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Entretien avec Joseph McBride, historien du cinéma et auteur de Steven Spielberg : A Biography

Deuxième partie

Par David Walsh
17 juin 2011

La première partie | Deuxième partie

Steven Spielberg : A Biography, deuxième édition, par Joseph McBride, première édition 1997, University Press of Mississippi, deuxième édition 2011

Stephen Spielberg

 

Je me suis récemment entretenu avec l'historien du cinéma Joseph McBride à propos de la deuxième édition de sa très importante étude et biographie du réalisateur américain Steven Spielberg, publiée par University Press of Mississippi. La première partie de cet entretien a été publié le 14 juin. Voici la deuxième et dernière partie.

 

* * * * *

 

David Walsh : Abordons les questions plus controversées ou problématiques, si je puis dire. Vous parlez à beaucoup d'endroits de la préoccupation de Steven Spielberg pour « l'homme ordinaire ». Ma réaction à cela est : oui et non. Je ne crois pas qu'il ait abordé les problèmes des Américains ordinaires de façon sérieuse.

 

Ses oeuvres à caractère historique, à mon avis, sont en général plus sociologiquement pénétrantes que ses films sur la vie américaine moderne. À travers son oeuvre, il semble relativement peu se préoccuper du sort de la population ouvrière dans ce pays, avec ses dilemmes et ses grands problèmes, et il ne se préoccupe pas du déclin historique des conditions de vie des dernières décennies, par exemple. Ce n'est pas quelque chose qui est présent dans son oeuvre. C'est plutôt en général son propre type social qui est représenté dans le « gars ordinaire ».

 

Joseph McBride : C'est une question large, qui a plusieurs aspects. Permettez-moi d'en aborder quelques-uns. Cela dépend de la définition qu'on leur donne. Je pense par exemple à Richard Dreyfuss qui est monteur de lignes téléphoniques dans Close Encounters. Dans Jaws, les trois personnages principaux sont essentiellement des travailleurs. Tom Cruise joue le rôle d'un grutier dans War of The Worlds [2005].

 

DW : Oui, je ne veux pas dire que ses personnages viennent de l'élite. Je veux dire que l'une des tendances les plus importantes, l'un des problèmes les plus urgents de la vie américaine des trente dernières années, par exemple, l'immense gouffre social qui s'est creusé, n'est pas présent dans son oeuvre – et c'est d'ailleurs pratiquement absent chez tous les autres réalisateurs. Ce n'est pas seulement le problème de Spielberg.

 

JM : Oui, le déclin des conditions de vie des gens à cause des difficultés financières auxquelles ils font face, le fait que les gens doivent avoir plusieurs emplois, le déclin du système d'éducation, etc. … L'oeuvre de Spielberg reflète un peu cela, mais il ne place certainement pas ces éléments au coeur de son travail comme le feraient certains réalisateurs.

The Terminal

Je dirais que The Terminal [2004], par exemple, que je considère comme l'un de ses meilleurs films des dernières années, et qui est léger, car c'est une comédie, est convaincant à ce niveau. C'est un film à propos d'un immigrant, Viktor Navorski [Tom Hanks], qui est entouré de travailleurs qui lui prêtent main-forte dans cet aéroport. C'est très Capraesque. Les gens aiment se moquer de ce genre d'idée, mais je pense que c'est en fait très inspirant que des travailleurs ordinaires dans ce grand terminal fournissent un abri à cet homme isolé d'Europe de l'Est et l'aident à survivre.

 

The Terminal est un genre de paradigme satirique du capitalisme américain, avec tous ces placements de produits. Certaines personnes ont attaqué Spielberg pour cela, mais cela fait partie du message du film, que le terminal est cette grande société commerciale où vit Navorski, c'est un centre commercial.

 

En tout cas, je crois que votre critique est dans l'ensemble justifiée. Spielberg pourrait certainement faire plus de ce genre de choses.

 

DW : Mais je ne fais pas une critique de Spielberg, c'est une critique de toute l'industrie et la culture du cinéma. Qui a réalisé un film, écrit une pièce de théâtre ou un roman de ce genre ? En fait, presque personne ne l'a fait.

