Home » Nouvelles internationales » Amériques » Amérique du Nord » Canada

Le syndicat canadien des postes limite la résistance ouvrière à des débrayages régionaux

Par Carl Bronski
11 juin 2011

Les grèves tournantes région d’une région après l’autre des postiers et des facteurs organisées par le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) durent maintenant depuis plus de six jours. Jusqu'à maintenant les travailleurs des postes sont sortis en grève pour des périodes de 24 heures à Winnipeg, Hamilton, Montréal, Victoria en Colombie-Britannique et Moncton au Nouveau-Brunswick.


Des travailleurs des postes en grève à Montréal. Sur plusieurs affiches brandies par les piqueteurs, on peut lire : « Non aux clauses orphelins! », une référence à la demande de Postes Canada voulant que les nouveaux employés aient des salaires et des avantages sociaux bien en deçà de ceux des employés actuels.

Des travailleurs des postes en grève à Montréal. Sur plusieurs affiches brandies par les piqueteurs, on peut lire : « Non aux clauses orphelins! », une référence à la demande de Postes Canada voulant que les nouveaux employés aient des salaires et des avantages sociaux bien en deçà de ceux des employés actuels.

Le STTP a justifié cette grève limitée en affirmant vouloir éviter une confrontation. Mais les négociations entre la société d'État et le syndicat ont été rompues à Ottawa tard mardi soir.

Les débrayages n'ont eu qu'un effet minimal sur la distribution du courrier à travers le pays. Postes Canada a rapporté que 14 millions de lettres ou colis avaient été distribués en moyenne quotidiennement depuis le début des grèves tournantes vendredi dernier, ce qui correspond essentiellement au volume de courrier distribué avant le début du conflit. La direction a cependant exploité l'impasse contractuelle pour améliorer leurs bénéfices en privant, lundi, de leur route des facteurs au statut temporaire et en réduisant les heures de travailleurs à temps partiel.

Alors que les négociations atteignent une autre impasse, la bureaucratie du STTP s'apprêterait à revoir sa stratégie. « Nos plans sont de continuer les grèves tournantes », a affirmé Jeff Callaghan, directeur national du syndicat pour la région de l'Atlantique. « Notre conseil va se réunir plus tard, et nous allons décider si nous intensifions les moyens de pression ou si nous continuons avec les grèves tournantes. Nous essayons dans la plupart des cas de minimiser l'impact sur les communautés que nous servons, et nous allons faire ce choix à la réunion du conseil. »

La stratégie de la direction syndicale est d'éviter une confrontation avec le gouvernement conservateur du premier ministre Stephen Harper au moment où les conservateurs se préparent à mener une attaque de front contre les emplois, les salaires et les avantages sociaux des travailleurs du gouvernement et contre les services publics qu'ils offrent. Le syndicat a non seulement décidé de ne pas appeler à une grève nationale pour défendre ses membres contre les demandes de concessions de Postes Canada, mais il a aussi évité de s'en prendre aux grands centres de tri de Toronto, Vancouver et Calgary. Alain Duguay, président de la section local pour Montréal du STTP, a répété la formule employée par d'autres dirigeants syndicaux : « Notre objectif (dans la grève) est que la population souffre le moins possible. »

De ce point de vue, le syndicat a jusqu'à maintenant réussi. N'ayant subi pratiquement aucune perturbation dans ses opérations, Postes Canada ne voit pas pourquoi elle modifierait son offre finale faite avant la grève. Et c'est exactement ce que la direction du STTP a admis dans une déclaration faite lundi. « Aujourd'hui, après avoir étudié durant trois jours nos propositions du 3 juin (Postes Canada) a complètement rejeté notre offre. La compagnie n'a pratiquement fait aucun effort pour rapprocher les deux parties et, en fait, elle est même revenue sur certaines de ses anciennes propositions sur la question du personnel. »

Les grands journaux sont remplis de commentaires triomphalistes soulignant comment le jadis « puissant » syndicat des travailleurs des postes — dont les membres ont mené des grèves nationales militantes pour de meilleurs salaires, pensions et avantages sociaux durant les années 1960 et 1970 — a été rappelé à l'ordre par les réalités des nouvelles technologies de communication du 21e siècle. Ils avancent avec fierté que la population a jusqu'à maintenant accueilli la grève avec plus ou moins d'indifférence.

