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Québec solidaire, un allié de l'élite dirigeante

Par Éric Marquis et Louis Girard
23 juillet 2011

Par une série de positions politiques prises sur les questions de la crise dans le mouvement souverainiste et de l'intervention impérialiste du Canada en Libye, ainsi que par les liens étroits qu'il entretient avec le parti de la grande entreprise qu'est le Parti Québécois, le parti indépendantiste « de gauche » de la province, Québec solidaire, montre qu'il cherche à se tailler une place parmi les organisations politiques respectées de l'élite dirigeante du Québec et du Canada.

Bien que les commentateurs les plus à droite aiment à qualifier Québec solidaire (QS) d'organisation « radicale », « gauchiste » et même « communiste », Amir Khadir, co-porte-parole de QS et son seul député à l'Assemblée nationale, a démontré par diverses prises de position, notamment sur la question de la crise qui secoue le Bloc Québécois (BQ) et le Parti Québécois (PQ), que QS est au contraire un parti qui ne remet pas en question l’ordre établi.

En mai dernier, aux élections fédérales qui ont porté au pouvoir un gouvernement conservateur majoritaire, le BQ, organisation sœur du PQ au niveau fédéral, a subi une défaite historique, passant de 47 à seulement quatre députés au Parlement canadien. Par un vote clair de protestation, l'électorat québécois, après une longue expérience amère avec les gouvernements provinciaux péquistes et libéraux, s'est plutôt tourné du côté d'un parti essentiellement inconnu dans la province, le NPD (Nouveau parti démocratique) social-démocrate.

Durant la campagne électorale, QS avait appelé à voter contre les conservateurs du premier ministre Stephen Harper. Autrement dit, les opposants bourgeois du Parti conservateur, c’est-à-dire le BQ, le NPD ou le Parti libéral, étaient tous des choix valables pour les électeurs selon QS.

Cette position n'était pas sans rappeler l'appui donné par QS et toute la « gauche » officielle à la coalition, formée vers la fin 2008, par le Parti libéral et le NPD et appuyée par le Bloc Québécois. Cette coalition, qui avait avorté lors du coup constitutionnel des conservateurs de Harper en décembre 2008, aurait été dirigée par les libéraux, mais elle aurait été impossible sans le soutien du Bloc. Elle s'était engagée à mener un programme de droite, incluant la poursuite de la guerre en Afghanistan et l’imposition de baisses massives d'impôt aux grandes sociétés.

Dès le lendemain de la défaite du BQ, Amir Khadir, lui-même ancien candidat pour le Bloc Québécois en 2000, avait appelé le chef du BQ, Gilles Duceppe afin de lui proposer de participer à la mise sur pied d'une stratégie souverainiste, afin d'empêcher, selon Duceppe, « les fédéralistes de crier victoire ». Dans un commentaire paru dans le quotidien Le Devoir, Khadir avait dit qu'il était « triste » pour Duceppe et que ce dernier « ne méritait pas ça ».

La « stratégie souverainiste » souhaitée par Khadir est, en fait, depuis longtemps discutée et élaborée entre Québec solidaire, le BQ et le PQ. À travers le Conseil de la souveraineté, QS travaille étroitement avec ces formations politiques discréditées, contribuant ainsi à redonner un vernis de gauche à leurs programmes.

Le programme souverainiste, c’est-à-dire la création d’un État-nation capitaliste québécois, est la principale voie par laquelle QS cherche à rattacher les travailleurs au BQ et au PQ, et ainsi à la bourgeoisie. Ce même programme sert aussi à séparer les travailleurs québécois de leurs frères et sœurs de classe du reste du Canada et internationalement en semant l’illusion que les travailleurs peuvent défendre leurs intérêts sur une base nationaliste.

Même si QS peut critiquer à l’occasion le PQ, le qualifiant de parti de droite, il cherche constamment à camoufler le lien profond qui existe entre le caractère de droite du PQ et son programme en faveur de la souveraineté du Québec, qui est prôné par une section de la bourgeoisie québécoise. Cela a pour effet de maintenir l’illusion que le problème central auquel font face les travailleurs québécois est que le Québec ne soit pas un pays. Le fait que ceux qui dirigeraient un Québec indépendant aurait un programme tout autant de droite et procapitaliste que le PQ aujourd’hui est camouflé par QS.

Un échange révélateur est survenu vers la fin mai entre Khadir et Lucien Bouchard, ex premier ministre du Québec et ex-chef du PQ et du BQ qui est maintenant à la tête de l’Association pétrolière et gazière du Québec, lors d’une commission parlementaire sur la question de l'exploration des hydrocarbures dans l'estuaire du fleuve St-Laurent.

