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Le premier ministre japonais appelle à la formation d’un gouvernement de grande coalition

Par John Chan
25 mars 2011

Le premier ministre japonais, Naoto Kan, a appelé vendredi dernier à l’opposition, le Parti libéral-démocrate (PLD), à rejoindre un gouvernement « d’union nationale » afin de faire face à l’impact dévastateur du séisme du 11 mars, dont la crise de la centrale nucléaire de Fukushima.

Kan a invité le dirigeant du PLD, Sadakazu Tanigaki, à devenir vice-premier ministre et aussi ministre de la reconstruction du pays après le séisme dans le cadre d’un élargissement proposé du cabinet ministériel de 17 à 20 ministres. D’autres personnalités influentes du PLD ont été invitées à rallier le cabinet ministériel.

Shu Watanabe, vice-président du conseil gouvernemental contre la catastrophe, a dit aux médias : « Nous avons proposé à l’opposition de former un cabinet pour sauver le pays – c’est une manière de dire, mettons de côté nos différences politiques et rassemblons nos efforts dans la réhabilitation et la reconstruction. »

La raison immédiate du gouvernement a été d’éviter tout défi politique de l’opposition qui réclamait avec insistance des élections anticipées. Avant le tremblement de terre, l’avenir de Kan et de son gouvernement était sérieusement mis en doute par des sondages d’opinion révélant un soutien d’à peine 20 pour cent.

Mais, plus fondamentalement l’establishment politique en général est profondément préoccupé par la possibilité que la colère populaire n’éclate quant à la réaction officielle tout à fait inadéquate face à la catastrophe. Le mécontentement ne fera que croître au fur et à mesure que le gouvernement cherchera à imposer à la population laborieuse les coûts énormes de la reconstruction. Les appels à « l’unité nationale » visent à bloquer toute critique ou débat publics.

Malgré les appels à l’ordre et au calme du gouvernement et des médias, des protestations ont commencé à émerger. Dimanche dernier, 1.000 manifestants organisés par des syndicats et des étudiants activistes s’étaient rassemblés au Parc Yogogi de Tokyo pour marcher vers le quartier commerçant de Shibuya. Les manifestants ont exigé l'arrêt du nucléaire, attaqué la défaillance du gouvernement à fournir de la nourriture et du carburant aux victimes du séisme et réclamé la démission de Kan.

Le Parti communiste japonais (PCJ) est déjà intervenu pour bloquer l’opposition et venir en aide au gouvernement Kan en demandant le report des élections locales à venir. Le président du PCJ, Shii Kazuo, a dit aux médias : « Maintenant, indépendamment des différences idéologiques, il est temps que la nation tout entière se concentre sur le sauvetage et la reprise. »

Le PLD a rejeté l’appel de Kan en faveur d’une grande coalition mais a clairement exprimé son soutien à « l’unité nationale » concernant la catastrophe causée par le séisme. L’ancien secrétaire général du PLD, Hiroyuki Hosoda a expliqué que son parti « collaborerait pleinement sur les mesures concernant le séisme et donc il n’est pas nécessaire de rejoindre le gouvernement. »

Le PLD qui, pour la deuxième fois seulement en un demi-siècle, avait perdu les élections en 2009, avait repris le contrôle de la Chambre haute en juillet dernier. Toutefois, sa cote de confiance est encore faible dans les sondages. Manifestement, le parti ne souhaite pas rejoindre un gouvernement impopulaire du Parti démocrate japonais (PDJ) ou attirer l’attention sur la propre responsabilité du DPL pour la prolifération des centrales nucléaires au Japon et leur effroyable bilan en matière de sécurité.

Le gouvernement a indiqué que les travailleurs devront supporter le principal fardeau de la reconstruction après le séisme. Le 15 mars, le secrétaire général du PDJ, Katsuya Okada a dit aux journalistes que pour « se procurer les fonds massifs afin de venir à bout de cette massive catastrophe, » le gouvernement envisageait de revoir « résolument » ses projets de dépenses, dont l’allocation pour garde d’enfants promise et la suppression des péages d’autoroute.

