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Couvre-feu dans la capitale tunisienne

17 janvier 2011

Le gouvernement tunisien a décrété un couvre-feu total à Tunis et sa banlieue à partir de mercredi 20 heures jusqu'à 6 heures le jeudi matin après que des émeutes et des manifestations contre le chômage, la corruption du gouvernement et une envolée des prix ont affecté la capitale. La vague de protestations a débuté il y a quelques semaines dans des villes de province.

Dans le centre ville, la police a tiré des gaz lacrymogènes contre des centaines de manifestants qui ont riposté par des jets de pierres. Des correspondants internationaux à Tunis - qui font état d'une censure sévère de la part du régime de Zine El Abidine Ben Ali - disent que l'armée a été déployée dans des endroits stratégiques de la ville et de la banlieue. Selon Al Jazeera, cinq manifestants ont été tués mercredi à Tunis, dont un professeur d'université.

La présence de l'armée se concentrerait surtout dans la banlieue d'Ettadhamen, à l'Ouest de la capitale, qui a été le théâtre d'émeutes la veille.

Dans la ville côtière de Sfax, des dizaines de milliers de personnes ont répondu à l'appel à la grève mercredi. L'agence de presse allemande DPA a rapporté que deux manifestants avaient été tués par la police dans la ville de Douz, tandis que la radio allemande Deutsche Welle en a répertorié quatre. Le journal italien La Republica rapporte que dans la ville touristique de Tozeur le bâtiment municipal a été incendié.

Tous les établissements scolaires et les universités restent fermés jusqu'à nouvel ordre. Les matchs de football avaient été interdits précédemment. D'amples efforts déployés par le gouvernement pour pirater les courriers électroniques et les comptes Facebook ont été quasiment confirmés, selon Danny O'Brien du Comité de protection des journalistes. « Toutes les preuves indiquent une opération de piratage contrôlée par l'Etat » a-t-il dit.

Le premier ministre Ben Ali n'a fait aucune apparition publique mercredi, intensifiant ainsi les spéculations que son régime vieux de 23 ans approcherait de sa fin. Le journal égyptien El Wafd a rapporté que son épouse et ses enfants ont déjà fui vers les Emirats arabes unis et le New York Times rapporte que d'autres membres de sa famille ont également quitté le pays précipitamment.

Il y a des rapports non confirmés disant que l'armée n'a pas suivi les ordres de Ben Ali de briser des manifestations et qu'elle pourrait fomenter un coup d'Etat. Selon des sources oppositionnelles tunisiennes, le général de corps d'armée Rachid Ammar aurait été limogé pour avoir refusé d'appliquer des ordres et été remplacé par Ahmad Shabir, le chef des services secrets tunisiens.

Depuis qu'elles ont débuté il y a près d'un mois, les protestations ont fait officiellement 21 morts. Le nombre réel est bien supérieur. Selon un représentant syndical local, au moins 50 personnes ont été tuées la semaine passée lors d'une seule nuit d'émeute dans la ville de Kasserine. Les victimes auraient été tuées par des tirs policiers de snipers. Malgré le bain de sang, Kasserine a été le théâtre d'une autre manifestation mercredi, selon le journal espagnol El Pais.

Le gouvernement a pris des mesures mercredi pour apaiser la colère populaire mais celles-ci n'ont pas réussi à étouffer les protestations. Le premier ministre Mohamed Ghannouchi a relevé de ses fonction le ministre de l'Intérieur Rafik Belhaj Kacem, et a annoncé que la plupart des prisonniers arrêtés durant les protestations seraient libérés. Il a aussi annoncé la formation d'une commission pour enquêter sur « les abus commis durant les troubles » et sur « la question de la corruption et des erreurs commises par certains responsables. »

Le ministère de l'Intérieur sous Kacem avait antérieurement défendu la politique de répression sanguinaire à Kasserine en affirmant que seulement quatre « assaillants » avaient été tués et que les « policiers ont fait usage de leurs armes dans un acte de légitime défense. »

La répression continue avec le remplaçant de Kacem comme ministre de l'Intérieur, Ahmad Faria, qui après sa prise de fonction a rapidement ordonné l'arrestation de Hama al-Hamami. Al-Hamami avait été emprisonné jusqu'en 2002 pour avoir formé un parti illégal, le Parti communiste des travailleurs tunisiens.