Joseph McBride

 

JM : Vous avez écrit de manière très éloquente sur le déclin précipité de l'industrie américaine du cinéma des trente dernières années. Je pourrais aborder certaines des raisons qui font que Spielberg pourrait faire partie de ce mouvement, ou non.

 

DW : Nous pourrons y revenir dans quelques instants. Comme je vous l'ai indiqué dans un courriel, cela me fait bien plaisir de former un bloc avec vous contre certains des soi-disant « marxistes » et critiques de gauche (vous en citez quelques-uns), qui dénoncent souvent Spielberg de façon irréfléchie. Pour ma part, ce sont des imbéciles. Lorsque nous avons publié une critique faisant l'éloge de Schindler's List en 1994, nous avons été la cible de nombreuses accusations de ce genre.

 

Les gens que vous citez n'ont, à mon avis, rien à voir avec le marxisme. Il est question ici d'un point de vue postmoderne, académique, malsain et misanthrope. Et je dirais qu'un autre élément est tout simplement la jalousie et l'envie.

 

JM : Ah, certainement. Quand je critiquais les « élitistes », j'étais conscient qu'en utilisant ce terme on pouvait passer pour un réactionnaire, comme un Spiro Agnew. Mais j'avais remarqué un certain snobisme parmi les critiques à cette époque; il n'est pas aussi répandu aujourd'hui, mais je sentais que ces critiques dénigraient la culture populaire. J'ai passé toute ma carrière d'historien du cinéma à lutter contre cela. Je pensais que l'on avait remporté cette bataille il y 20 ou 30 ans de cela.

 

Lorsque j'ai commencé dans les années 1960, les films américains étaient considérés généralement comme des nullités sans intérêt, et même les grands réalisateurs comme Alfred Hitchcock et Howard Hawks se faisaient regarder de haut. Donc, les membres de ma génération, suivant les traces de François Truffaut [réalisateur et critique français] et Andrew Sarris [critique américain], ont dû faire reconnaître ces oeuvres en tant qu'importantes oeuvres artistiques. John Ford n'était même pas pris au sérieux. Nous avons réussi au-delà de nos attentes les plus démesurées. Nous avons créé une sorte de monstre de Frankenstein, mais ça, c'est une autre histoire.

 

Mais si nous revenons au sujet du gauchisme de tout à l'heure. Une grande partie des écrits académiques sur le cinéma dans les années 1970 était tout simplement épouvantable. Le milieu était dominé par des gens … c'est difficile de les décrire en une phrase … mais, par exemple, je me souviens d'avoir lu un livre sur la théorie du cinéma qui n'avait toujours pas fait mention d'un seul film après trente pages. J'ai arrêté de le lire. Dans l'introduction d'un autre livre sur la théorie du cinéma, l'auteur dit, à peu près dans ces mots, « Je n'ai plus le temps aujourd'hui de visionner des films, car je consacre tout mon temps à écrire sur eux. »

 

Les études cinématographiques sont devenues un domaine occupé par des gens qui ne s'intéressaient pas particulièrement aux films. Ils étaient intéressés par quelque chose d'autre, ce qui n'était particulièrement pas positif pour l'étude du cinéma. De nombreux théoriciens du cinéma dans les années 1970 se présentaient comme des marxistes, ce qui pouvait aller, dans la mesure où ils ne limitaient pas trop le domaine d'étude, ce que nombre d'entre eux, je pense, ont malheureusement fait.

 

Spielberg semblait suspect aux yeux des gens, car il semblait être, dans les mots du critique du New York Times Vincent Canby, « le poète de la banlieue ».

 

J'essaie de ne pas trop psychanalyser les détracteurs de Spielberg, mais il est clair que beaucoup d'entre eux fuyaient leurs propres origines dans la banlieue classe moyenne. Ce qu'ils n'ont pas compris est que Spielberg présente souvent la banlieue de façon très négative. Il est loin d'être crédule face à la vie de banlieue – si ça se trouve, c'est le contraire – il la présente comme étant extrêmement étouffante. Je crois que l'on a qu'à voir Close Encounters pour le comprendre.

