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La Grande-Bretagne et la France insistent pour que se poursuivent les bombardements de la Libye

Par Peter Symonds
28 juin 2011

La Grande-Bretagne et la France ont catégoriquement rejeté un appel au cessez-le-feu en Libye du ministre italien des Affaires étrangères, Franco Frattino, ce qui accentue les tensions croissantes au sein de l’OTAN quant à sa guerre aérienne visant à évincer le dirigeant Mouammar Kahdafi.

Mercredi, après les frappes aériennes de l’OTAN de dimanche et de lundi qui ont tué des civils libyens, Frattino a déclaré : « La fin humanitaire des opérations militaires est essentielle pour permettre d’apporter une aide immédiate. » Ceci comprend les régions autour de Tripoli et la ville de Misrata contrôlée par les rebelles, a-t-il dit. « En ce qui concerne l’OTAN, il est légitime de demander des informations de plus en plus détaillées sur les résultats ainsi que des directives précises sur les erreurs dramatiques mettant en cause des civils. »

Les commentaires de Frattino ont fait suite à un appel lancé en début de semaine par le secrétaire général sortant de la Ligue arabe, Amr Moussa, en faveur d’un cessez-le-feu et d’une solution politique en Libye. Moussa avait joué un rôle clé pour obtenir le soutien arabe pour la guerre contre la Libye.

Le premier ministre britannique, David Cameron, n’a admis aucun répit dans la poursuite incessante de la campagne de bombardement, déclarant au parlement que l’alliance menée par l’OTAN « tenait bon » et que le Royaume-Uni était capable de poursuivre la guerre aérienne contre la Libye aussi longtemps qu’il le fallait. « Je pense que c’est vital et j’affirmerais que la pression se fait forte sur Kadhafi – le temps joue en notre faveur, pas en faveur de Kadhafi. »

Dans ce qui est devenu un refrain familier, Cameron a une fois de plus déclaré que le régime libyen était au bord de l’effondrement. « Si on regarde ce qui se passe en Libye où on voit un renforcement de la révolte à l’Ouest de la Libye, on voit davantage de gens qui désertent le régime de Kadhafi, » a-t-il dit. Quelle que soit la situation politique exacte dans laquelle se trouve Kadhafi, une telle rhétorique reflète surtout la frustration ressentie par l’échec de l’OTAN de l’évincer, l’incapacité des rebelles soutenus par l’OTAN de réaliser des avancées significatives sur Tripoli et le sentiment anti-guerre grandissant en Europe et aux Etats-Unis.

C'est certainement cette dernière considération qui a motivé Frattino et le gouvernement italien, et pas une quelconque préoccupation pour les civils libyens. Trois jours seulement avant les commentaires de Frattino, Umberto Rossi, dirigeant de la Ligue du Nord, un partenaire clé de la coalition dirigeante, avait réclamé la fin de la participation italienne à la guerre. L’opposition de la Ligue du Nord à la campagne de bombardement, pour le motif raciste qu’elle déclenchera un flot d’immigrants d’Afrique du Nord vers l’Italie, est une tentative droitière pour tirer profit de la vaste hostilité à la guerre.

Le porte parole du ministère français des Affaires étrangères, Bernard Valero, a répondu à Frattino en réitérant le mensonge que le but de la campagne de bombardement de l’OTAN était de protéger les civils libyens. « Toute pause dans les opérations risquerait de lui [Kadhafi] permettre de gagner du temps et de se réorganiser. Au final, se sont les populations civiles qui pâtiraient du moindre signe de faiblesse de notre part, » a-t-il dit.

La campagne de bombardement s'est accompagnée d'une guerre de propagande pour diaboliser Kadhafi. La secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton a réitéré la semaine passée des affirmations dénuées de tout fondement du procureur général de la Cour internationale pénale, Luis Moreno-Ocampo, selon lesquelles Kadhafi avait ordonné à ses soldats de pratiquer le viol à grande échelle.

Amnesty International et Human Rights Watch ont tous deux déclaré que leurs organisations n’ont pas été en mesure de trouver la moindre preuve de telles violations. La conseillère spéciale d’Amnesty, Donatella Rovera, qui a passé trois mois en Libye, a dit au quotidien Independent : « Nous n’avons trouvé aucune preuve, ni même une seule victime de viol, ni même un docteur au courant qu’une personne avait été violée. »

Comme il est apparu clairement dès le début, le véritable objectif des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France et de leurs alliés est d’évincer Kadhafi et d’installer un régime docile qui servira leurs intérêts économiques et stratégiques dans la Libye riche en pétrole et dans l’ensemble de la région. C'est dans ce but que l’alliance menée par l’OTAN a soutenu le Conseil national de Transition (CNT) autoproclamé de Benghazi – comprenant deux anciens ministres de Kadhafi, des dirigeants et des exilés islamistes – comme étant un gouvernement alternatif.