Les éditorialistes du Toronto Star se sont récemment prononcés sur le sujet. Appelant à la privatisation et la déréglementation du service postal, ils ont dit, « Postes Canada et son syndicat sont pris dans une impasse. Les grèves tournantes qui ont débuté vendredi ne vont qu’empirer les choses alors que la majorité des Canadiens constatent à quel point ils dépendent peu du bureau de poste et trouvent rapidement des façons de s'en passer davantage. » Citant favorablement les plans par lesquels les services postaux en Hollande, en Autriche et en Allemagne ont été partiellement ou entièrement privatisés, les éditorialistes du Star omettent de mentionner que les tarifs postaux sont plus élevés dans ces juridictions, même dans les conditions où ces pays ont des populations bien plus compactes et urbanisées.

Les commentaires du chroniqueur du droitiste Sun Media, Ezra Levant, continuent de développer l’argument : « Que cette grève dure », dit Levant. Une grève va inciter les clients du courrier traditionnel à faire finalement le saut vers une nouvelle technologie, un saut qu’ils n’auraient probablement pas fait sans les inconvénients d’une grève… Des millions de Canadiens paient déjà leurs comptes en ligne, cela ne fera qu’accélérer cette tendance. Déjà, les catalogues de vente par correspondance ont fait place au magasinage en ligne. Donc, une grève sera une nuisance momentanée, jusqu’à ce que la population constate qu’elle n’a vraiment plus besoin du bureau de poste. Ne vous en faites pas pour l’allocation aux personnes âgées ou ce genre de chose. Le syndicat et Postes Canada ont un arrangement spécial afin de continuer à livrer le courrier à ceux réellement dans le besoin. Une grève affectera donc moins le grand public qu’à n’importe quel moment dans le passé. »

Évidemment, Levant obscurcit certains faits de base. Le magasinage en ligne nécessite toujours la livraison réelle de paquets. En fait, les revenus de la distribution de paquets ont grandement augmenté en raison des e-technologies. De plus, des régions entières du vaste pays n’ont même pas le service Internet et sont complètement dépendantes de la livraison de courrier. Et si les volumes de livraison de courrier traditionnel ont diminué de 17 pour cent depuis 2008, c’est en grande partie le résultat du ralentissement économique. Le nombre réel d’adresses desservies par les facteurs continuent d’augmenter régulièrement. Postes Canada a par ailleurs opéré avec profit pendant 16 années consécutives, ce qui comprend un surplus de 281 millions de dollars en 2009, la dernière année dont les statistiques complètes ont été rendues publiques.

Il ne faut pas gratter trop profondément sous la surface des paroles dogmatiques de la presse bourgeoise pour saisir le point central des éditorialistes. Les salaires, les pensions et les avantages sont bien trop élevés pour les travailleurs canadiens. Même si les salaires des PDG canadiens continuent de monter en flèche — en fait, le président de Postes Canada est le fonctionnaire le mieux payé du pays — les travailleurs doivent en venir au constat que les temps ont changé. Comme Levant dit si arrogamment, « il y a un consensus national grandissant contre ce que le maire de Toronto Rob Ford appelle la sinécure. Essentiellement, cela fait référence au genre de personnes qui obtiennent un bon emploi aux frais de la population, et qui vivent dans un monde imaginaire de richesse rendu possible par des contribuables de plus en plus impatients. »

Les travailleurs de la poste ont l’un des plus hauts taux de blessures et sont parmi les plus affectés physiquement de toute la main-d'oeuvre canadienne. Le rythme de travail dans les postes de tri est intense et la qualité de l’air est constamment douteuse. Les routes des facteurs et la masse de leurs cargaisons sont en constante augmentation. Pour cela, ces travailleurs gagnent un modeste salaire qui tourne autour de 25 dollars par heure. Des milliers d’employés ont travaillé pendant des années sous des contrats à temps partiel ou des arrangements temporaires. Mais, pour l’élite canadienne et leurs journalistes payés comme Levant, cela constitue un « monde imaginaire de richesse ».