 

Et je crois aussi que beaucoup de ses opposants les plus violents étaient simplement jaloux. Vous avez mis le doigt en plein dessus. Ces gens étaient des académiciens ou des critiques de films gagnant modestement leur vie et ils ont vu cet homme qui valait des milliards, et ils se sont dit, « Pourquoi ne fais-je pas ce qu'il fait? Je suis plus brillant que lui, je suis plus sophistiqué, pourquoi ne fais-je pas autant d'argent? » C'est le genre de pensées irrationnelles qu'ont certaines personnes, et elles ne sont pas très convenables.

 

Le rabbin de Steven, Albert L. Lewis, qui lui a enseigné dans une école juive du New Jersey, m'a confié quelque chose de très frappant. Il était très reconnu pour ses études rabbiniques. Il avait consacré beaucoup de temps et d'efforts à ces questions, et il pensait qu'une partie de la haine dirigée vers Spielberg avait des origines antisémites. Je crois qu'il y a une certaine part de vérité dans cela. Bien sûr, cela ne veut pas dire que tous ceux que le critiquent le plus sévèrement soient antisémites, je parle d'un type de personne en particulier, qui affirment qu'il est « cupide », « manipulateur », « vulgaire » ou « trop émotif », et qui dénoncent son influence supposément pernicieuse sur la culture américaine, etc. Certains l'ont appelé « l'antéchrist ». Ce sont des formules antisémites bien connues. Certains réalisateurs ne sont pas appréciés, mais peu sont détestés avec autant de passion que l'est Spielberg.

 

DW : Pour faire suite à ce point cependant, même si cela me fait bien plaisir de former un bloc avec vous contre les stupidités de la « gauche », le fait que Spielberg soit attaqué ne prouve pas qu'il soit un grand artiste ou un génie. Cela doit être démontré sur la base des films eux-mêmes.

 

JM : C'est un bon point, qui est valide. Mais on disait des partisans de Grover Cleveland qu'ils « l'aimaient avant tout pour les ennemis qu'il s'est faits ».

 

DW : Permettez-moi de plonger dans ce qui est selon moi le vif du sujet, et vous pourrez réagir ou non, comme vous le jugez bon. Mon sentiment général sur Spielberg – et, comme j'ai dit, votre livre m'a fait comprendre bien des choses et a rendu Spielberg, en tant que réalisateur et être humain, plus sympathique à mes yeux – est qu'il est un artiste important, un personnage talentueux, mais je ne crois pas qu'il soit un grand artiste, je ne crois pas qu'il soit un génie. Le génie n'est pas seulement quelque chose que l'on peut atteindre par des efforts, ou le produit de la combinaison de certains talents artistiques et techniques. (Anatoly Lunacharsky, le commissaire bolchevik à l'Éducation après la Révolution russe, avait lancé à la blague, « naître génie, absolument – mais le plus important est d'être né au bon moment ».)

 

Le sujet essentiel que nous devrions discuter est l'évaluation que l'on fait des trente dernières années de culture et de cinéma aux États-Unis. Pour de nombreuses raisons, qui sont complexes, le cinéma américain a, à mon avis, souffert un immense déclin, et même si Spielberg a peut-être cherché à défendre une certaine tradition classique de la narration, qui est tout à son honneur, je crois qu'il a aussi été profondément affecté par ces processus. Je ne vois pas comment il aurait pu ne pas l'être.

The Grapes of Wrath [1940]

 

Spielberg a sans aucun doute une œuvre intéressante. Mais lorsqu’on considère les films d’une certaine période – et je ne suis pas nostalgique, je crois que les meilleurs films restent à venir – disons Modern Times de Chaplin [1936], The Grapes of Wrath de Ford [1940], Citizen Kane d’Orson Welles [1941] et les films de cet ordre, dans de telles œuvres, il y avait des personnalités, des personnages, et dans une certaine mesure des artistes, qui incarnaient d’une façon ou d’une autre les grands drames de leur temps, des personnages de stature historique et mondiale, des personnalités qui exprimaient les grands conflits de l’époque.

