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Qui blâmer pour la catastrophe nucléaire au Japon ?

Par Patrick Martin
19 mars 2011

Quatre réacteurs nucléaires sont à divers niveaux critiques, approchant possiblement la fusion, suite au séisme et au tsunami qui ont dévasté la côte nord-est du Japon. Le bilan officiel, datant de mercredi matin, heure du Japon, s'élève à 3373 morts, mais on croit que le nombre de victimes se situe au-delà de 10 000.

Des explosions se sont produites dans trois des réacteurs du complexe Fukushima. Dans le quatrième, deux incendies majeurs se sont déclarés dans la piscine de désactivation, qui sert à conserver le combustible nucléaire usé. Des fuites radioactives importantes ont été rapportées, et les effets ont pu être mesurés aussi loin que Tokyo, une zone métropolitaine de plus de 20 millions d'habitants.

Le premier ministre japonais a déclaré que le pays faisait face à sa plus grande catastrophe depuis Hiroshima et Nagasaki. Les médias américains et internationaux ont parlé de « désastre » pour décrire les conditions au Japon, indiquant du même coup que la catastrophe nucléaire japonaise pourrait au bout du compte être pire que Tchernobyl dans ses effets à long terme.

Dans un article à faire frissonner, le New York Times a fait référence à une étude datant de 1997 du Brookhaven National Laboratory de Long Island qui a analysé les conséquences possibles d'un désastre impliquant du combustible nucléaire usé dans la piscine de désactivation d'un réacteur. Selon le Times, « Dans un rayon de 800 kilomètres, cent personnes mourraient rapidement et 138 000 à plus long terme. L'étude a déterminé que le sol deviendrait contaminé sur une distance de 3500 kilomètres et que les dommages atteindraient 546 milliards de dollars. Cette section de l'étude de Broohaven a été basée sur les réacteurs utilisant l'eau bouillante dans leur fonctionnement, soit le même type de réacteurs que ceux étant au coeur de la crise japonaise. »

Le séisme de 9.0 près de Sendai, le pire de l'histoire à avoir frappé le Japon, était le produit de forces naturelles, et le tsunami qui a dévasté la côte en était la conséquence immédiate et inévitable. Mais la crise nucléaire qui a suivi est le résultat de forces sociales, et non de la collision de plaques tectoniques. Une fois de plus, le système capitaliste a entraîné le monde au bord de la catastrophe et dans le processus, l'élite patronale dirigeante a montré qu'elle est totalement imprudente et irresponsable.

Comme l'a souligné le World Socialist Web SiteLes implications de la catastrophe japonaise »), l'élite dirigeante japonaise a misé lourdement sur l'énergie nucléaire pour compenser la dépendance du pays sur l'importation de pétrole, malgré les risques évidents de la construction de plus de 50 réacteurs nucléaires près de la ligne de faille la plus active au monde.

Et cela n'est pas qu'un phénomène japonais. Au cours des 40 dernières années, des avertissements ont été lancés à maintes reprises sur les dangers de la technologie nucléaire, et une série d'incidents – Windscale, Fermi, Three Mile Island, Tchernobyl – ont montré les véritables conséquences pour des millions de gens. Mais rien ne pouvait arrêter la volonté des élites dirigeantes capitalistes d'investir des milliards de dollars dans la production d'énergie nucléaire, dans un pays après l'autre.

Aux États-Unis, plus d'une dizaine de réacteurs nucléaires pourrait potentiellement causer une catastrophe semblable. Deux complexes d'énergie nucléaire en Californie, Diablo Canyon et San Onofre, sont situés près de la faille de San Andreas. Une usine en Ohio avait été mise hors service par un séisme près de la faille de New Madrid, et une autre usine de cet État avait été endommagée par une tornade.

De nombreux réacteurs se trouvent dans des régions côtières du Texas, de la Louisiane, de l'Alabama, de la Floride, de la Géorgie et de la Caroline du Nord. Toutes ces régions ont été frappées par d'importants ouragans.

La centrale nucléaire de Waterford en Louisiane avait été forcée d'annoncer une « situation inhabituelle » et de se mettre en arrêt durant l'ouragan Katrina, bien qu'elle était presque à 160 kilomètres du lieu où la tempête avait touché terre sur la côte du golfe du Mississippi. L'ouragan Gustav s'était abattu sur l'usine de River Bend de St-Francisville en Louisiane.

Power & Light en Floride fait fonctionner la centrale nucléaire de Turkey Point à Biscayne Bay, tout juste au sud de Miami, un emplacement qui, selon une étude, « subit des tempêtes tropicales environ tous les deux ans et des vents aussi violents que des ouragans tous les sept ans ». En 1992, l'oeil de l'ouragan Andrew était passé directement au-dessus de la centrale, causant d'importants dégâts et coupant celle-ci d'alimentation en énergie pendant cinq jours. Si la tempête avait affecté l'alimentation de secours, Turkey Point serait dans le même état que Fukushima aujourd'hui.