Devant Bouchard, Khadir a déclaré : « C'est sûr que, pour les indépendantistes que nous sommes, il est assez inconcevable qu'on puisse servir les intérêts d'une nation tout en travaillant ardemment à protéger des intérêts de multinationales étrangères qui cherchent en fait à spolier nos ressources naturelles…Malheureusement, vous n'avez pas été fidèle à cet engagement que nous devons avoir comme serviteur du bien public...»

Bouchard a répliqué en affirmant : «  Vous n’avez aucun droit de porter des jugements sur ma fidélité au Québécois! » Bouchard a poursuivi en mettant l’accent sur la nécessité « pour la nation québécoise et pour le Québec de recevoir des investissements… Il faut absolument que nous nous assurions que le développement du Québec, que le développement de la nation québécoise puisse s’effectuer en particulier avec la contribution des investissements privés qui viennent de corporations… »

Cet échange mérite d’être examiné attentivement. Les propos de Khadir montrent que le programme de Québec solidaire n’est pas de s’opposer aux profits capitalistes, mais plutôt de leur donner une couverture prétendument de gauche en les critiquant de manière nationaliste. Québec solidaire défend les profits s’ils sont réalisés par des capitalistes québécois et, implicitement, cela serait plus facile à réaliser si le Québec était une nation et qu’il pourrait se doter de mesures protectionnistes.

Bouchard, quant à lui, joue très bien et très consciemment son rôle de défenseur des intérêts des capitalistes québécois. La forme que cela prend dans le langage démagogique de toute l’élite dirigeante du Québec est la défense des « intérêts du Québec » ou de la « nation québécoise ».

Conséquemment, Bouchard a tout à fait raison d'affirmer qu’il n’y a pas de contradiction entre la défense des intérêts du Québec et son rôle en tant que chef de l’Association pétrolière et gazière du Québec, qui représente une section des capitalistes ou des « investissements privés qui viennent de corporations ». À la différence de Khadir, cependant, il trouve naturellement nécessaire que, dans une économie mondialisée où toutes les classes dirigeantes de chaque nation entrent en compétition pour l’accès aux marchés, aux ressources et aux profits, les capitalistes québécois doivent faire en sorte que des capitalistes étrangers investissent au Québec, dans la mesure où ce sera aussi profitable pour les capitalistes québécois.

Des divisions existent au sein même des capitalistes sur la manière de défendre leurs intérêts. Une section de la bourgeoisie québécoise, représentée par le PQ, prône la souveraineté comme la meilleure façon de promouvoir les intérêts de la bourgeoisie québécoise. Une autre section, représentée par le Parti libéral et des formations encore plus à droite, comme l’Action démocratique du Québec, préfère, du moins pour le moment, demeurer dans la fédération canadienne.

Bien que ces deux programmes soient bien différents, ils se rejoignent sur ce point fondamental : la nécessité de mener une attaque tous azimuts contre les conditions de vie des travailleurs afin de mieux positionner la bourgeoisie, tant au Québec qu'à travers le Canada, dans le marché capitaliste, dans un contexte de crise économique mondiale.

Dans la suite de la discussion, Khadir avait fait référence aux politiques du déficit zéro déclenchées par Bouchard et le PQ vers la fin des années 1990 : « M. Bouchard nous doit collectivement des excuses pour les erreurs qu'il a commises quand il a coupé dans les dépenses sociales, quand il a mis à la retraite des médecins, des infirmières, des enseignants. Quand il a mis la clé dans SOQUIP [Société québécoise d'initiatives pétrolières]. »

Khadir ne fait que rappeler indirectement quelle est la véritable orientation de classe du PQ, qualifiant d'« erreurs » des politiques qui sont au contraire la norme dans l'histoire des gouvernements péquistes.

Montrant une fois de plus sa proximité avec le PQ et le mouvement indépendantiste, dont la crise est justement le résultat de leurs politiques de droite, QS n'a pas rejeté l'idée de former une alliance avec l'ex-député péquiste Pierre Curzi. Ayant démissionné récemment en même temps que d'autres députés d'importance, Curzi fait partie de l'aile la plus chauvine du parti. C'est lui entre autres qui a poussé pour que la loi 101 (une loi chauvine forçant l'utilisation de la langue française) soit appliquée aux cégeps.

« On a toujours été prêt à considérer les offres respectueuses de nos principes, et à travailler sur des enjeux et des objectifs communs », a dit Khadir sur la possibilité d'une alliance avec Curzi. QS s'était opposé à ce plan d'imposition de la loi 101 dans les cégeps, affirmant que, pris « isolément », ce projet n'était pas « intéressant ». Il voudrait cependant que la portée de la loi 101 soit accrue afin que celle-ci puisse être appliquée à de plus petites entreprises.

