé.

La dernière décennie a été marquée par le renversement de principes démocratiques de longue date, la criminalisation de l’opposition, ainsi qu’une vague de lois réactionnaires visant les immigrants et les réfugiés. Dans des conditions d’inégalité sociale sans cesse grandissantes et de conflits de classe qui s’intensifient, la section de la classe dirigeante qui défend les droits démocratiques s’effrite rapidement.

Ignatieff illustre lui-même cette tendance. Un spécialiste réputé en droits humains, il a mis ses qualifications libérales au service de la « guerre contre le terrorisme » de la bourgeoisie, écrivant des traités justifiant la torture et l’invasion illégale de l’Irak par les États-Unis en 2003.

Ce tournant vers des méthodes de gouvernance autoritaires va de pair avec le regain du militarisme. Le Canada est maintenant engagé dans deux guerres impérialistes, alors que ses dépenses militaires atteignent en termes absolus (en tenant en compte l’inflation) leur plus haut niveau depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Le chef conservateur est le seul à avoir abordé le rôle de combattant que joue le Canada en Libye. La même semaine que les partis d’opposition se sont unis pour défaire le gouvernement conservateur, ils ont unanimement appuyé une motion parlementaire soutenant la décision de se joindre à l’attaque contre la Libye, attaque menée par les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne. Les libéraux, tout comme le NPD, se sont réjouis du rôle du Canada dans la formulation et la promotion de la doctrine de la « responsabilité de protéger » qui a été utilisée pour fournir une couverture humanitaire pour l’intervention impérialiste en Libye.

Harper s’est vanté que le déploiement des Forces armées canadiennes (FAC) contre la Libye va renforcer le prestige international du Canada. Ceci est, depuis longtemps, un thème favori de Harper. Il argumente systématiquement que l’armée doit jouer un rôle de premier plan dans la promotion des « intérêts » et des « valeurs » du Canada sur la scène mondiale. Alors que prennent place de profonds changements dans le pouvoir économique et géopolitique, l’élite canadienne veut s’assurer d'avoir une présence aux négociations lorsque les puissances impérialistes se partagent les zones d’influence, l’accès aux marchés et aux ressources et les autres butins impérialistes.

Au même moment, Ignatieff défend vigoureusement la participation, qui dure depuis une décennie, à la guerre en Afghanistan. En réponse au leader du NPD, Jack Layton, qui a attaqué les libéraux pour avoir, une fois de plus, joint les conservateurs l’automne dernier afin de prolonger la présence des FAC en Afghanistan jusqu’en 2014, Ignatieff a déclaré : « Est-ce que vous proposez que, après que ces braves hommes et femmes ont donné leur vie, nous quittions l’Afghanistan et prétendions devant le peuple canadien qu’il ne s’est rien passé? Nous sommes où nous sommes, monsieur. Vous ne pouvez éviter la question et prétendre qu’il ne s’est rien passé. »

Le chef du Bloc québécois est resté silencieux sur la question, ce qui en dit long de la part d'un homme qui a qualifié de « noble cause » la mission de contre-insurrection en Afghanistan.

Quant au NPD de Layton, il s’est présenté comme un opposant à la guerre, appelant au retrait de toutes les troupes canadiennes de l’Afghanistan. Cependant, le NPD – comme le montre son présent appui pour la campagne de bombardement contre la Libye – a un long passé d’appui à la guerre impérialiste.

Dans le cas de l’Afghanistan, le NPD, sous la direction de Layton, a appuyé, pendant cinq ans, l’intervention des FAC en Afghanistan, incluant la prise en charge, par les FAC, d’un rôle de premier plan dans la guerre de contre-insurrection à Kandahar. Après ces cinq ans, même si le NPD s’est officiellement opposé à la présence des FAC en Afghanistan, il n’a monté aucune campagne sérieuse sur la question; en décembre 2008, le NPD « antiguerre » a accepté de travailler dans un gouvernement de coalition mené par les libéraux, qui s’était engagé à poursuivre la mission de guerre jusqu’en 2011.

Le dernier fait, mais non le moindre à propos du NPD : il n’a pas proposé de réduire les dépenses militaires, même si le budget de défense du Canada est à son plus haut niveau depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Le débat des chefs a démontré que le démantèlement des services publics, les baisses d'impôt au profit des riches et le militarisme vont continuer de plus belle, peu importe le ou les partis qui formeront le gouvernement après le 2 mai. Il incombe à la classe ouvrière de bâtir son propre parti politique afin d'amener une solution progressiste à la crise capitaliste, c'est-à-dire la réorganisation socialiste de l'économie afin de satisfaire les besoins sociaux de tous et non les profits d'une minorité.

(Article original paru le 19 avril 2011)