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Hillary Clinton sur la place Tahrir

Par Bill Van Auken
19 mars 2011

La visite au Moyen Orient de la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, qu’est venue couronner une promenade sur la place Tahrir au Caire, est d’une hypocrisie sans pareil. Elle souligne la détermination de Washington de stabiliser à nouveau les dictatures soutenues par les Etats-Unis en Egypte et en Tunisie et d’entraver la propagation des luttes révolutionnaires ailleurs dans la région.

Entourée par une armée de gardes du corps américains et égyptiens, Clinton a paradé brièvement sur la place centrale du Caire où des millions d’Egyptiens avaient défié le régime il y a à peine 18 jours jusqu’à ce que Moubarak soit obligé de partir. En s’adressant aux médias qui l’accompagnaient, elle a déclaré, « Voir l’endroit où s'est produite cette révolution, qui a eu tant de signification pour le monde, est quelque chose d’extraordinaire pour moi. » Elle a ajouté que c’était « absolument passionnant de voir l'endroit où cela s'était produit. » Après quoi, elle a qualifié sa visite de « vraiment exaltante et émouvante. »

Clinton doit croire que la population égyptienne souffre de grave perte de mémoire à court terme. Cela ne fait guère que sept semaines qu’elle adressait son plein soutien à Hosni Moubarak. C’était le 25 janvier, date qui avait marqué le début des luttes révolutionnaires qui ont forcé l’éviction du dictateur haï soutenu par les Etats-Unis.

Alors que de milliers de jeunes Egyptiens affrontaient dans le centre du Caire la violence armée de la police anti émeute et des troupes paramilitaires, Clinton avait déclaré à Washington : « Notre évaluation est que le gouvernement égyptien est stable et cherche des moyens de répondre aux besoins et aux intérêts légitimes du peuple égyptien. »

A peine une semaine plus tard, alors que les manifestations continuaient de se propager à travers l’Egypte, la secrétaire d’Etat américaine louait le régime Moubarak pour avoir servi de « partenaire aux Etats-Unis pendant plus de trois décennies, » et pour avoir « essayé de stabiliser une région qui représente de nombreux défis. » A ce moment précis, Moubarak tentait de « stabiliser » Le Caire en lançant des voyous armés contre les manifestants.

Un autre signe manifeste du soutien des Etats-Unis pour Moubarak, a été la nomination par Clinton de l’ancien ambassadeur en Egypte, Frank Wisner, comme envoyé spécial du gouvernement Obama au Caire. Wisner avait passé les deux années précédentes comme membre influent du groupe de pression de Washington pour le régime égyptien et Moubarak.

Au fur et à mesure que les protestations de masse grandissantes mettaient la capacité de survie de Moubarak de plus en plus en doute, Clinton devenait la principale avocate d’une « transition ordonnée » sous la poigne d’Omar Suleiman, chef du renseignement militaire de longue date et premier tortionnaire du pays.

A chaque étape, la politique des Etats-Unis énoncée par Clinton a été minutieusement calibrée en fonction des évaluations changeantes de la capacité de Moubarak – et en fin de compte de Suleiman – de réprimer le mouvement de masse et de préserver intact le régime soutenu par les Etats-Unis. A la fin, Clinton et le président Barak Obama ont publié des communiqués en faveur du retrait de Moubarak mais une fois seulement qu’il s'était déjà produit.

Dans une allocution tenue mardi à l’ambassade des Etats-Unis, Clinton a décrit le soulèvement populaire en Egypte comme « l’un des plus importants tournants de l’histoire » en proclamant, « Personne n’a le droit de s’emparer de cette révolution, personne n’a le droit de revenir en arrière. »

Qui croit-elle tromper ? L’objectif même de son voyage, et de la politique américaine en général, est de renforcer la mainmise des sections les plus réactionnaires de la société égyptienne – l’armée et la riche élite – pour s’assurer que tout régime résultant des soulèvements de masse respectera les intérêts de l’impérialisme américain et de son principal allié, Israël.

Durant son voyage, Clinton a annoncé un plan d’aide économique destiné à promouvoir les investissements étrangers et à ouvrir plus largement l’Egypte au capital international. Sa plus importante réunion au Caire a été celle avec le maréchal Mohammed Tantawi, chef suprême du Conseil supérieur des Forces armées qui a pris le pouvoir après l’éviction de Moubarak.

L’objectif de Tantawi et de ses collègues officiers est de préserver le régime dictatorial dominé par l’armée – et donc l’aide américaine de près de 2 milliards de dollars par an – et dont ils ont si généreusement profité. C’est pourquoi, ils appuient un référendum qui conférerait à ce régime une façade constitutionnelle. Dans le même temps, ils durcissent la répression.

