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La « libération » de la Libye

Par Bill Van Auken
24 octobre 2011

Le Conseil national de transition de la Libye soutenu par l'OTAN s'apprête ce week-end à annoncer le soi-disant accomplissement de la « libération » du pays suite au lynchage abominable de l'ancien dirigeant Mouammar Kadhafi.

Ce qui est célébré par le discours que prononcera le président du CNT, Mustafa Abdel Jalil, ancien ministre de la Justice de Kadhafi, ce n'est pas la libération du peuple libyen, mais bien plutôt la victoire des principales puissances impérialistes dans une guerre visant à retourner en arrière, à l'époque du colonialisme.

Ceci a été réalisé au moyen d'une campagne de bombardement de l'OTAN qui a réduit en ruines une grande partie de l'infrastructure du pays, tuant et blessant des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants libyens. Dans sa phase finale, le siège barbare de la ville côtière de Syrte et le meurtre de Kadhafi, de son fils et d'autres anciens membres de son régime, ne font que souligner le caractère criminel de toute cette entreprise.

Ces crimes révèlent au grand jour le mensonge de la prétention que la guerre en Libye a été menée pour des raisons « humanitaires », afin de protéger les civils libyens du régime Kadhafi. A Syrte, l'OTAN a fourni une couverture aérienne à l'armée « rebelle » pour perpétrer précisément le genre d'attaque sanglante contre la population civile que l'intervention Etats-Unis/OTAN était censée éviter.

Dès le début, la guerre a été menée par les Etats-Unis et les puissances européennes occidentales en vue d'un changement de régime dans la poursuite d'intérêts géostratégiques et économiques bien définis. Parmi leurs objectifs de guerre il y avait celui d'infliger un revers brutal à la Chine et à la Russie qui avaient toutes deux conclu avec le régime Kadhafi d'importants accords pétroliers, d'infrastructures et d'armement défiant l'hégémonie occidentale dans un pays clé producteur d'énergie de la Méditerranée.

Les puissances de l'OTAN voyaient dans le renversement de Kadhafi la perspective d'établir sur les réserves pétrolières et gazières de la Libye un contrôle bien plus rigoureux de la part des grands groupes énergétiques occidentaux tels BP, ConocoPhillips, Total et ENI. Elles envisageaient aussi l'installation à Tripoli d'un régime totalement asservi comme moyen d'asseoir un pouvoir militaire dans cette région qui a été secouée par des soulèvements populaires à la fois en Tunisie à l'Ouest et en Egypte à l'Est.

Le régime, qui est en train de se former à Tripoli et à Bengahzi, sera dominé par des brigands, des « agents » du renseignement occidental et d'anciens responsables libyens corrompus, offrant tous leurs services à la recolonisation du pays. Seuls les individus les plus corrompus moralement et politiquement de la soi-disant « gauche » en Europe et aux Etats-Unis sont en mesure d'assimiler cette entreprise écoeurante à une « libération » et à la « démocratie. »

Le New York Times et le Washington Post ont tous deux réagi vendredi au meurtre de Kadhafi par des éditoriaux qui exhortaient Washington à jouer un rôle agressif pour affirmer la domination des Etats-Unis en Libye. Ce meurtre, écrit le Post, « doit être considéré comme le début et non la fin de la transformation de la Libye. » Tout en remarquant que la richesse pétrolière de la Libye peut « être une rémunération pour une mission américaine de formation des forces de sécurité, » l'article précise que les Etats-Unis doivent « prendre les devants. » Il a ajouté qu'une « stabilisation » de la Libye « sous un gouvernement démocratique pourrait contribuer à faire basculer la vague plus large en faveur d'un changement au Moyen-Orient arabe du côté de ceux qui préconisent la liberté. » Ici, le mot « liberté » est utilisé à la manière traditionnelle de la politique étrangère américaine signifiant se trouver sous la domination américaine.

Le New York Times a recommandé que « Plus que de l'argent - grâce au pétrole, la Libye est riche - la Libye a besoin de conseils techniques appropriés et d'un engagement à plein temps. » Un tel « conseil » comprendra sans doute la reformulation des termes des contrats pétroliers de la Libye.

Ces deux éditoriaux renferment des passages exprimant l'inquiétude quant à l'existence de dizaines de milices « rebelles » et la dispersion de stocks d'armements libyens, dont des missiles sol-air, fournissant implicitement le prétexte à la continuation d'une intervention armée des Etats-Unis et de l'OTAN.

La mort brutale de Mouammar Kadhafi est un meurtre d'Etat qui a été publiquement réclamé par Washington. 48 heures à peine avant que des avions de l'OTAN et un drone prédateur américain n'attaquent le convoi dans lequel Kadhafi était en train de fuir Syrte, le laissant à la merci des « rebelles », la secrétaire d'Etat américaine, Hillary Clinton, s'était envolée pour Tripoli et avait exigé que le chef d'Etat libyen évincé soit « capturé mort ou vif » aussi vite que possible.