L'enthousiasme de l'administration Obama pour l'énergie nucléaire n'en sera pas diminué pour autant. Sans pouvoir déterminer l'ampleur que prendra le désastre au Japon, le secrétaire à l'Énergie Steven Chu a réaffirmé mardi devant un sous-comité du Congrès l'engagement des États-Unis à fournir 39 milliards de dollars en garantie de prêts pour financer la construction de nouvelles centrales nucléaires. Durant trois décennies – depuis Three Mile Island – de tels projets n'ont pas été entrepris.

L'imprudence dans le choix de l'emplacement de centrales nucléaires est un phénomène mondial. La Turquie a construit son réacteur d'Akkuyu Bay près de la faille active d'Ecemis. La Chine, qui deviendra bientôt la quatrième puissance en production d'énergie nucléaire et qui a présentement 27 centrales en construction, est l'un des pays où l'activité sismique est la plus importante.

Les pays densément peuplés de l'Europe occidentale sont fortement dépendants de l'énergie nucléaire : la France domine avec 58 centrales. La Grande-Bretagne en a 19, l'Allemagne 17, la Suède 10, la Belgique, qui est minuscule, en a 7 et la Suisse 5. Le Canada possède 18 centrales nucléaires, dont 16 d'entre elles sont situées au sud de l'Ontario. Une catastrophe à cet endroit entraînerait la contamination par radioactivité des Grands Lacs, la plus grande réserve d'eau potable au monde.

Tant le risque de catastrophe naturelle que la dangereuse proximité des grands centres urbains ont été ignorés. Ces préoccupations sont insignifiantes aux yeux des puissants intérêts patronaux et financiers qui tirent profit de la production d'énergie ou des gouvernements impérialistes qui cherchent à se garantir un approvisionnement énergétique dans un contexte mondial de plus en plus compétitif

Depuis les attaques terroristes du 11 septembre 2011, les États-Unis et d'autres puissances impérialistes n'ont cessé de mettre en garde contre le danger du terrorisme nucléaire. La conseillère de Bush à la Sécurité nationale, Condoleezza Rice, avait agité le spectre du « champignon atomique » si les États-Unis n'envahissaient pas immédiatement l'Irak pour saisir les « armes de destruction massive » de Saddam Hussein.

Les événements au Japon viennent démontrer que le principal danger de dévastation nucléaire vient du fonctionnement du système économique capitaliste, pas du terrorisme. Ce sont les opérations de Tokyo Electric Power (TEPCO), Toshiba et General Electric qui menacent aujourd'hui de dévaster le Japon.

TEPCO est bien connu au Japon pour avoir souvent dissimulé des problèmes de sécurité sur ses réacteurs nucléaires. Toshiba a bâti le complexe Fukushima à partir d'un plan élaboré par General Electric qui, selon le New York Times, fut vendu comme étant « moins cher et plus facile à bâtir, en partie parce qu'il utilise une structure de confinement relativement moins chère et plus petite. »

Les désastres produits par le système capitaliste se sont succédé durant la dernière décennie : les guerres coloniales en Afghanistan et en Irak; la destruction de la Nouvelle-Orléans lorsque les digues ont cédé durant l'ouragan Katrina; le plus grand effondrement financier dans l'histoire mondiale, plongeant le monde dans une crise économique; l'empoisonnement du golfe du Mexique par BP. Aucun dirigeant d'entreprise ou politicien capitaliste n'a été tenu responsable de ces calamités.

Ces évènements révèlent l'anarchie intrinsèque au système capitalisme ainsi que l'irresponsabilité criminelle de la classe capitaliste : l'incapacité de planifier, l'incapacité de construire ou maintenir l'infrastructure sociale, l'incapacité de faire respecter les règlements de sécurité. Le travail de la classe ouvrière internationale a produit plus de richesses qu'à n'importe quel moment de l'histoire, mais ces ressources ne sont pas utilisées pour servir les besoins sociaux, car toute la vie économique est soumise à la folie de richesse l'élite dirigeante.

Les travailleurs doivent tirer les conclusions nécessaires des catastrophes que le système capitaliste produit. Les immenses ressources économiques de la société moderne doivent être retirées des mains de l'aristocratie financière et placées à la disposition de la population tout entière. La planification rationnelle doit remplacer l'anarchie du marché. Le développement harmonieux de l'économie mondiale doit remplacer la lutte d'États-nations rivaux. Cela se traduit par la lutte pour le socialisme international.

(Article original paru le 16 mars 2011)