 

Vous avez, en fait, à l’intérieur des limites d’une industrie cinématographique commerciale, la convergence de ces personnages et les grands problèmes d’un peuple, d’une classe. À leur meilleur, les films donnent expression au sort de peuples et de classes en entier.

 

Alors, je ne crois pas que Spielberg ait fait quoi que ce soit de la sorte, je ne crois pas que cela aurait pu être possible, tout bien considéré, pour lui de faire ça. Et je le répète, personne ne l'a fait. Les conditions ont été extrêmement défavorables. Et cela n’a pas été fait, à mon avis, tant dans la fiction ou le drame américain dans son ensemble. Le matériel relativement insignifiant, égocentrique a dominé.

 

Donc, une des questions essentielles n’est pas tant de savoir comment évaluer Spielberg en tant qu’individu, mais comment évaluer l’époque.

 

Si on conclut – et j'amène un peu un faux argument, mais dans le but d'établir mon point, même si c’est dans une forme exagérée, je vais le faire – si on conclut que les questions décisives des trois dernières décennies dans la vie américaine ont porté sur des questions liées à l’identité personnelle, la recherche des racines d’une personne, les responsabilités de la famille d’un individu, la réaction aux préjugés de genre(s) et de race(s), le rejet et la critique de l’aliénation des banlieues et l’abrutissement, les problèmes des adolescents et des enfants pris dans certaines circonstances instables et malheureuses, alors très bien, Spielberg s’est intéressé effectivement à ces problèmes et les a incarnés dans une certaine mesure. Alors, il serait possible de l'identifier comme un artiste de stature historique et mondiale, comme ayant abordé les grands problèmes de notre époque.

 

Si, toutefois, on voit les choses différemment, si on identifie la croissance maligne de l’inégalité des revenus, la vaste polarisation sociale, l’énorme accumulation de richesse à un pôle de la société, la détérioration et le déclin de l’industrie américaine et de la vie économique aux États-Unis en général, la montée du parasitisme et de la criminalité dans les hauts échelons de la société, les attaques incessantes sur les droits démocratiques, l’établissement des fondations pour un régime autoritaire, les guerres et invasions néocoloniales sans fin, le tournant marqué à droite des deux partis et de l’ensemble de l’establishment, son abandon de tout lien, même le plus minimal, aux droits démocratiques… si on voit cela comme les questions centrales, et toutes ses implications pour la population, alors on ne parle plus de la même chose.

 

Alors, on peut dire que Spielberg a réagi, peut-être plus que tout autre cinéaste grand public, à quelques-uns de ces problèmes, parfois avec des sentiments considérables, mais finalement, de manière très inadéquate, filtrée par sa propre position et vision sociales, et inévitablement par son immense richesse et ses privilèges.

 

En d’autres termes, je n’ai pas de comptes à régler avec Spielberg. Vous l’avez dépeint comme étant un être humain généralement attachant. Il est quelqu’un qui donne l’impression d’être relativement sympathique lorsque nous lisons votre livre ou nous regardons ses films, mais l’accusation que nous portons contre l’industrie du cinéma américain ou de la culture américaine en général est qu’elle a offert une vision très pâle et faible et inadéquate, souvent même fortement trompeuse, de la vie contemporaine.

 

Laissez-moi vous donner un exemple concret. Il y a un sondage bien connu qui a été fait à propos de la perception qu’ont les Américains de l’inégalité sociale. L’enquête a révélé que les gens pensent que dans une société idéale, les 40 pour cent les moins nantis de la population devraient posséder environ 20 à 25 pour cent de la richesse. Et ils pensent que les 40 pour cent les plus pauvres aux États-Unis possèdent présentement 8 à 10 pour cent de la richesse. En fait, incroyablement, les 40 pour cent les plus pauvres de la population, soit environ 120 millions de personnes, possèdent moins de 1 pour cent de la richesse. J’ai dû moi-même vérifier ces données.

 

Je fais un point général ici. Pourquoi est-ce que les Américains ont une telle fausse représentation de leur propre société? Il y a plusieurs facteurs, l’establishment politique, les médias, le système d’éducation, etc. Mais je pense aussi que l’art et les films n'ont pas réussi, dans une mesure considérable, à fournir un portrait précis, un compte-rendu précis de la vie américaine. Et cela a des conséquences.