Inspiré par le nassérisme, Kadhafi avait mené en septembre 1969 un coup d'Etat organisé par de jeunes officiers. Au moment de son décès, il avait depuis longtemps abandonné toute idée de nationalisme révolutionnaire. A cette époque dans les années 1960, des régimes nationalistes comme celui de la Libye étaient venus au pouvoir dans un certain nombre de pays, proclamant un programme national et social qui était lié au mouvement de masse anticolonial.

En Libye, ceci comprenait le renversement de la monarchie corrompue du roi Idris qui avait été complètement assujettie à l'impérialisme américain et britannique, avec la fermeture de la base aérienne Wheelus Air Base, la plus vaste installation militaire américaine sur le continent africain, la négociation de contrats plus durs pour les sociétés pétrolières étrangères et l'incitation à ce que l'OPEC utilise le pétrole comme une arme, y compris en instituant des embargos.

C'est cette politique qui avait conduit Henry Kissinger, conseiller pour la sécurité nationale de l'époque, à réclamer en 1969 l'approbation d'une opération secrète pour tuer ou renverser Kadhafi.

Comme tous les dirigeants nationalistes radicaux, Kadhafi avait cherché à élargir son champ de manouvre sur la scène internationale en veillant à se maintenir entre l'impérialisme et la bureaucratie soviétique stalinienne tout en recourant à une combinaison de réformes et de répression pour étouffer les luttes sociales dans le pays. La dissolution de l'Union soviétique en 1991, avait laissé la Libye et les régimes similaires devant le difficile processus de trouver un arrangement avec les puissances impérialistes.

En 2003, après l'invasion américaine de l'Irak, la Libye s'était efforcée de normaliser ses relations avec l'Occident en renonçant à toute ambition sur le plan de l'armement nucléaire et en condamnant le terrorisme tout en collaborant avec la CIA dans la croisade mondiale contre Al Qaïda. Une fois cette voie empruntée, Kadhafi fut courtisé par Washington et toutes les principales puissances européennes occidentale en vue de transactions pétrolières, de contrats d'armement et autres accords lucratifs.

Néanmoins, les puissances impérialistes n'ont jamais pardonné à Kadhafi son radicalisme d'antan et ne lui ont jamais fait confiance. Et donc, ces mêmes figures politiques qui l'avaient flatté il n'y a pas si longtemps, se réjouissent à présent de son meurtre sordide.

Jeudi, à l'annonce de la mort de Kadhafi, Hillary Clinton, qui, en 2009, avait accueilli au département d'Etat, Moattessem, le fils assassiné du dirigeant libyen - a ri et déclaré, « Nous sommes venus, nous avons vu, il est mort. »

Ceci résume le gangstérisme du gouvernement américain, dirigé par un président qui en l'espace de six mois, est passé trois fois à la télévision pour s'attribuer le mérite d'un meurtre d'Etat, dont celui d'un citoyen américain, le religieux musulman né au Nouveau Mexique, Anwar al-Awlaki.

Dans son allocution de jeudi, Obama a affirmé que le meurtre de Kadhafi prouvait que l'on y voyait « la force de la direction américaine dans le monde entier. »

C'est une absurdité. L'assassinat comme instrument permanent de la politique étrangère est symptomatique non pas de la force américaine mais de son déclin historique. Il reflète la croyance désespérée et irrationnelle qui règne au sein de l'élite dirigeante, selon laquelle des actes de violence arbitraire peuvent en quelque sorte compenser la crise profonde et la décrépitude du capitalisme américain.

Les débâcles produites par l'invasion américaine de l'Irak et de l'Afghanistan n'ont fait que jeter les bases de nouvelles guerres encore plus sanglantes. Avec le recours par Obama à l'assaut contre la Libye pour faire valoir la doctrine de guerre préventive qui autorise une agression américaine partout où des « valeurs et des intérêts » américains ainsi perçus sont en jeu, de telles guerres ne tarderont pas à se produire.

La guerre en Libye, qui a culminé avec le meurtre de Kadhafi, a permis aux travailleurs partout dans le monde de voir une fois de plus le véritable caractère de l'impérialisme, décrit par Lénine comme « réactionnaire sur toute la ligne ». Des guerres prédatrices à l'étranger dans l'intérêt du capital financier sont un élément de la politique contre-révolutionnaire dirigée finalement contre la classe ouvrière. Elles se combinent inévitablement avec une attaque impitoyable contre les droits sociaux et démocratiques de la classe ouvrière à l'intérieur du pays.

La lutte contre la guerre et la lutte contre la destruction des emplois, du niveau de vie et des droits fondamentaux sont inséparables. Elles ne peuvent être remportées que par la mobilisation politique et l'unité internationale de la classe ouvrière dans la lutte pour le socialisme.

(Article original paru le 22 octobre 2011)