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Un vote de l'ONU prépare le terrain pour une attaque des États-Unis et de l'OTAN sur la Libye

Par Bill Van Auken
19 mars 2011

Le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté jeudi soir une résolution qui prépare le terrain pour une intervention militaire directe des États-Unis et d'autres grandes puissances impérialistes en Libye, sous le prétexte d'une mission « humanitaire » pour protéger la vie des civils.

La résolution, dont les instigateurs sont les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et le Liban, va beaucoup plus loin que les propositions précédentes d'une zone d'exclusion aérienne. Elle autorise l'usage de la force militaire, y compris « toutes mesures nécessaires … pour protéger les civils et les zones habitées menacés d'une attaque ». Parmi ces « zones » se trouve Benghazi, la ville d'un million d'habitants, le seul château fort qui reste de la révolte qui a éclaté contre Kadhafi il y a un mois. La seule restriction qu'impose la résolution est l'exclusion de la présence « d'une force d'occupation étrangère sur le territoire libyen ».

Le vote prépare le terrain pour un bombardement de la Libye par des avions de guerre américains, français et britanniques. Le premier ministre français François Fillon a déclaré à la chaîne France-2 que des actions militaires pourraient être entreprises quelques heures seulement après l'adoption de la résolution. Associated Press a cité un membre du parlement britannique affirmant que « les forces britanniques étaient prêtes à mener des frappes aériennes et pourraient être mobilisées dès jeudi soir ».

Des responsables de l'armée des États-Unis avaient déjà annoncé que l'imposition d'une zone d'exclusion aérienne nécessiterait d'abord la destruction des défenses antiaériennes de la Libye, ce qui signifie un bombardement intensif de la Libye, entraînant nécessairement des « dommages collatéraux », soit la mort et la mutilation de civils libyens.

Le Wall Street Journal a cité des responsables du Pentagone disant que « l'utilisation de missiles de croisière pour détruire des sites militaires et des systèmes de défense antiaériens libyens fait partie des options envisagées … Des avions et des drones pourraient aussi être utilisés contre les tanks, les véhicules de transport de troupes et les positions d'infanterie du colonel Kadhafi. Ces sorties proviendraient des bases des États-Unis et de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord dans le sud de la Méditerranée.

Témoignant jeudi devant la Commission sénatoriale des services armés, le général Norton Schwartz, chef de l'US Air Force, a affirmé qu'une zone d'exclusion aérienne prendrait « plus d'une semaine » à imposer, indiquant ainsi qu'un bombardement soutenu était prévu. Il a aussi signalé qu'en plus des avions de guerre américains basés aux États-Unis et en Europe, d'autres allaient être rappelés des guerres en Afghanistan et en Irak.

Comme d'autres responsables de l''armée, Schwartz a dit que l'imposition d'une zone d'exclusion aérienne ne serait « pas suffisante » pour stopper l'avancée des forces loyales à la dictature du colonel Mouammar Kadhafi. Au cours des dix derniers jours, celles-ci ont progressé fermement à l'est vers Benghazi. De toute évidence, des frappes aériennes contre les troupes au sol de Kadhafi sont en préparation. La possibilité d'assassiner Kadhafi par bombardement a aussi été abordée.

Ces plans guerriers ne sont pas motivés par le désir de protéger le peuple libyen ni de faire avancer la cause de la démocratie, comme le clament leurs partisans au sein du Conseil de sécurité de l'ONU. L'intervention imminente dans le pays riche en pétrole d'Afrique du Nord est motivée par les profits et des impératifs géostratégiques qui n'ont rien à voir avec les supposés prétextes « humanitaires » des grandes puissances. L'objectif est d'exploiter la guerre civile en Libye pour imposer un régime encore plus soumis à ces puissances et aux empires pétroliers occidentaux qui veulent tirer profit des ressources du pays.

L'hypocrisie et le cynisme flagrants des puissances impérialistes qui ont appuyé l'intervention ont été mis en évidence par le choix du ministre des Affaires étrangères de la France, Alain Juppé, pour présenter la résolution de l'ONU. Juppé, qui a évoqué le « printemps arabe » comme l'une des « grandes révolutions qui changent le cours de l'histoire », est récemment entré en fonction après que son prédécesseur, Michèle Alliot-Marie, a été forcée de démissionner après un scandale qui l'impliquait dans d'étroites relations politiques et privées avec le dictateur tunisien évincé Ben Ali. Le gouvernement de Juppé se préparait à envoyer de l'équipement pour la police antiémeute de son ancienne colonie lorsque les protestations de masse ont forcé le dictateur à quitter le pays.