 

JM : Vous abordez beaucoup de questions importantes. Noam Chomsky fait le point que la plupart des Américains pensent que 300 000 Vietnamiens sont morts lors de la guerre du Vietnam, alors qu’en fait, 3 à 4 millions y sont morts. Le déclin du système d’éducation a débuté à la fin des années 1970, avec la supposée révolte contre les impôts. Les pouvoirs en place essaient de maintenir les gens dans l'ignorance, alors ils ne comprennent pas leurs propres dilemmes. Tout cela est au-delà du contrôle de Spielberg et du cinéma.

 

DW : Bien entendu, mais le point que j’essaie de faire est ceci. Laissez-moi vous donner un exemple : la littérature russe du 19e siècle, Tolstoï, Gogol, Turgenev, Dostoïevski, Goncharov, Ostrovsky, etc. Les artistes cherchaient à faire un reflet la société, et la population qui s'est intéressée à leurs œuvres avait certaines notions de la pauvreté, de l’état arriéré, de la misère de la société russe, de la décomposition de l’ordre social. Ils avaient une compréhension de la nature de leur société. Où est ce reflet dans le cinéma américain contemporain?

 

JM : Je suis plutôt d’accord avec vous, mais laissez-moi faire quelques points. Un des artistes qui a tenté de traiter quelques-unes de ces questions à travers le temps, avec certains succès et certains échecs, est Oliver Stone. Il a réalisé de puissants films politiques.

 

DW : Oui, mais je ne parle pas uniquement de « films politiques », mais de films qui nous aident à mieux sentir la texture, la trame de la vie, peu importe leur sujet immédiat.

 

JM : JFK d’Oliver Stone a été un grand succès, bien que les médias aient tenté le plus possible de le détruire. Mais ensuite il a fait Nixon, un film extraordinaire à bien des égards, mais un désastre au box-office. Depuis, les studios ne laissent plus Stone faire ses films politiques. Il a fait World Trade Center [2006], qui est un film étonnant en ce sens qu'il n’a jeté presque aucune lumière sur ce qui est arrivé le 11 septembre.

 

Stone ne pouvait réaliser son film sur [l’ancien homme fort panaméen Manuel] Noriega ou Martin Luther King Jr., et il est encore en train de faire son film sur le massacre de My Lai lors de la guerre du Vietnam. À la place, il a fait des documentaires politiques, des films provocateurs à petit budget. Il a été complètement marginalisé dans l’industrie.

 

Hollywood est le problème, les médias sont le problème. Les médias sont un ennemi majeur du peuple à ce point-ci parce qu’ils mentent systématiquement et trompent la population. À un extrême, vous avez quelque chose comme Fox Network, qui désinforme délibérément ses téléspectateurs. Ils sont nourris de propagande. Mais le New York Times et le Washington Post ne sont pas bien mieux.

 

Lorsqu’on considère Hollywood, Steven Spielberg a réussi à avoir beaucoup de succès, et une raison à cela est qu’il est un cinéaste populaire. Je le compare à Charles Dickens en tant qu'artiste populaire. Bien que Dickens traitait de la pauvreté et des gens ordinaires de façon importante. Spielberg n’a pas montré le même niveau d’intérêt, il n’y a pas de doute. Je ne conteste pas cela.

 

Je crois cependant que sa préoccupation exceptionnelle pour les minorités le distingue de plusieurs personnes à Hollywood, qui traitent du rêve et de l’évasion. The Color Purple et Amistad sont des films puissants à propos de l’abus et de l’injustice. Schindler’s List, bien entendu. Il traite de questions avec lesquelles les gens ne sont pas à l'aise (prenez Munich) et nous confronte à ces questions.

 

Je dirais qu’il est l’artiste américain qui traite le plus systématiquement du monde de l'après 11-Septembre dans lequel nous vivons. Son travail se concentre là-dessus, de manière presque obsédée, depuis 2001. Imparfaitement, dans une certaine mesure, mais vous pourriez faire valoir que presque tous ses films depuis reflètent le 11-Septembre et la suppression des libertés civiles que nous avons connue.