Position de QS sur l'intervention impérialiste en Libye

Même si QS fait certaines critiques, il a montré à plusieurs reprises qu'il est prêt à s'associer avec un consensus établi par toute l'élite dirigeante ou une section de celle-ci. Cela a été clairement montré par leur position sur l’intervention de l’OTAN en Libye, une position qui a exposé les limites de leur prétendu gauchisme.

Québec solidaire s'est rangé derrière la position militariste de l'élite dirigeante canadienne et a appuyé le déclenchement de la guerre impérialiste contre la Libye. En mars, Khadir avait donné son appui à l'intervention : « Si vraiment les Occidentaux veulent aider, ça implique des risques. Il faut que les interventions soient mieux ciblées. »

Malgré l'apparente méfiance exprimée par Khadir sur les prétendues visées humanitaires des États-Unis et de ses alliés, il a tout de même donné son appui aux forces « rebelles » et au Conseil national de transition, le gouvernement libyen alternatif autoproclamé qu'il a tenté de faire passer pour les représentants de la volonté populaire : « Il faut absolument respecter la volonté du peuple libyen qui dit : "Cette révolution-là nous appartient."» Le Conseil national de transition a été créé, avec l'aide des puissances impérialistes, par d'anciens responsables haut placés du régime dictatorial de Kadhafi, des islamistes d'Al-Qaïda et d'anciens agents de la CIA.

Maintenant, alors que l'intervention des États-Unis et de l'OTAN en Libye s’embourbe en raison des échecs des rebelles à provoquer un changement de régime, notamment par les tentatives d’assassinat extrajudiciaire de Kadhafi et de membres de sa famille, le site web de Québec solidaire demeure silencieux sur la question de la guerre en Libye.

Dans chacune de ses décisions et malgré certaines critiques, QS s'intègre au cadre de la politique officielle et ne traverse pas les frontières de la politique bourgeoise. Cela est très bien accueilli par les sections les plus conscientes de l’élite dirigeante.

Le quotidien La Presse, le meilleur baromètre de l'opinion de l'élite dirigeante au Québec, a pris la mesure de QS. À propos d'Amir Khadir, André Pratte, l'éditorialiste en chef du journal, avait écrit que « Chaque société a besoin de gens comme ça, incorruptibles, idéalistes, imperméables à la critique. Il arrive qu'ils jouent un rôle essentiel, qu'ils soient les seuls à combattre une injustice ou à dénoncer une infamie. » Autrement dit, des politiciens qui peuvent redonner une certaine crédibilité à un système politique duquel est profondément aliénée la classe ouvrière et qui peuvent jouer un rôle pour empêcher un mouvement populaire qui viendrait mettre en danger l'ordre capitaliste.

Loin de représenter une alternative politique qui défendrait les intérêts indépendants de la classe ouvrière, QS est prêt à s'allier aux forces les plus réactionnaires pour faire la promotion de l'indépendance du Québec.

En 1995, lors du référendum pour la souveraineté du Québec, l'ADQ, le PQ, l'Union des forces progressistes (l'ancêtre de QS) et Gauche socialiste (organisation pabliste qui fait actuellement partie de Québec solidaire), se sont unis dans la « coalition arc-en-ciel » pour appeler à un vote pour le « oui ».

Dans une analyse qui conserve toute sa validité aujourd'hui, le Parti internationaliste ouvrier (POI), qui allait devenir le Parti de l'égalité socialiste, avait appelé à voter « non » lors du référendum, expliquant : « Le réseau populaire pour le Oui et d'autres groupes critiquent le PQ pour ne pas avoir de ''projet de société'' et affirment qu'un Québec indépendant pourrait servir de levier contre les pressions du capital international.

« La vérité, c'est que le PQ a élaboré un projet social très clair et explicite : l'établissement d'un Québec indépendant dans le but de mieux positionner et soutenir les capitalistes québécois dans la guerre commerciale mondiale. »

La classe ouvrière doit rejeter tant la perspective du nationalisme québécois que celle du nationalisme canadien, qui servent ultimement les intérêts de l'une ou l'autre section de la bourgeoisie au pays. Elle doit s'opposer au programme nationaliste de QS en avançant sa propre solution à la crise du système capitaliste : une lutte commune des travailleurs du Québec, du Canada et de l'Amérique du Nord pour bâtir un parti indépendant de la classe ouvrière, armé d'un programme socialiste et internationaliste.