L’ambassadrice américaine aux Nations unies, Susan Rice, qui a travaillé pour ajouter la formulation « toutes mesures nécessaires », autorisant un assaut militaire de durée indéterminée sur la Libye, a louangé l’adoption de la résolution, déclarant « L'avenir de la Libye devrait être décidé par le peuple de la Libye ».

Cela est incontestable. La tâche de renverser la dictature de droite de la clique de Kadhafi est celle des travailleurs et des opprimés de la Libye, qui l'avaient commencée. L'objectif de l'intervention soutenue par les Américains, cependant, est précisément d'arrêter toute révolution véritable et faire en sorte que tout régime qui remplace celui de Kadhafi ne serve pas les intérêts du peuple libyen, mais plutôt les exigences de Washington et des grandes sociétés pétrolières. Les États-Unis espèrent utiliser la Libye, en outre, en tant que base d'opérations pour réprimer les mouvements révolutionnaires des travailleurs dans toute la région.

Au vote du Conseil de sécurité, dix étaient en faveur et cinq se sont abstenus. Les pays qui se sont abstenus sont la Russie, la Chine, l'Allemagne, le Brésil et l'Inde. Bien qu’en tant que membres permanents du Conseil la Russie et la Chine avaient le pouvoir de défaire la résolution en votant « non », ils ont choisi de ne pas le faire, assurant que l'ONU puisse continuer de remplir sa fonction qui consiste à entériner sans discuter les demandes des grandes puissances impérialistes.

Dans leurs déclarations expliquant leur abstention, cependant, les ambassadeurs des cinq pays ont précisé que l'attaque imminente sur la Libye n'a rien à voir avec un quelconque consensus par la « communauté internationale » pour protéger le peuple libyen, mais est plutôt le résultat d'un complot élaboré en secret entre Washington, Londres et Paris.

L’ambassadeur russe à l'ONU, Vitaly Tchourkine a déclaré que la mesure « ouvre la porte à des interventions militaires à grande échelle » et a souligné que des questions avaient été soulevées lors des discussions précédant la résolution sur la façon dont elle serait appliquée, par quelles forces militaires et en vertu de quelles règles d’engagement, mais il y n’avait eu « aucune réponse ».

L’ambassadeur indien Hardeep Singh Puri a noté que bien que le Conseil de sécurité eut nommé un envoyé spécial sur la situation en Libye, il n’avait reçu « aucun rapport sur la situation sur le terrain » et a agi en dépit du « peu d'informations crédibles ». Il a dit qu’il n’y avait eu aucune explication quant à la façon dont la résolution devait être appliquée, « par qui et avec quelles mesures concrètes ». Il s'est dit préoccupé par le sort de la « souveraineté, de l'unité et de l'intégrité territoriale » de la Libye.

Singh a également exprimé des réserves sur une série de nouvelles sanctions économiques, qui visent, parmi d’autres entités, la société pétrolière nationale de Libye. Il a dit que les mesures pourraient perturber le commerce et l'investissement des États membres.

L'ambassadeur d'Allemagne, Peter Wittig, a averti que l'autorisation de l'usage de la force militaire augmentait « la probabilité de perte de vie à grande échelle » et a déclaré que les forces armées de l'Allemagne ne prendraient pas part à l'intervention.

L’ambassadeur de Chine, Li Baodong, président par intérim du Conseil de sécurité, a également exprimé des réserves, mais a ensuite justifié la décision de Pékin de ne pas opposer son veto en invoquant le vote de la Ligue arabe du week-end dernier qui demandait aux Nations unies d’instaurer une zone d'exclusion aérienne.

L'OTAN a également déclaré ce vote comme légitimant en quelque sorte l'intervention en démontrant qu'il y avait « un appui régional ». La réalité est que la Ligue arabe elle-même est composée d'un ensemble de dictatures, monarchies et émirats qui ne représentent nullement les désirs ou les intérêts du peuple arabe. Beaucoup d'entre eux sont activement engagés dans la répression violente des soulèvements populaires.