 

Minority Report [2002], War of the Worlds, et à sa manière, The terminal, qui est directement à propos de la sécurité nationale. Même le quatrième Indiana Jones en 2008, Indiana Jones and the Kingdom of the Crystal Skull, que certains nomment « Indiana Jones et le terrible titre », traite de la guerre froide de manière différente des autres de cette série. J’ai sérieusement détesté les deux premiers Indiana Jones.

 

DW : Vos commentaires sur Raiders of the Lost Ark [1981] sont plus cinglants que tout ce que j’ai pu écrire sur un film de Spielberg.*

 

JM : Là il a suivi aveuglément et de façon ignorante le Reaganisme. Et Indiana Jones and The Temple of Doom [1984] est un film incroyablement raciste. Tout comme le fameux moment dans l’arche perdue où Indiana Jones abat l’Arabe à l'épée. C’est un moment épouvantable. Lawrence Kasdan, qui a écrit le script, l’a aussi trouvé épouvantable. Kasdan n’a jamais écrit cela, ça a été improvisé. Il a dit qu’il ne croyait pas que c’était bien d'utiliser des meurtres pour faire rire.

Raiders of the Lost Ark

 

En tout cas, Spielberg a traité de questions importantes : l’administration Bush, les droits démocratiques, même dans ses films plus légers de la dernière décennie. « Incluons-nous les gens ou les excluons-nous »? Minority Report est consacré à la question des libertés civiles. Il l’a fait avant le 11-Septembre, et comme je l’explique dans le livre, il est devenu mal à l'aise après le 11-Septembre. Il a publié cette horrible déclaration dans le New York Times disant qu’il serait prêt à abandonner quelques libertés civiques pour une sécurité accrue.

 

Spielberg a aussi appuyé la guerre criminelle de Bush en Irak à un certain moment, et il a finalement compris lorsque les choses ont dérapé pour les États-Unis, ce qui est typique des démocrates libéraux, n’est-ce pas? Ils ont généralement appuyé la guerre jusqu’à ce que ça tourne mal, c’est-à-dire du point de vue du gouvernement américain. Alors, ils ne s’y opposaient pas en principe, mais parce que ça n’a pas fonctionné comme ils le pensaient.

 

L’autre soir, Barack Obama était à Los Angeles et Spielberg était là en train de bavarder avec Obama lors d’une réception. Il pense encore, je crois, qu’Obama est vraiment formidable. Spielberg a aidé Obama à se faire élire. Cela montre les limites de ses positions politiques.

 

Vous avez probablement raison en disant que sa position privilégiée d’homme vivant la vie de riche l’isole du public et lui impose des limites. Bob Gale, qui m’a aidé à écrire 1941 [1979], m’a fait un commentaire vraiment intéressant dans les années 1990. Il a dit qu’il avait senti qu’avant que Spielberg fasse Empire of the Sun [version originale de l’Empire du Soleil, 1987], il était ce garçon dans le film, il était dans une sorte de prison, à cause de son mode de vie. Spielberg a eu des expériences terribles avec des rôdeurs et des fous. Il mène une vie très restreinte, entourée de gardes du corps dans un environnement sous haute surveillance. Il n’a pas vraiment beaucoup de contact avec les gens ordinaires. C’est malheureux, mais il est victime de son succès jusqu’à un certain point.

 

Bien sûr, lorsque vous parlez de The Grapes of Wrath ou de Citizen Kane, et bien ils ne font plus de film comme ceux-là maintenant. Pour moi, peut-être l’âge d’or d’Hollywood était dans les années 1920. Et, dans les années 1930, ils faisaient des films qui avaient un contenu social considérable.

 

DW : Mais, si vous reconnaissez cela, il semble que, selon moi, vous reconnaissez une des questions clés. Acclamer ensuite Spielberg comme un grand artiste devient, selon moi, une façon inacceptable de « faire monter la moyenne du groupe ». Disons qu’il est le meilleur, à titre d’exemple, mais le meilleur de quoi?

