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Les syndicats étouffent les grèves et imposent les concessions chez Air Canada et Postes Canada

Par Keith Jones
21 juin 2011

S'inclinant devant le gouvernement conservateur, les syndicats et leurs alliés dans le Nouveau Parti démocratique (NPD) ont entrepris de mettre un terme à deux grèves nationales anti-concessions impliquant plus de 50 000 travailleurs.

Les conflits à Air Canada, la plus importante compagnie aérienne du pays, et à la société d'État Postes Canada, tous deux provoqués par l'employeur, sont perçus par la grande entreprise canadienne comme étant cruciaux pour leur plan d'attaque sur les conditions de vie des travailleurs et les services publics.

Déjà, le syndicat des Travailleurs canadiens de l'automobile (TCA) a forcé le retour au travail pour 3800 agents de réservation et du service à la clientèle après avoir accepté des coupes dans les retraites et une structure à deux vitesses pour les avantages sociaux.

Au même moment, le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) a clairement indiqué qu'il mettrait bientôt fin à tout mouvement de revendication des 48 000 facteurs, trieurs, camionneurs et commis et accepterait des concessions sans précédent.

Seule la forme que va prendre la capitulation du STTP reste à déterminer. Soit il va ordonner aux postiers de se soumettre docilement à une loi des conservateurs forçant le retour au travail et permettre à un arbitre nommé par le gouvernement d'imposer les concessions, soit – comme viennent de le faire les TCA – il va se servir du prétexte de l'adoption imminente d'une loi antigrève pour trahir ses membres et imposer lui-même les concessions.

Les postiers peuvent et doivent empêcher cette trahison. Mais pour y parvenir, ils doivent relancer leur lutte contre les concessions sur une base totalement différente, en reconnaissant d'abord qu'ils font face à une lutte politique.

Bien que le gouvernement conservateur de Stephen Harper n'est intervenu directement que récemment contre les travailleurs d'Air Canada et de Postes Canada, il complote depuis longtemps avec les directions de ces deux sociétés sur la nature des concessions à imposer.

En 2009, le gouvernement conservateur a « secouru » Air Canada dans une opération de restructuration où les syndicats ont fait d'importantes concessions dans les conventions collectives. Le gouvernement insistait alors sur le fait que la compagnie devait agir rapidement pour réduire la dette dans son régime de retraite. Cette demande du gouvernement a mené directement aux efforts actuels de la compagnie aérienne pour attaquer les pensions des travailleurs.

Dans le cas de Postes Canada, le gouvernement fédéral est le patron et le propriétaire. Les conservateurs, poursuivant l'oeuvre de leurs prédécesseurs libéraux, ont imposé à Postes Canada un modèle d'affaires visant à achever la transformation de ce service public en une société privée à but lucratif.

Si le gouvernement Harper est intervenu si agressivement pour criminaliser la résistance des travailleurs aux demandes de concessions, c'est parce qu'il anticipe le développement de l'opposition populaire. À peine six semaines après avoir obtenu une majorité parlementaire, il s'apprête à utiliser les pouvoirs répressifs de l'État pour imposer le programme de la grande entreprise.

La trahison des TCA

Mardi et mercredi, en l'espace de 24 heures, le gouvernement Harper a déclenché le processus visant l'adoption d'une loi qui rendrait illégal tout mouvement de revendication des postiers et des travailleurs d'Air Canada et donnerait le mandat de dicter ses conditions à des arbitres nommés par lui.

Le gouvernement a indiqué qu'il allait priver les travailleurs d'Air Canada de leurs droits fondamentaux le jour même où ils sont sortis en grève, soutenant que leur grève mettait en danger la reprise économique. Les TCA, le plus grand syndicat industriel du pays, ont réagi à l'annonce du préavis obligatoire de 48 heures avant la promulgation d'une loi antigrève en déclarant qu'ils étaient déterminés à obtenir une entente « négociée » avec la compagnie aérienne.