Une politique d’austérité bipartite était apparue bien avant le tremblement de terre. Le DPL avait déjà menacé de refuser le budget 2011, qui couvre l’année financière débutant en avril, si le gouvernement ne faisait pas d’importantes coupes dans les programmes sociaux, y compris les allocations familiales. Avec le contrôle de la Chambre haute, le DPL a le pouvoir de bloquer l’émission d’obligations qui sont nécessaires au financement de l’énorme déficit budgétaire.

Aux prises avec une dette publique dépassant 200 pour cent du PIB, Kan a proposé de financer les programmes sociaux du gouvernement en doublant l’impôt à la consommation du pays en le faisant passer à 10 pour cent. Le PDJ avait perdu les élections à la Chambre haute en raison surtout de l’opposition intense contre l’augmentation des impôts. A présent, tous deux, le PDJ e le PLD, envisagent une augmentation des taxes à la consommation pour contribuer au financement de la reconstruction après le séisme.

Parallèlement, le PLD a déclaré vouloir soutenir le budget additionnel de 127 milliards de dollars proposé par le gouvernement pour la « construction » - financé par des obligations gouvernementales supplémentaires. L’opposition avait réclamé précédemment de plus importantes réductions des dépenses dans le but de diminuer le déficit et donc de dépendre moins de la vente d’obligations. Le PLD bénéficie d’un soutien significatif de la part des entreprises du bâtiment qui espèrent tirer parti de la reconstruction de l’infrastructure.

La Banque mondiale a estimé lundi que les pertes économiques résultant du tremblement de terre s’élèveraient entre 122 et 235 milliards de dollars soit entre 2 et 4,5 pour cent du produit intérieur brut du Japon. Selon le journal économique Nikkei de la semaine passée, la majeure partie du budget additionnel comprendrait des prêts à taux d’intérêt bas ou des subventions aux entreprises.

La proposition de Kahn en faveur d’un gouvernement d’unité nationale est l’indication d’une profonde crise politique. La dernière grande coalition avait été formée en 1994 lorsque le dirigeant du Parti social-démocrate (PSD), Tomiichi Murayama, était devenu premier ministre d’un gouvernement dominé par le DPL. La coalition gouvernementale avait été formée après la perte du pouvoir du DPL en 1993 pour la première depuis sa création en 1955. La perte du pouvoir du DPL était survenue après la crise économique du début des années 1990 qui avait été générée par l’effondrement du marché immobilier et l’éclatement des bulles boursières dans le pays.

Le gouvernement Murayama devint très vite impopulaire notamment en raison de son manquement à apporter de l’aide aux victimes du tremblement de terre à Kobé en 1995. Le PSD était profondément compromis du fait de son association au DPL auquel il s'étaitShu Watanabe, vice-président du conseil contre la catastrophe opposé, du moins pour la forme, durant des décennies. Le parti avait été anéanti lors des élections générales de 1996 pour ne jamais s’en remettre.

Le PDJ avait été formé en 1998 comme une coalition instable d’anciens sociaux-démocrates et de factions scissionnistes du DPL. En 2009, en pleine crise financière mondiale, le PDJ a gagné les élections sous la bannière du « changement », en battant par une écrasante majorité le DPL discrédité. Mais, après moins de deux ans au pouvoir, le soutien du PDJ s’est effondré.

Avant le tremblement de terre du 11 mars, Kan connaissait déjà de sérieuses difficultés politiques. Le matin du 11 mars, il avait dû répondre à des questions au parlement au sujet d’articles de presse selon lesquels il avait reçu en 2006 1,4 millions de yen de la part d’un haut responsable d’une banque de Corée du Sud. Kan a insisté pour dire qu’il ignorait tout à fait l’existence d’un don d’un ressortissant étranger, ce qui est illégal au Japon. L’ancien ministre des Affaires étrangères Seiji Maehare a démissionné au début du mois après qu’il a été révélé qu’il avait reçu en 2005 un don même plus petit d’un autre ressortissant sud-coréen vivant au Japon.

Bien que l’impact du tremblement de terre ait pu initialement détourner l’attention des malheurs politiques du gouvernement, il générera inévitablement une vaste colère au fur et à mesure que l’ampleur de la catastrophe et l’insuffisance de l’effort humanitaire et de la reconstruction deviendront évidents.

 

 

(Article original paru le 23 mars 2011)