 

JM : J’ai été scénariste à Hollywood pendant longtemps, et j’étais en quelque sorte ignorant de la liste noire anticommuniste de prime abord et j’ai commencé à l’étudier et maintenant j’ai l’impression que cette liste noire est ce qui a ruiné l’industrie américaine du film, du moins en partie.

 

DW : Je suis plutôt d’accord avec vous.

 

JM : Hollywood est généralement très timide sur les questions sociales et l’a toujours été depuis ce temps, parce qu’il est terrifié. Mais l’autre chose qui est arrivée est la séparation entre les studios et leur chaîne de cinémas – lorsque le gouvernement a brisé le monopole, ce qui était une bonne chose sous plusieurs aspects. Cependant, cela a contribué à détruire le système de studios, ce qui était une bonne et une mauvaise chose. Nous vivons aujourd'hui dans un monde très différent.

 

À l’époque des studios, il y avait des cadres comme Darryl F. Zanuck. Il y a une histoire très intéressante sur lui. Lorsque John Ford a écrit The Grapes of Wrath pour Zanuck, ils ont visionné la copie zéro et Zanuck a simplement dit à son équipe : « On l'envoie comme ça. » Pouvez-vous imaginer un chef de studio dire cela aujourd’hui? Ils auraient vingt visionnements d’avant-première et le public s'opposerait à la fin du film et ils feraient des retouches, mais Zanuck avait le pouvoir et l’intelligence de dire « On l'envoie comme ça. » Cela ne pourrait pas arriver aujourd’hui, c’est inconcevable.

 

Pour revenir à Spielberg et George Lucas, qui sont habituellement blâmés pour avoir ruiné les films américains. On lit cela tout le temps dans des commentaires sur des films. J’étais là à ce moment. Je suis allé à l’avant-première de Jaws à Hollywood et je suis allé à la première diffusion de Star Wars à Hollywood [1977] et je pense que c’est simpliste de blâmer ces deux hommes pour avoir ruiné Hollywood et inspiré le « syndrome du succès commercial. »

 

DW : Encore une fois, je suis d’accord avec vous et je suis coupable d’avoir fait de tels commentaires dans le passé.

 

JM : Il y a au moins deux coupables majeurs. L’un est le coût d’une réalisation cinématographique, qui a explosé pour plusieurs raisons, incluant la méfiance naturelle des réalisateurs envers la « comptabilité créatrice », mais lorsqu'un film qui coûte 100 millions ou 200 millions de dollars doit être réalisé, les studios vont le niveler par le bas et enlever les choses qui pourraient offenser telle ou telle section de l’auditoire et cela homogénéise les films.

 

L’autre chose qui est arrivée au cinéma, c’est la publicité à la télévision. Avec le film Jaws de Spielberg, on a innové en diffusant beaucoup de publicité à la télévision avant la sortie du film, pour 700 000 dollars sur un budget publicitaire total de 1,8 million de dollars, ce qui était beaucoup d’argent en 1975. Cela a fait du film un phénomène national et, soudainement, Hollywood a réalisé que c’était la façon de vendre un film si on voulait en faire un succès commercial.

 

Maintenant, pour être capable de condenser un film dans une publicité de trente secondes, il faut pouvoir l’expliquer dans ce laps de temps et le film lui-même doit donc être simplifié. Il doit intéressé un large auditoire, ça ne doit pas être un film marginal. Les coûts de publicité ont aussi explosé. Il en coûte aujourd'hui de 20 à 30 millions de dollars pour sortir un film.

 

Alors, blâmer Spielberg et Lucas pour avoir ruiné Hollywood parce qu’ils ont fait des films qui ont récolté énormément de succès est ridicule, mais leurs films ont quelque chose à voir avec la prévalence de la publicité télévisuelle et le fait de vouloir obtenir le plus large auditoire possible. Ils ont montré qu’il y a un potentiel presque illimité pour les films, qu’on pouvait faire des centaines de millions de dollars avec un film, qui, dans le cas de Jaws et Star Wars, n’ont pas coûté si cher. Ces films ont été énormément rentables.

 

On pourrait aussi dire, en passant, que le grand recours à la publicité télévisuelle dans les campagnes politiques modernes a contribué dans une large mesure à corrompre et à abaisser le niveau de notre environnement politique. Mais, cela est une autre histoire, même si elle est reliée à celle sur notre culture cinématographique.