Hier, le syndicat a accepté une convention collective remplie de concessions. Celle-ci va certainement se révéler encore pire lorsque tous les détails seront connus. Les travailleurs d'Air Canada n'ont même pas eu l'occasion de lire les conditions de l'entente de quatre ans, et encore moins de se prononcer par un vote, avant d'être forcés de se présenter au travail.

Le syndicat, qui avait précédemment admis que les salaires réels de ses membres avaient chuté de 10 pour cent durant la dernière décennie, présente comme une victoire l'entente qui accorde des hausses salariales de deux pour cent, soit environ le taux d'inflation, pour les trois premières années, et de trois pour cent pour la dernière année du contrat.

 

Sur les retraites, l'élément au coeur du conflit, les TCA ont fait de larges concessions – des concessions qu'ils ont tout de même tenté de qualifier de « modestes ». Ils ont accepté qu'à partir de 2013 les nouveaux retraités allaient voir leurs prestations diminuer et que les nouveaux employés ne bénéficieront pas du régime actuel. Un arbitre doit déterminer la structure et le financement du régime de retraite pour les nouvelles embauches.

De plus, l'accord des TCA sert de référence à la baisse pour les 20 000 travailleurs et plus d'Air Canada (les mécaniciens, les manutentionnaires de bagages, les agents de bord et les pilotes) qui font face eux aussi à des demandes de concessions semblables.

Sans surprise, le gouvernement a louangé l'accord des TCA. La ministre du Travail Lisa Raitt a fait remarquer, à juste titre, qu'il suivait la ligne qu'elle avait proposée en annonçant que le gouvernement s'apprêterait à adopter une loi forçant le retour au travail si une entente n'était pas conclue entre le syndicat et Air Canada avant 48 heures.

« Si la direction d'Air Canada et le syndicat pensent être rendus à un point où les négociations achoppent sur un élément majeur qui ne pourra être réglé rapidement – et cela semble être le cas pour la question des retraites – ils peuvent de façon volontaire confier cette question à un arbitre de leur choix », a dit Raitt mardi dernier.

Trahison des postiers à venir

Le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) suit exactement la même trajectoire. Il exhorte Postes Canada à réduire quelque peu ses demandes de concessions et à accepter le syndicat comme véritable partenaire. À cette fin, de hauts dirigeants syndicaux ont rencontré jeudi le président de Postes Canada, Deepak Chopra.

Mais la direction du STTP sait aussi que les travailleurs des postes de la base sont indignés par les provocations et les demandes de concessions de la compagnie, dont un système à deux vitesses pour les salaires et les avantages sociaux, un régime d'assurance invalidité à court terme régressif et un nouveau système de tri dangereux pour les travailleurs qui entraînera des pertes d'emploi.

La direction du STTP pourrait finalement tirer la conclusion que ses intérêts seraient mieux servis en ne prenant pas directement la responsabilité de l'imposition des demandes de Postes Canada.

Une chose que le STTP rejette est l'organisation d'une lutte contre le gouvernement. Le président du STTP, Denis Lemelin, a déjà envoyé des communiqués de presse qui ne sont rien de moins qu'un requiem pour le mouvement de revendication et la lutte anti-concessions des postiers. Ces communiqués demandent aux travailleurs d'être « fiers » de leur grève et soutiennent que le STTP va continuer à lutter même si une entente ne peut être conclue avec Postes Canada.

D'entrée de jeu, le STTP était déterminé à éviter toute confrontation avec le gouvernement Harper. C'est ainsi qu'il a justifié le recours à la stratégie inefficace de grèves tournantes régionales d'une journée.

 

De manière prévisible, ce refus de mobiliser la puissance industrielle des postiers n'a fait qu'encourager Postes Canada et le gouvernement Harper. Maintenant que cette confrontation inévitable est tout près, le STTP prépare sa capitulation.