Bien que Washington ait mis l’accent sur le fait que l’intervention contre la Libye devrait inclure la participation directe des pays arabes, il semble que leur implication sera minimale. Suite à la visite au Caire par la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton, un porte-parole du ministère des Affaires étrangères égyptien a dit à Reuters : « L’Égypte ne figurera pas parmi ces États arabes. Nous ne serons pas impliqués dans toute intervention militaire. Pas d’intervention, point à la ligne. »

Jeudi, la Ligue arabe pouvait nommer seulement deux pays prêts à joindre l’attaque dirigée par l’OTAN et les États-Unis : le Qatar et les Émirats arabes unis. Ces deux pays sont dirigés par des dynasties royales et sont des participants directs dans l’intervention de l’Arabie saoudite à Bahreïn pour écraser les mouvements de masse qui luttent contre la monarchie en place. Tandis que les forces de sécurité ont tué des protestataires dans les rues, ont envahi des hôpitaux et ont mené un règne de terreur dans les villages chiites, aucun des prétendus champions de la démocratie en Libye n’a proposé d’intervention des Nations unies à Bahraïn, le siège de la Ve flotte américaine.

Le gouvernement Kadhafi a averti que toute attaque sur la Libye « va mettre en danger tout le trafic aérien et maritime dans la mer Méditerranée et les établissements civils et militaires vont devenir la cible de la contre-attaque libyenne ».

La secrétaire d’État américaine Clinton a établi le nouveau ton américain véhément envers la Libye dans une déclaration faite en Tunisie où elle dénonce Kadhafi comme « un homme qui n’a pas de conscience et qui menace toute personne qui lui barre la route. … C’est sa nature, tout simplement. Il y a des êtres comme ça. »

Pas plus loin qu’en avril 2009, la même Hillary Clinton avait chaleureusement accueilli le fils de Kadhafi et le ministre de la sécurité nationale au département d’État américain, où elle avait déclaré : « Nous chérissons profondément la relation entre les États-Unis et la Libye. Nous avons plusieurs opportunités pour approfondir et élargir notre coopération et je suis impatiente de développer cette relation. »

Comme ses homologues européens, Clinton, il y a seulement quelques mois, tentait de se faire bien voir par le régime de Kadhafi pour profiter des revenus du pétrole et renforcer la collaboration avec sa police secrète dans le cadre de la « lutte mondiale contre le terrorisme » menée par Washington.

Maintenant, sous le couvert d’une montée de la propagande liée aux droits humains, des sections des médias qualifiant les gestes répressifs du régime de Kadhafi de « génocide », Washington, avec l’appui de l’impérialisme britannique et français, intervient dans une guerre civile en Libye qu’ils ont en grande partie provoquée.

Aucun discours sur l'urgence de « sauver des vies » ne peut masquer le fait que ce qui prend place est du banditisme impérialiste sur toute la ligne, comparable aux tentatives de partitionner le Congo et le Nigéria pendant la seconde moitié du 20e siècle. Dans ces deux cas, comme en Libye, la force motrice derrière les interventions était le contrôle de ressources stratégiques.

Les justifications données pour l’intervention en Libye sont remplies de contradictions grotesques. Washington, qui prétend être indigné par le massacre de civils libyens et dévoué à sauver des vies, est lui-même responsable du massacre de centaines de milliers de personnes en Irak et en Afghanistan. De plus, la veille du vote à l’ONU, Washington a mené le meurtre impitoyable de quelque 40 civils dans une attaque de drone au Pakistan.

Les États-Unis et leurs alliés n’ont montré aucun signe qu’ils cherchent une résolution leur permettant d’utiliser la force militaire en Côte d’Ivoire, où un conflit comparable à celui qui survient en Libye se déroule. L’explication évidente est que le cacao n’est pas considéré comme ayant la même importance stratégique que le pétrole.

Également, bien qu’il prétende que l’intervention en Libye est nécessaire pour assurer le triomphe de la démocratie au Moyen-Orient, Washington continue de soutenir les régimes à Bahreïn et au Yémen tandis qu’ils abattent les protestataires qui demandent des droits démocratiques.

Il y a un aspect d’extrême imprudence dans l’intervention des États-Unis et de l’OTAN. Que produira-t-elle? Une variante probable serait la partition de la Libye et la résurrection de Cyrenaica, le territoire colonial établi par l’Italie à Benghazi en 1920. Tout élément qui prendrait le pouvoir dans un tel régime serait un fantoche de droite de l’impérialisme, comparable à Karzaï en Afghanistan ou Maliki en Irak et mènerait inévitablement des massacres encore plus sanglants contre le peuple libyen.

(Article original paru le 18 mars 2001)