Les émeutes ont commencé en Tunisie à la mi-décembre après que Mohamed Bouazizi, un diplômé de l'université qui travaillait comme vendeur ambulant, s'était immolé par le feu pour protester contre la confiscation par la police de ses fruits et légumes. Bouazizi, âgé de 26 ans, est mort le 4 janvier des suites de ses blessures.

Les nouvelles concernant son geste se sont propagées par courrier électronique et par les réseaux sociaux, échappant à la censure de la police, et ont déclenché des protestations dans tout le pays.

Les manifestations s'étaient d'abord concentrées dans les régions plus pauvres à l'Est et au Sud du pays mais elles se sont propagées aux villes côtières plus riches et ont atteint maintenant Tunis, incitant un certain nombre de pays européens à émettre des conseils aux voyageurs.

La propagation des protestations en Tunisie, qui ont été appelées « Intifada du pain », et le déclenchement de manifestations identiques, concernant l'augmentation des prix, dans l'Algérie voisine ont soulevé des craintes que le bouillonnement social n'enflamme d'autres régimes pro-occident de la région, dont des alliés clé des Etats-Unis, le Maroc, l'Egypte et l'Arabie saoudite.

Mercredi, le régime libyen de Mouammar Kadhafi a annoncé qu'il suspendrait toutes les taxes sur les produits alimentaires et les biens de consommation dans une tentative d'empêcher que la rébellion ne se propage à la Libye à partir de l'Algérie et de la Tunisie, les deux pays étant en bordure de la Libye à l'Ouest.

Les conditions qui ont donné naissance aux événements en Tunisie - « un taux élevé de chômage, une inflation des prix alimentaires et du pétrole et la corruption au sein de la classe dirigeante, » selon les mots de la BBC - sont choses courantes partout en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Europe et en Amérique du Nord aussi d'ailleurs.

Selon tous les reportages, les protestations en Tunisie sont les réactions spontanées des masses appauvries. Il n'y a pas de preuve que des fondamentalistes islamiques ou des « terroristes » - que Ben Ali tient pour responsables - aient joué un quelconque rôle significatif.

Ce n'est que ces derniers jours que la centrale syndicale établie, l'UGTT, alliée de longue date de Ben Ali, a signalé son soutien aux protestations. Après s'y être formellement opposée, l'UGTT tente à présent de prendre les devants sur la tempête qui a éclaté d'en bas, en appelant à une série de grèves générales, une ville après l'autre. Des grèves se limitant aux seules villes de Kairouan et de Jendouba sont prévues jeudi et de Tunis vendredi.

Avec la perspective grandissante de jour en jour que le régime de Ben Ali pourrait s'effondrer, tous les efforts seront faits par les forces pro capitalistes en Tunisie, y compris l'UGTT, pour le remplacer par un gouvernement qui poursuivra les dictats de Washington, de Paris et de l'industrie financière internationale.

Les puissances américaines et européennes sont peut-être déjà en train de planifier une Tunisie post-Ben Ali. « Les Etats-Unis sont profondément préoccupés par les informations faisant état d'un usage excessif de la force de la part du gouvernement tunisien » a dit Mark Toner, le porte-parole du département d'Etat américain, tandis que la secrétaire d'Etat, Hillary Clinton a formulé mercredi sa première critique hésitante quant à la réaction du gouvernement tunisien, en exprimant des craintes concernant « la mort de certains jeunes protestataires. » L'Union européenne a publié un communiqué critiquant la « réaction disproportionnée » du régime.

Tom Eley

(Article original paru le 13 janvier 2011)