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Le sommet de Bruxelles intensifie les conflits entre nations en Europe

Par Peter Schwarz
2 novembre 2011

Après le sommet de l’euro de mercredi 27 octobre, ceux qui y ont participé ont cherché à se surpasser les uns les autres pour en faire l’éloge.

Se présentant en sauveur du monde, le président Nicolas Sarkozy s’est adressé au peuple français à la télévision et a déclaré : « Pour dire la vérité, s’il n’y avait pas eu d’accord hier soir, ce n’est pas simplement l’Europe qui sombrait dans la catastrophe, c’est le monde entier…L’euro, c’est le cœur de l’Europe, si l’euro explosait, c’est toute l’Europe qui explosait. » Et pourtant maintenant, en vertu des sages décisions prises à Bruxelles, nous « entrons à peine dans un monde nouveau. »

La chancelière allemande, Angela Merkel, s’est montrée tout aussi réjouie lorsqu’elle est apparue devant la presse. Elle s'est laissé fêter comme la conquérante des banques qu'elle a contraint d'accepter une « renonciation historique. »

Rien de tout cela n’est vrai. Même sans tenir compte du fait que presque tous les détails des accords faits à Bruxelles restent indéfinis, car devant être déterminés dans des négociations qui dureront plusieurs semaines, l’accord conclu au sommet ne servira qu’à approfondir la crise actuelle.

A l’origine de la crise de la dette il y a un problème plus fondamental. En dépit d’avoir constitué l’Union européenne, l’Europe reste divisée en Etats distincts disposant chacun d’une élite dirigeante déterminée à poursuivre ses propres intérêts nationaux. Sous la pression de la crise financière internationale, les conflits entre nations sont en train de s’intensifier et l’UE est en train d’éclater.

Les données économiques parlent d’eux-mêmes. Plutôt que d’améliorer les antagonismes nationaux, l’introduction d’une monnaie unique n'a fait que les accroître. Au sein des 27 Etats membres de l’UE et des 17 pays de la zone euro, il existe d’énormes écarts entre les balances commerciales, la productivité de la main-d’œuvre, le salaire moyen, le pouvoir d’achat et l’inflation. Alors que les pays disposant d’une base industrielle solide, telle l’Allemagne, jouissent d’un important excédent commercial, les économies des pays plus faibles sont en train d’imploser en raison d’une compétitivité européenne intense. L’énorme endettement de la Grèce est largement dû à ce développement.

Le sommet de mercredi n’a toutefois pas atténué ces conflits économiques grandissants. Au lieu de cela, ce qui a prédominé sont les intérêts nationaux les plus agressifs. Rien n’est resté de la façade de l’égalité et de la démocratie que l’UE cherche à maintenir. L’Allemagne et la France ont ostensiblement donné le ton, l’Allemagne jouant le premier rôle et la France le second.

La chancelière Merkel et le président Sarkozy s’étaient rencontrés plusieurs fois avant le sommet pour en déterminer le déroulement et l’issue. Lorsque les négociations avec les banques ont été bloquées mercredi soir, Merkel et Sarkozy sont intervenus personnellement pour forcer une prise de décision. Les autres membres de l’union monétaire n'ont pu qu’opiner de la tête tandis que les membres restants de l’UE étaient réduits à l’état de simples spectateurs.

Lors du sommet, la Grèce a été obligée de renoncer à sa souveraineté fiscale et permettre que ses dépenses soient surveillées en permanence par la Troïka. Jusque-là, des contrôles étaient faits tous les trois mois. L’Italie a également dû s'engager à respecter de nouvelles mesures drastiques de réduction des coûts.

Les tentatives de la France, et tout spécialement de l’Allemagne, de dicter des conditions aux autres pays a inévitablement provoqué une réaction nationaliste. Les mouvements nationalistes relèvent d’ores et déjà la tête dans de nombreux pays européens. Les efforts entrepris par l’Allemagne au siècle dernier pour réorganiser l’Europe ont déjà réduit par deux fois le continent en ruines.

Les observateurs les plus attentifs ont pu facilement relever la signification de l’attitude agressive adoptée par Merkel et Sarkozy.

Le Süddeutsche Zeitung a commenté vendredi: « La structure du pouvoir dans l'Union européenne s’est décalée de façon permanente. » La crise a divisé l’UE « en zones de pouvoir et d’influence différents. » L’Allemagne en détermine « le rythme et les méthodes de gestion de la crise. » La France qui avait « pendant longtemps dominé l’Union européenne a glissé au second rang derrière l’Allemagne. »

Dans le même temps, une hiérarchie a été mise en place au sein de la zone euro : « Ceux qui comme les Grecs ou les Portugais sont actuellement sous perfusion d’un fonds de sauvetage n’ont pas d’autre choix que de se soumettre aux dictats des bailleurs de fonds »… d’autres, comme l’Italie, « qui se tiennent encore debout mais qui pourraient bientôt avoir besoin d’aide » sont mieux lotis. L’Italie ne joue plus « aujourd’hui aucun rôle dans l’élaboration du présent et de l'avenir du continent. »

La plus grande fracture s’est ouverte dans l’UE « entre les pays qui ont l’euro et ceux qui ne l’ont pas. » Ces derniers n’ont joué qu’un rôle marginal et sont à présent de simples badauds lorsqu’il est question du développement de l’Europe.