Ces appels à des attaques massives sur les niveaux de vie des travailleurs sont devenus encore plus vigoureux après l’élection, le mois dernier, d’un gouvernement conservateur majoritaire. S’adressant à l’Ontario Business Network le mois dernier, Catherine Swift, la présidente de la Fédération canadienne des entreprises indépendantes, a révélé ce que pense l’establishment politique et économique du Canada. Elle a dit que les syndicats du secteur public « avaient tout cuit dans le bec ». Les retraites sont beaucoup trop généreuses. Les travailleurs, malheureusement, vivent trop longtemps! Les plans de retraites ont été établis lorsque les travailleurs avaient une espérance de vie beaucoup moins grande. Conséquemment, l’âge de retraite doit être élevé. Les plans d'avantages sociaux doivent être abolis avant que nous « ne frappions le mur comme la Grèce ». « Ce qui serait idéal, conclut Swift, serait de se débarrasser complètement des syndicats du secteur public ».

Les demandes pour des concessions de la part de la direction de Postes Canada vont en ce sens. L’entreprise offre une maigre augmentation salariale de 1,9 pour cent — ce qui est en fait une baisse de salaire lorsque l’inflation est prise en compte — ainsi qu’un salaire et un système d'avantages sociaux à deux vitesses qui feraient en sorte que les nouveaux travailleurs recevraient 18 pour cent de moins que leurs collègues « ainés ».

Les nouveaux employés auraient également un plan de retraite différent qui les obligerait à supporter un risque accru face à un marché boursier fluctuant et instable. Ils recevraient moins de prime de départ et seraient forcés de travailler de longues heures avec moins de sécurité d’emploi. Comme il est anticipé que 22 000 des 48 000 travailleurs prendront leur retraite dans les dix prochaines années, les conditions des nouveaux embauchés deviendront rapidement la norme alors que Postes Canada continue de couper des emplois.

Tous les travailleurs des postes — qu’ils soient nouvellement engagés ou non — seraient forcés d’entrer dans un plan de congé maladie à court terme qui paierait 30 pour cent de moins que les arrangements actuels et qui obligerait les employés à utiliser leurs congés personnels pour combler les congés maladies à court terme, tout en ayant leurs réclamations sujettes à approbation par une compagnie d’assurance externe.

L’assaut sur les travailleurs des postes n’est pas simplement destiné à défaire les protections contractuelles, mais, plus largement, à ouvrir la porte pour le démantèlement des services qu’ils fournissent d’un bout à l’autre du Canada.

Pour que la lutte des membres du STTP qui s’annonce ne soit pas isolée et défaite, les travailleurs doivent rejeter l’orientation lâche de leurs chefs syndicaux.

Le refus des dirigeants du STTP d’appeler à une grève générale devant les demandes pour des concessions massives de la part de l’employeur est le signe le plus clair que le syndicat se plie déjà devant les demandes de la compagnie pour un système à deux vitesses. Alors que les travailleurs sont déterminés à résister, le syndicat est prêt à marchander avec l’employeur sur le prix d’une nouvelle force de travail à bon marché.

Pour s’opposer à une telle trahison, les travailleurs de la poste doivent prendre la tête de la lutte contre les concessions et faire de celle-ci le fer de lance d’une contre-offensive industrielle et politique de toute la classe ouvrière contre la tentative de la grande entreprise partout au Canada de faire payer les travailleurs pour la crise économique mondiale.

(Article original paru le 8 juin 2011)