 

Un producteur m’a déjà dit qu’il avait des plans en cours pour refaire Gone With the Wind [1939]. Et j’ai dit, quelle idée stupide. Malgré les défauts de l’original, une nouvelle version serait un déshonneur. Il était d’accord avec moi. Mais il a ajouté, ça ne change pas grand-chose, car tout le monde va le voir juste pour dire que c’est un mauvais film ou qu’ils l’ont vu. Voilà le genre d’attitude à Hollywood, ça ne change rien que ton film soit un déshonneur ou pas, pour autant que tous le voient. C’est difficile de travailler dans un tel environnement.

 

Les vieux patrons, qui sont morts dans les années 1960, ont commencé dans le spectacle, ils connaissaient le public et ils étaient des « showmen ». Même s’ils pouvaient être tyranniques et arbitraires et limités dans leur éducation, ils prenaient leurs décisions par intuition et selon leur expérience. « Je pense que ce film sera bon alors faisons-le », même si cela pouvait sembler hasardeux et tout. Maintenant, ce sont tous des détenteurs de MBA qui dirigent les studios.

 

J’ai été choqué quand je suis arrivé à Hollywood. Naïvement, j’ai supposé que tout le monde adorait les films et je me suis rendu compte qu’en fait, très peu de gens aiment les films à Hollywood. Ils sont là pour l’argent et le sexe. C’est une grande différence par rapport aux années 1930 et 1940. Ces gens aimaient les films et ils voulaient faire les meilleurs films possibles. Maintenant, ceux qui dirigent les affaires ne veulent que faire de l’argent.

 

Spielberg ressort comme une sorte de vieux personnage dans ce monde, je pense, parce qu’il est un réalisateur sérieux qui tente d'aborder des questions sérieuses. Vous pouvez le blâmer, comme vous faites, pour le répertoire limité qu’il a peut-être, mais il tente d'aborder, à sa propre manière, des sujets sérieux. Il est aussi un réalisateur classique. Chaque scène n’est pas une scène de deux secondes. Il dit qu’il croit à la géographie en tant que metteur en scène, ce qui fait très vieux style, dans un sens, mais qui est digne d’éloges.

 

DW : Nous ne pourrons pas dire que « les grands esprits se rencontrent » sur ce sujet, mais c’est une discussion importante.

 

JM : Une des raisons pour laquelle j’ai écrit ce livre est que je voulais amorcer une discussion sur Spielberg et je ne pense pas qu’il soit parfait. Nous pouvons être d’accord ou non sur plusieurs choses.

 

DW: Je recommande certainement le livre à tous ceux qui s'intéressent sérieusement à la réalisation cinématographique américaine dans les dernières décennies, parce que je pense que le lecteur en retire une éducation non seulement sur Steven Spielberg , mais aussi sur le processus hollywoodien et sur d’importants aspects de la vie culturelle et sociale américaine. J’espère qu’il sera largement lu.

 

JM : J’apprécie votre intérêt et le défi que vous m’avez lancé sur ces points, parce que ça me pousse à réfléchir plus profondément sur certaines choses. Je suis sûr que j’écrirai une autre édition dans dix ans et je vais incorporer ces questions; en fait, j’y penserai pendant les dix prochaines années.

 

Fin

 

Voilà les passages en question sur Raiders of the Lost Ark : « Les deux côtés d’Indy ne forment jamais un tout cohérent. Un spécialiste qui aime l’aventure et le danger physique, il se comporte d’une manière nonchalamment immorale et brutale dès que l’occasion se présente. Il pille les cultures du Tiers monde et tue les autochtones avec la désinvolture d’un mercenaire de l’époque coloniale. Mais l’auditoire contemporain à travers le monde a été habilement manipulé pour s’associer à ce personnage impitoyable et le trouver héroïque. … Raiders of the Lost Ark a été le film parfait pour marquer le début de l’ère Reagan. » (317-318) McBride caractérise finalement l’oeuvre comme un « film sans âme et impersonnel ». (321)