Le Financial Times a mis en garde contre un retour à l’époque d’Etats-nations européens rivaux : « Les difficultés de l’euro dissimulent une crise beaucoup plus profonde de l’intégration. …Peut-être que les récents efforts des dirigeants de la zone euro stabiliseront l’euro. Mais ils n’ont pas abordé le malaise plus profond. Derrière les promesses grandiloquentes de solidarité se trouvait autrefois une reconnaissance plus sérieuse que les intérêts nationaux étaient mieux défendus par une coopération. Davantage d’Europe signifiait davantage de France… et davantage d’Allemagne, et davantage d’Italie, etc. La crise de l’euro a transformé ce processus en un jeu à somme nulle. Ce que la Grèce, le Portugal, l’Espagne ou l’Italie espèrent gagner, l’Allemagne, les Pays-Bas ou d’autres doivent le perdre. Ceci nous ramène à l’Europe westphalienne. »

En 1648, à la fin de la guerre de Trente Ans, des traités furent signés dans les villes de Münster et d’Osnabrück en Westphalie, lesquelles avaient jeté les bases d’un système européen de souveraineté des Etats-nations. Un retour à ce système signifie aussi un retour aux conflits politiques, économiques et militaires qui avaient déchiré l’Europe pendant trois cents ans.

La résurgence d’intérêts nationaux en Europe est indissolublement liée aux attaques brutales contre les droits sociaux et démocratiques de la classe ouvrière. C’est ce développement qui s’est poursuivi au sommet de Bruxelles.

Les milieux politiques et les médias ont cherché à présenter l’accord conclu à Bruxelles en faveur d’une réduction de 50 pour cent de la dette de la Grèce comme étant un coup porté aux banques. Ceci vise à apaiser l’opposition grandissante contre les banques, et qui s'exprime actuellement entre autres dans le mouvement Occupons Wall Street (Occupy Wall Street). La réalité est tout à fait différente. Et cela est démontré par le fait qu’une journée après le sommet, les valeurs bancaires ont grimpé jusqu’à 15 pour cent.

Il y a plusieurs raisons à cette réaction. Les obligations grecques n’avaient plus été négociées ces derniers temps qu’à 40 pour cent à peine de leur valeur nominale. En raison de la décote (« haircut ») de 50 pour cent, les banques perdent bien moins qu’elles ne perdaient auparavant en cédant leurs obligations. Les investisseurs qui avaient fait récemment l’acquisition d’actions grecques seront même en mesure de réaliser de juteux bénéfices. Les obligations à long terme que la Grèce émettra au début de l’année prochaine pour remplacer les anciennes sont beaucoup plus sûres car étant garanties jusqu’à 30 pour cent par le plan d’aide EFSF.

De plus, une petite part seulement des titres grecs sont détenus par des investisseurs privés – qui à leur tour sont principalement des banques grecques. L’EFSF projette d’investir 30 milliards d’euros pour empêcher un effondrement des banques grecques. Les fonds de pension grecs sont également lourdement affectés par la réduction de la dette. Ceux-ci ne seront plus en mesure de verser les retraites actuelles à moins d’être renfloués à coups de dizaines de milliards d’euros.

La dette du gouvernement grec ne sera en fait réduite que d’à peine 30 pour cent étant donné que la Banque centrale européenne, la Banque européenne d’investissement et d’autres institutions publiques qui détiennent une grande quantité d’obligations du gouvernement grec ne sont pas impliquées. Même dans le cas des calculs les plus optimistes de l’UE, la Grèce ne fera passer d’ici 2020 le total de sa dette qu’à 120 pour cent du PIB. Les programmes drastiques d’austérité continueront à rester en vigueur dans le pays et seront même imposés avec encore plus de zèle. La réduction de la dette n'améliorera en rien la situation de la population grecque qui lutte pour joindre les deux bouts.

L’insolvabilité de fait de la Grèce sert également de levier pour resserrer les mesures d’austérité en Espagne, en Italie, en France et finalement en Allemagne.

De quelque côté que l’on se tourne, c’est finalement la classe ouvrière et les dépenses sociales qui sont touchées par les mesures de crise alors que les banques peuvent compter sur le soutien des fonds publics. Le récent sommet de l’UE ne marque qu’une nouvelle étape de la redistribution du revenu et des richesses, du bas de la société vers le haut.

L'opposition à tout cela ne cesse toutefois de croître. Mais, cette opposition requiert un programme politique. Elle doit rompre consciemment avec les syndicats, la social-démocratie et leurs partisans pseudo-gauches qui subordonnent les travailleurs aux intérêts nationaux de leurs classes dirigeantes respectives.

Les travailleurs et les jeunes européens ne doivent pas se laisser diviser par le nationalisme qui est en train de se développer. L’avenir réside dans leur unité. La défense des droits sociaux et démocratiques est indissolublement liée à la lutte pour un gouvernement ouvrier et les Etats socialistes unis d’Europe. Telle est la politique préconisée par le World Socialist Web Site et le Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article original paru le 29 octobre 2011)