Le 9 mars, des policiers et des soldats en civil ont été envoyés sur la place Tahrir pour la débarrasser des manifestants qui demandaient au régime militaire de se conformer aux revendications faites lors du soulèvement de masse. Durant une attaque qui a duré plusieurs heures, des centaines de manifestants ont été battus à coup de gourdins, de câbles métalliques et de barres de fer. Des centaines de personnes ont été interpellées et torturées. Au moins 190 d’entre elles sont toujours en garde à vue, menacées de comparaître devant une cour martiale et d’être accusées de terrorisme.

La Coalition de la Jeunesse pour la Révolution, qui représente une demi-douzaine d’organisations qui avaient mobilisé les jeunes Egyptiens pour les manifestations de masse sur la place Tahrir, a refusé, à juste titre, l’invitation du Département d’Etat à un « dialogue » avec Clinton.

Dans un communiqué expliquant sa décision, la coalition a souligné que le gouvernement américain ne cherchait qu’un « dialogue » qui soit « fondé sur ses propres intérêts en Egypte et au Moyen Orient, même si cela va à l’encontre de la volonté des masses égyptiennes. »

Le communiqué fait de plus remarquer que le gouvernement américain figurait parmi « les alliés et les amis personnels les plus importants du président Moubarak déchu et des responsables de haut rang de l’ancien régime, » et qu’il demeurait le principal allié « de nombreux régimes répressifs non démocratiques de la région. »

En effet, au moment même où Clinton proclamait son enthousiasme pour la « démocratie » et la « révolution » au Caire, deux étroits alliés de Washington dans la région – le monarque al-Khalifa de Barheïn et la dictature du président Ali Abdullah Saleh au Yémen – menaient une répression sanglante contre des manifestations de masse dans leur propre pays.

A Bahreïn, où est basée la Cinquième Flotte américaine, des forces de sécurité soutenues par des troupes d’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis ont chassé des centaines de milliers de manifestants de la Place de la Perle en faisant usage de grenades lacrymogènes, de balles en caoutchouc et de munitions réelles. Les hélicoptères Apache fournis par les Etats-Unis ont été déployés contre les manifestants pendant que les forces de sécurité envahissaient les hôpitaux, en attaquant les médecins et les infirmières qui soignaient les blessés. Dans une flambée de violence sectaire, des soldats ont été envoyés dans des villages chiites où ils ont tiré à la chevrotine sur des centaines de personnes.

Au Yémen, où les forces de sécurité ont reçu 250 millions de dollars de fonds américains, les soldats et les nervis du régime ont à plusieurs reprises ouvert le feu sur des manifestants qui revendiquaient l’éviction de Saleh après 32 ans au pouvoir. Plusieurs dizaines de personnes ont été tuées et des milliers d’autres blessées.

Tel est le vrai visage de l’impérialisme américain au Moyen Orient et qui a déjà montré dans sa guerre en Irak qu’il est prêt à tuer des centaines de milliers pour imposer son hégémonie sur la région et sur ses ressources énergétiques.

La chute de Moubarak a représenté une immense victoire pour le mouvement de masse des travailleurs égyptiens et des opprimés, et un revers humiliant pour l’élite dirigeante égyptienne et l’impérialisme américain. Les événements ultérieurs en Egypte et partout dans la région ont toutefois clairement montré que la chute de Moubarak a signifié non pas la fin mais le début seulement de la révolution.

Le pouvoir reste entre les mains du commandement de l’armée et d’une élite dirigeante corrompue soutenue par Washington et qui est déterminée à poursuivre une stratégie de la contre-révolution en Egypte et partout au Moyen Orient.

Cette stratégie peut être vaincue et les revendications – pour les droits démocratiques, l’égalité sociale, un meilleur niveau de vie et la fin de la répression – qui ont fait descendre des millions dans la rue ne peuvent se concrétiser que par la mobilisation indépendante de la classe ouvrière pour mener les masses opprimées dans une lutte pour le pouvoir et la transformation socialiste de la société.

Le succès de cette révolution dépend en dernière analyse de son extension au-delà des frontières de l’Egypte en unissant la lutte des travailleurs égyptiens à celle des travailleurs à travers le Moyen Orient et dans les pays capitalistes avancés. La tâche la plus cruciale est la construction de partis du Comité international de la Quatrième Internationale partout dans la région.

(Article original paru le 17 mars 2011)