Cette semaine, la Chine est devenue le dernier pays en date à accorder une reconnaissance limitée au CNT. Après une réunion à Beijing avec le dirigeant du CNT, Mahmoud Jibril, le ministre chinois des Affaires étrangères, Yang Jiechi a décrit le groupe comme une « force politique majeure » et « un partenaire important de dialogue. » Dans des commentaires faits à la télévision Al Jazeera, le membre du CNT, Muhammad Nasr, a salué « ce geste comme étant un signal fort que les Libyens avaient réalisé de grands progrès et que le régime Kadhafi touchera bientôt à sa fin. »

La Chine, qui s’était abstenue sur la résolution de l’ONU qui a donné une caution diplomatique au bombardement, ne cherche toutefois qu’à couvrir toutes les éventualités. L’intervention militaire dirigée par l’OTAN a touché directement les substantiels investissements de la Chine en Libye, et obligé Beijing à organiser une évacuation d’urgence de milliers de ressortissants chinois. Le principal intérêt de Yang lors de la réunion avec Jibril a été de s'assurer que le CNT protégera les citoyens chinois et les actifs se trouvant sous son contrôle.

Le caractère antidémocratique du CNT est apparu clairement dans sa « constitution provisoire pour la période transitoire » de l’après Kadhafi, et annoncée la semaine passée. Fathi Mohamed Baja, président des affaires politiques, s'est donné bien du mal pour assurer aux journalistes que le document « n’était pas une constitution » en disant : « Nous voulons éviter à tout prix de donner l’impression que c’est le [CNT] à Benghazi qui décide de l’avenir de la Libye. »

Et pourtant, c’est précisément ce que le CNT cherche à faire, avec l’aide d’une meute de conseillers occidentaux. Alors que les membres du CNT ont promis de ne pas se porter candidat, les élections présidentielles ne se tiendront pas avant au moins 10 à 13 mois après la chute de Tripoli. En attendant, le CNT non élu gérera les affaires du pays.

Il est significatif de noter que la « constitution provisoire » propose d’élargir le CNT de 45 à 60 membres après l’éviction de Kadhafi. Il est à remarquer que 10 des postes non élus ont été réservés à des ex-responsables de Kadhafi – une tentative évidente pour courtiser le soutien de l’intérieur du régime de Tripoli pour le renversement de Kadhafi. Le ministre de la Santé du CNT, Naji Barakat, a dit au journal américain Christian Science Monitor : « Trop de gens ont collaboré avec le régime Kadhafi. Nous ne pouvons pas les exécuter ou les emprisonner tous. » Il a déclaré qu'on interdirait à « seulement 30 à 40 personnes » d’occuper un poste dans le gouvernement post-Kadhafi. »

Le membre du comité de direction du CNT, Mahmoud Shammam, a reconnu cette semaine que le groupe rebelle avait engagé des pourparlers, par le biais de médiateurs étrangers, avec des membres haut placés du gouvernement de Tripoli pour discuter « des mécanismes du départ de Kadhafi. »

Loin d’amorcer une nouvelle Libye démocratique, ce qui est en train de se préparer est un régime basé sur des factions anti-Kadhafi de l’élite dirigeante libyenne qui sont les plus soumises aux Etats-Unis et à leurs alliés européens. Un haut diplomate britannique a dit à l’Associated Press qu’une équipe de responsables du Royaume-Uni, des Etats-Unis, d’Italie, de Turquie, du Danemark et d’autres pays a séjourné à Benghazi pendant plusieurs semaines pour fixer avec le CNT les détails proposés du régime de l’après-Kadhafi.

Une préoccupation majeure de l’équipe internationale a été de garantir que les exportations de pétrole reprennent dès que possible. « Les projets qui devraient être achevés la semaine prochaine comprennent une proposition de calendrier pour la reprise de la production pétrolière dans l’Est de la Libye, » a écrit l’Associated Press. « Les responsables pensent qu’il n’y a que très peu de dégâts graves entravant la production et ils prévoient que le travail pourrait démarrer à nouveau dans trois ou quatre semaines après le départ de Kadhafi. »

(Article original paru le 25 juin 2011)