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Les conflits s'aggravent autour du plan de sauvetage européen

Par Nick Beams
18 octobre 2011

Plus la crise de la dette publique des pays européens et la crise bancaire s'aggravent, plus ouvertement se manifestent les divisions entre les superpuissances, autant à l'intérieur de la zone euro qu'internationalement.

Dimanche dernier, après des mois de négociation, le président français Nicolas Sarkozy et la chancelière allemande Angela Merkel ont annoncé qu'ils en étaient venus à un accord dans le but de « recapitaliser » les banques européennes. Ils n'ont cependant donné aucun détail de l'accord, parce que des différends fondamentaux demeurent.

La France soutient qu'une recapitalisation, qui consiste à donner des milliards de dollars aux banques à même les fonds publics, doit être réalisée à partir du Fonds européen de stabilité financière (FESF). Les dirigeants de la France craignent qu'une intervention directe du gouvernement national diminue la note de crédit de la France et vienne compromettre sa stabilité financière. Reflétant les inquiétudes dans les milieux dirigeants français, le premier ministre François Fillon a mis en garde : « Ne vous y méprenez pas, nous sommes sur un volcan qui pourrait à tout moment souffler le continent européen, son contrat démocratique, ses unions monétaires, son union politique. »

D'un autre côté, l'Allemagne a demandé que le rôle premier soit joué par les marchés privés, et que les gouvernements nationaux soient prêts à prendre le relais si cette approche échoue. Le FESF doit intervenir seulement comme une sorte de créancier de dernier recours. L'inquiétude de l'Allemagne est que si le FESF porte la majeure partie du fardeau, la position financière de l'Allemagne sera mise en doute, comme c'est le pilier du fonds.

Le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, a promis que lorsque les chefs de l'Union européenne se rencontreront le 23 octobre, ils « finaliseront la stratégie complète » en préparation de la réunion du 3 novembre du G20. Mais ces promesses ne pèsent pas lourd. Comme l'a écrit hier le correspondant sur les questions économiques du Financial Times, Martin Wolf, personne ne peut être sûr que la crise se règle bientôt.Au contraire, il semble qu'elle s'aggrave.

« Un indice que les inquiétudes grandissent, note Wolf, est que les dérivés sur événement de crédit (credit default swap, CDS) [assurance sur défaut de paiement] des dettes publiques des pays les plus solvables de la zone euro, soit la France et l'Allemagne, sont en progression. Étonnamment, la croissance de ces CDS en Allemagne est une fraction plus élevée qu'au Royaume-Uni. Cela doit exprimer l'inquiétude que le sauvetage de membres plus faibles de la zone euro est un fardeau trop lourd à porter. Je crois personnellement que l'Allemagne fera tout ce qu'elle peut pour faire fonctionner la zone euro, sans bien sûr menacer sa propre solvabilité. »

Voilà le principal obstacle à toute solution « économique » à la crise. Plutôt que de résoudre la crise de la dette souveraine, les sauvetages pourraient propager celle-ci des pays « secondaires » vers le coeur de la zone euro.

De l'autre côté de l'Atlantique, des représentants de l'administration Obama exigent que les Européens procèdent à un gigantesque sauvetage des banques selon le modèle du plan TARP américain. Ces demandes sont motivées par la crainte qu'un important défaut de paiement européen vienne durement se répercuter sur les banques et institutions financières américaines qui détiennent des CDS sur la dette européenne.

Roger Altman, ancien sous-secrétaire d'État au Trésor américain, a lui aussi exigé un « TARP européen ». Dans un commentaire paru hier dans leFinancial Times, il a soutenu qu'un plan de sauvetage des banques organisé par la France et l'Allemagne constituait « une chance en or pour les dirigeants européens de rebâtir leur crédibilité ». Ils doivent « appliquer le modèle de l'intervention bancaire des États-Unis » et s'assurer que « l'équivalent financier d'une force de frappe irrésistible soit déployé ».

Mais comme l'a souligné Daniel Gros, directeur à Bruxelles du Centre d'étude des politiques européennes, les crises financières des États-Unis et de l'Europe prennent des formes différentes. Le TARP américain a été mis en place pour sauver les banques suite à leurs pertes dans les marchés des titres et de l'immobilier.

« En revanche, les banques européennes sont aujourd'hui dans le rouge, car la valeur des obligations du gouvernement qu'elles détiennent est en chute. Leurs gouvernements ne peuvent les sortir du pétrin, car les banques et les gouvernements d'Europe sont si étroitement liés qu'ils ont essentiellement un bilan consolidé. En fait, une recapitalisation effectuée par un gouvernement national ne ferait que transférer le contenu de la poche gauche vers la poche droite. C'est pour cette raison qu'un « TARP européen » ne peut résoudre le problème fondamental de la zone euro : la perte de confiance dans la dette des gouvernements. »

En fait, poursuit Gros, un sauvetage pourrait aggraver la situation en augmentant la dette du gouvernement.

C'est aussi la vision de l'économiste allemand très en vue Hans-Werner Sinn, dont les opinions reflètent celles de sections puissantes de l'élite dirigeante allemande. Selon Sinn, plutôt que de créer un pare-feu autour des gouvernements européens solvables, « les fonds de sauvetage excessifs » sont plus susceptibles de créer un « canal de feu » qui les entraînerait dans un « bourbier de dettes ».

Peu importe la forme finale, tout sauvetage n'amènera pas de reprise économique. Il sera plutôt accompagné d'un assaut plus profond contre la classe ouvrière, non seulement en Grèce et dans d'autres pays endettés, mais aussi à travers l'ensemble de l'Europe.

En plus des conflits à l'intérieur de la zone euro, on craint que la crise déstabilise toute l'Union européenne. Décrivant la situation de la dette publique comme ayant entré dans une « phase très dangereuse », l'ancien secrétaire aux Affaires étrangères britannique David Owen a coécrit un article cette semaine appelant la Grande-Bretagne, la Suède, la Pologne et d'autres pays ne faisant pas partie de la zone euro à formaliser leur position en mettant sur pied un « Groupe non euro » à l'intérieur de l'UE.

Bien que la proposition ait été présentée comme un renforcement constructif de l'UE, c'est une preuve de plus de sa désintégration.

En effet, la fragilité de l'UE et de la zone euro a été soulignée par le vote cette semaine du parlement slovaque qui s'oppose à une augmentation de la « capacité de prêt » du FESF de son actuel 250 milliards à 440 milliards d'euros. La décision de la Slovaquie pourrait n'être perçue que comme un geste sans impact réel et qui pourrait bien être renversée après l'élection d'un nouveau gouvernement. Mais cela révèle les futurs développements tandis que l'UE se fracture le long des divisions nationales.

La bourgeoisie européenne a présenté l'UE et l'euro comme une voie de développement progressiste pour les peuples du continent, mettant un terme aux conflits qui ont émergé au cours de la première moitié du 20e siècle. Mais tout le projet s'est transformé en cauchemar, entraînant la pauvreté et présentant la menace sans cesse croissante d'une Europe balkanisée et de la guerre. La seule voie de l'avant pour les travailleurs est la lutte pour le renversement de l'Union européenne des banques et des corporations, et son remplacement par les États socialistes unis d'Europe.

(Article original paru le 13 octobre 2011)