Pour ce qui est du Congrès du travail du Canada (CTC) et du NPD, ils n'ont pas fait de déclaration, pas même pour la forme, en appui à la lutte des postiers avant que les conservateurs indiquent qu'ils allaient la rendre illégale, et ce, même s'ils admettent qu'ils s'attendaient à ce que le gouvernement Harper agisse ainsi. Autrement dit, les chefs du CTC et du NPD ont fait en sorte que les postiers ne sachent pas dans quel genre de lutte ils s'embarquaient. Les travailleurs, mal préparés, ont été désarmés politiquement par cette direction.

Maintenant, le CTC et le NPD travaillent de concert avec le STTP pour organiser divers rassemblements et manifestations. Le but officiel de ces mouvements est de s'opposer aux attaques du gouvernement sur les droits des travailleurs. Mais leur véritable objectif est de dissiper la colère des postiers pour les faire retourner au travail et maintenir la domination du syndicat.

En 1978, quand le STTP avait défié une loi de retour au travail, le CTC et le NPD avaient refusé d'organiser des protestations en soutien des postiers, même au moment où le premier ministre libéral Trudeau les menaçait de licenciements collectifs, faisait arrêter le président du STTP et ordonnait à la GRC (Gendarmerie royale du Canada) de faire des rafles dans les bureaux des syndicats à travers le pays. La principale fédération ouvrière du pays et les sociaux-démocrates ont collaboré avec le gouvernement pour isoler et mettre fin à la grève, car ils craignaient la possibilité d'une grève générale et le tort que ça aurait pu causer au capitalisme canadien.

Dans les trois décennies suivantes, les syndicats et le NPD se sont radicalement tournés vers la droite et se sont intégrés davantage à la grande entreprise. Tandis que les syndicats servent d'hommes de main à la direction, imposant des concessions et étouffant les grèves, le NPD participe au démantèlement des programmes d'aide sociale qu'il présentait jadis comme la preuve que le capitalisme pouvait être réformé.

En s'opposant aux efforts combinés des TCA, du STTP, du CTC et du NPD qui visent à mettre fin aux luttes des travailleurs d'Air Canada et des postiers, les travailleurs doivent reconnaître que ces organisations ne peuvent être réformés ou poussées à gauche. Seulement par le développement de comités ouvriers de la base, organisés indépendamment de l'appareil syndical et des politiciens sociaux-démocrates, et en opposition à eux, sera-t-il possible d'organiser un mouvement pour défier la loi spéciale du gouvernement Harper et faire de la lutte des postiers le fer de lance d'une offensive politique et industrielle de la classe ouvrière contre toutes les attaques sur les emplois et les salaires et en défense des droits ouvriers et des services publics.

La diffamation des postiers par les médias – selon ces derniers, ils seraient « surpayés » – correspond aux désirs de la grande entreprise de faire un exemple d'un groupe de travailleurs du secteur public. La grande entreprise veut que les avantages sociaux des travailleurs du secteur public soient réduits afin de faire de même pour l'ensemble de la classe ouvrière. Mais ceux qui exigent ces coupes prévoient aussi qu'en intimidant les travailleurs du secteur public, il sera beaucoup plus facile de démanteler les services essentiels qu'ils procurent.

Les larges désirs réactionnaires qui motivent les attaques du gouvernement Harper sur les postiers indiquent qu'il y a des enjeux de taille pour toute la classe ouvrière dans cette lutte. Ils laissent aussi entrevoir la stratégie que les travailleurs doivent adopter.

Les postiers et les travailleurs d'Air Canada doivent faire de leur lutte le fer de lance d'une mobilisation industrielle et politique de toute la classe ouvrière contre le gouvernement Harper, en défense des emplois, des retraites, des droits ouvriers et des services publics. Une telle mobilisation serait le premier pas pour l'émergence d'un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière ayant pour but de porter au pouvoir un gouvernement ouvrier qui organiserait la vie économique pour satisfaire les besoins sociaux, et non pour enrichir une poignée de banquiers et de riches patrons.

(Article original paru le 18 juin 2011)