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Les protestations de masse contre le régime égyptien continuent

Par Niall Green
20 juillet 2011

Des manifestations de masse ont eu lieu vendredi 15 juillet partout en Egypte. Sous la bannière « Le vendredi de l’ultime avertissement, » des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées sur la place Tahrir du Caire et dans la ville industrielle de Suez. De nombreuses manifestations plus petites ont eu lieu dans tout le pays.

C’était la deuxième semaine de manifestatio ns de masse en Egypte, travailleurs et jeunes exprimant leur opposition contre le gouvernement dominé par l’armée. Celui-ci avait pris le pouvoir après l’éviction d’Hosni Moubarak en février. Le Conseil suprême des forces armées (CSFA) est le pouvoir ultime dans le pays ; ses généraux, qui avaient été partie intégrante de la dictature de Moubarak ont sauvegardé l’appareil répressif d’Etat de l’Egypte et ses relations serviles avec l’impérialisme américain.

Il existe une hostilité croissante envers le r égime qui est perçu comme protégeant Moubarak, sa famille, des fonctionnaires haut placés ainsi que des membres des services de sécurité responsables d’actes de torture et du meurtre de milliers de manifestants durant le soulèvement de février.

Suite aux protestations de la semaine pass ée, le CSFA a annoncé mercredi que 700 gradés de la police associés aux attaques contre des manifestants seraient démis de leurs fonctions. Dans le cadre du plan, il serait proposé à certains policiers une mise en préretraite et à d’autres un transfert à d’autres postes ou une promotion.

Le ministre de l’Intérieur, Mansour El-Essawy, a affirm é que cette mesure était « le plus grand remaniement de la l’histoire de la police, » et que de nouvelles recrues embauchées pour remplacer ceux qui partaient « pomperaient du sang frais dans le système. »

C e geste symbolique n’a eu aucun impact perceptible vendredi sur l’atmosphère régnant dans la rue en Egypte. « C’est juste de la comédie, » a dit à l’Agence France Presse un manifestant qui campait sur la place Tahrir. « Ces annonces ne suffisent pas, » a dit un autre manifestant. « La priorité c’est d’avoir des procès pour les meurtriers des martyrs. »

Un certain nombre de ceux qui campent sur la place Tahrir font la gr ève de la faim pour réclamer des poursuites judiciaires à l’encontre de responsables de l’ère Moubarak.

Le régime militaire a aussi retard é des élections parlementaires proposées. Ces élections devaient avoir lieu en septembre mais l’agence officielle MENA (Middle East News Agency) a rapporté que la date a été reportée à novembre.

Malgré un soleil de plomb qui a fait s’évanouir quelques manifestants en raison de coups de chaleur, une foule énorme s’était regroupée toute la journée sur la place Tahrir. Elle a scandé des slogans exigeant la fin du gouvernement dominé par l’armée et l’éviction des sbires de Moubarak de toutes les instances du pouvoir.

Al Ahram a rapporté que des milliers d’exemplaires d’un tract intitulé : « Nous exigeons la poursuite en justice de la bande qui est encore au pouvoir » avaient été distribués par des comités révolutionnaires sur la place Tahrir. Il y avait des appels pour des réductions de salaire des politiciens de haut rang et des hommes d’affaires et pour des augmentations du salaire minimum des travailleurs. Les manifestants et les orateurs sur les tribunes ont aussi condamné les tentatives du régime de monter les chrétiens et les musulmans les uns contre les autres.

La colère populaire visait notamment l’ancien pr ésident Hosni Moubarak, le dirigeant du CSFA, le commandant en chef des forces armées, Hussein Tantawi, et les médias publics, qui ont insulté les manifestants et continue à disséminer une propagande pro-régime.

Il y a eu des appels à la poursuite des grèves et des sit-in sur les lieux de travail partout dans le pays. La grève a fait l’objet d’une interdiction légale par le CSFA, quoiqu’une multitude de grèves aient touché les lieux de travail partout en Egypte, revendiquant des concessions économiques et politiques.

Des sit-in et des manifestations organisées en solidarité avec le rassemblement de masse du Caire se sont déroulés à Suez, à Alexandrie et dans la ville de Tanta au Nord de la capitale, à Louxor dans le Sud du pays et dans de nombreux autres endroits.

Les protestations à Suez ont rapidement augmenté tout au long de la journée de vendredi jusqu’à ce que des dizaines de milliers de personnes se rassemblent sur la place Arbaeen de la ville. Le célèbre poète Mohamed El-Tamsah et plusieurs autres manifestants font la grève de la faim sur la place pour exprimer leur opposition au régime militaire.

Un autre défilé est parti de la mosquée Shohada pour rejoindre le principal commissariat de police de Suez et exiger des poursuites judiciaires pour les policiers impliqués dans des actes de torture. Des séquences vidéo sont apparues jeudi sur Internet montrant un manifestant gravement blessé après avoir été détenu par la police de la ville. S’exprimant sur Ahram Online, Mohamed Mahmoud, du Bloc Jeunes Suez a affirmé que six militants anti-régime, dont El-Tansah, avaient été interpellés et maltraités par la police.

Il y a eu des grèves des tra vailleurs de l’Autorité du Canal de Suez, l’une des principales entreprises industrielles. Les travailleurs ont menacé de fermer le Canal de Suez, une voie commerciale mondiale majeure, à moins que les exigences pour des augmentations de salaires et la révocation de la direction corrompue ne soient satisfaites.

En réaction à la combativité de la classe ouvrière, le CSFA a envoyé des milliers de soldats à Suez pour protéger les intérêts commerciaux. La Troisième armée égyptienne a positionné des forces près des banques, des commissariats de police, des zones industrielles et du canal.

A Alexandrie, des centaines de personnes ont protesté contre la nomination de Khaled Gharba comme nouveau gouverneur régional. Le gouverneur précédent d’Alexandrie, Essam Salem, a démissionné mercredi après des semaines de protestations et de grèves. Les manifestants devant le bâtiment du ministère de l’Intérieur de la ville ont réclamé le départ du CSFA et des poursuites contre des agents des forces de sécurité.

Une manifestation a également eu lieu devant l’h ôpital pour gens riches de Charm el Cheikh, où séjourne Moubarak. Des manifestants ont réclamé que le président déchu soit transféré dans un hôpital pénitencier afin d’être jugé immédiatement pour les crimes commis durant les 30 ans de son règne.

Malgré l’opposition populaire massive à l’encontre du r égime dominé par le CSFA, de nombreux organisateurs des protestations continuent de faire naître des illusions dans les généraux et l’Etat bourgeois.

Ab oul-Ezz al-Hariri, un haut responsable de l’Alliance socialiste populaire, en a appelé au CSFA pour « agir dans l’esprit de la révolution » ou « de démissionner afin de permettre à un conseil civil d’assurer la phase de transition. »

Deux des principaux groupes de protestatio ns, le Mouvement du 6 Avril et la Coalition des Jeunes de la Révolution, ont publié un appel en faveur d’un gouvernement civil et de la démission du premier ministre Essam Sharaf.

Le communiqué, cosigné par la Fédération égyptienne des syndicats indépendants et le candidat présidentiel pressenti, Mohamed ElBaradei, a déclaré que, « Sharaf est un homme honorable mais n’est pas apte à mener le pays à ce stade ou d’atteindre les objectifs de la révolution en temps opportun. » (italiques ajoutées)

Le caractère tactique et sans principes d’une telle opposition au r égime a été clairement montré lorsque des porte-parole du Mouvement du 6 Avril se sont adressés vendredi à la foule sur la place Tahrir pour demander à Sharaf de former un « gouvernement révolutionnaire. »

De telles initiatives ne servent qu’ à désarmer politiquement la classe ouvrière. Sharaf et la direction du CFSA sont incapables de former un gouvernement révolutionnaire, et de surcroît ils y sont opposés, parce qu’ils sont politiquement hostiles à la classe ouvrière.

Sharaf a pendant longtemps fait partie du régime Moubarak. De 2004 à 2005, il fut ministre des Transports. S’il a démissionné du gouvernement pour cause de désaccord avec le premier ministre Ahmed Nazif, ses différences avec le régime Moubarak concernaient des questions d’infrastructure du transport. Après le départ de Moubarak, Sharaf avait été choisi par les généraux pour être la figure de proue civile de leur gouvernement – parce que précisément il était un adepte fiable disposant de liens avec d’autres dirigeants bourgeois de l’« opposition » tel ElBaradei.

Les généraux ont réagi aux appels de l’opposition en publiant le 12 juillet un communiqué déclarant que le CFSA et Sharaf resteraient au pouvoir, organiseraient toutes futures élections et participeraient à l’élaboration d’une constitution permanente. La déclaration du CFSA met également en garde qu’il ne tolérerait pas que des protestations gênent les travaux du gouvernement.

La déclaration fut prononcée à la télévision d’Etat par le général Mohsen El-Fangary, le vice-ministre à la Défense et membre du CFSA. Il en a appelé aux « honorables citoyens égyptiens de s’opposer à toute tentative d’entraver le rétablissement de la vie normale. » le général a aussi mis en garde contre « la diffusion de rumeurs » au sujet d’un clivage entre l’armée et le peuple.

Un manifestant a dit au WSWS que le discours d’El-Fangary ressemblait à une allocution de Moubarak. « Ils [les généraux] sont à 100 pour cent des représentants du régime Moubarak. Comme Moubarak dans ses discours, ils nous traitent de criminels voulant détruire le pays et répandre le chaos. L’objectif évident du conseil militaire est de nous menacer et de mobiliser des gens contre la révolution. »

Un autre parti d ’« opposition » encourageant le régime dominé par l’armée est celui des Frères musulmans. Une organisation islamique droitière réprimée pendant des années sous Moubarak, les Frères musulmans cherchent à présent à s’arranger avec l’armée et ses partisans à Washington. Ils ont refusé de participé aux protestations de vendredi en accueillant favorablement le communiqué menaçant du CFSA.

Les Frères musulmans n’ avaient envoyé qu’à contre-cœur une délégation à la massive manifestation de la semaine précédente sur la place Tahrir et ont à maintes reprises manifesté leur confiance à Tantawi et à la junte militaire dont ils disent qu’ils sauvegardent la « révolution. » Ils ont aussi soutenu le premier ministre Sharaf en demandant à leurs partisans de laisser du temps à son gouvernement pour mettre en œuvre sa politique.

(Article original paru le 16 juillet 2011)