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Les marchés financiers mondiaux plongent tandis que l’Europe entre en récession

Par Stefan Steinberg
27 septembre 2011

Les marchés financiers mondiaux ont fortement chuté jeudi suite à des rapports indiquant une entrée en récession en Europe et aux Etats-Unis et un ralentissement rapide de la croissance des marchés asiatiques.

Aux Etats-Unis, les cours des actions ont fait une chute libre avec l’indice Dow Jones des valeurs industrielles clôturant en baisse de 391.01 points ou 3,51 pour cent. Le Standard & Poor’s 500 a enregistré une baisse de 3,19 pour cent et l’indice NASDAQ composite a plongé de 3,51 pour cent. Le marasme de deux jours du Dow Jones représente la plus forte baisse depuis l’effondrement financier en 2008.

Les cours des matières premières ont aussi fortement chuté avec l’indice S&P GSCI, formé de 24 produits de base, lâchant 4,9 pour cent. Le cours du pétrole est tombé sous le seuil de 80 dollars, atteignant son niveau le plus bas de six semaines. La chute des cours des matières premières et des entreprises énergétiques avait été motivée par l’attente d’une baisse mondiale de la demande et notamment par des signes que la production manufacturière en Chine allait se contracter pour le troisième mois de suite.

Les marchés boursiers à travers l’Europe ont perdu entre 4,5 et 5,5 pour cent alors qu’un fort mouvement de vente s'est produit à Londres, Francfort et Paris. Les dernières chutes ont signifié qu’un nombre de grands marchés européens ont perdu environ 20 pour cent de leur valeur par rapport à leur niveau record d’il y a deux ans.

Selon l’institut Markit Economics, l’indice PMI composite de la zone euro (« Purchasing manager’s Index », indice des directeurs d’achats – du secteur manufacturier et des services) est tombé à 49,2 en septembre par rapport à 50.7 en août. Ce repli sous la barre des 50 pour cent signifie que les activités commerciales de la zone euro se sont resserrées pour la première fois depuis juillet 2009. « La reprise est terminée, nous sommes désormais en contraction » a estimé l’auteur de l’enquête de Markit, Chris Williamson.

Le même rapport a aussi signalé que les économies européennes continueraient de décliner dans les mois à venir et fait remarquer que les nouvelles commandes industrielles de la zone euro étaient tombées à leur plus bas niveau depuis juillet 2009. « Les choses vont continuer à se détériorer dans les mois à venir, » a conclu Williamson.

Le facteur principal pour le marasme de la zone euro est le déclin de l’activité économique de sa plus importante économie, l’Allemagne. La « reprise » de l’activité économique des pays de la zone euro au cours de ces deux dernières années a toujours masqué d’énormes écarts entre les différentes économies. Alors qu’un nombre d’économies de la zone euro se trouvent en fait en récession – en premier lieu la Grèce – d’autres n’en sont pas loin – le Portugal, l’Espagne et l’Italie. Les niveaux de l’activité économique de la zone euro ont surtout été tirés vers le haut par la croissance de sa plus grosse économie, l’Allemagne.

A présent l’Allemagne est aussi en train de glisser vers la récession. L’indice PMI allemand est tombé à son plus bas niveau depuis plus de deux ans (50,89 pour cent). Le recul des chiffres tant pour les industries manufacturières que pour le secteur des services marque le huitième mois de baisse d’affilée de l’économie allemande. Selon Tim Moore de Markit : « Les données de l’indice PMI ‘ flash ‘ [version préliminaire] de septembre suggèrent que la reprise de l’activité du secteur privé en Allemagne n’est pas loin de chanceler vers le gouffre. »

Les signes d’un glissement vers la récession en Europe et d’une forte baisse des marchés font suite à une série d’avertissements selon lesquels d’autres parties du monde étaient en proie à une récession ou à une croissance en rapide décélération.

Mardi, le Fonds monétaire international a constaté dans son rapport World Economie Outlook que « L’économie mondiale se trouve dans une nouvelle phase dangereuse » et a mis en garde contre un « double dip » [double creux, soit un retour en récession] aux Etats-Unis et en Europe. Le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, a dit que l’économie mondiale était dans « une zone dangereuse. »

Le patron de la Réserve fédérale, Ben Bernanke, a annoncé mercredi que l’économie américaine était confrontée à de « sérieux risques à la baisse. » Les mesures annoncées hier par Bernanke pour accroître la liquidité des banques américaines signifient une continuation de la politique du dollar bon marché qui a fait grimper la valeur de l’euro en augmentant les prix des exportations européennes et en contribuant ainsi à inverser la tendance de l’économie européenne.

Dans le même temps, les marchés de part et d’autre de l’Atlantique ont déduit des mesures prises par la Fed une conviction grandissante que les banques centrales ont épuisé leurs moyens de stopper toute aggravation de repli économique.

Des rubriques publiées parallèlement dans le Financial Times par Roger Altman, ancien secrétaire adjoint au Trésor américain sous le président Bill Clinton, et Mohamed El-Erian, le directeur général du premier fonds mondial de placement obligataire, Pacific Investment Management Company (PIMCO), ont souligné le sentiment croissant d'une catastrophe au sein de l’élite financière.

La rubrique d’Altman, intitulée « L’Amérique et l’Europe au bord d’une récession catastrophique », prévient qu’« Un nouveau déclin des économies américaine et d’Europe occidentale serait un désastre au moment où les niveaux de chômage sont déjà élevés. Ce serait un choc pour les consommateurs, les marchés d’affaires et financiers qui, par crainte, se replieraient davantage en provoquant une accélération du déclin. Les marchés du travail faibles se détérioreraient tout comme le feraient les déficits publics et les dettes souveraines. » Altman a comparé la situation à celle de 1937 et à un nouvel assaut de la Grande Dépression.

El-Erian a comparé le système bancaire de l’Europe à une « mèche qui se consume rapidement » et mis en garde que « l’Europe se rapprochait de très près d’un autre point de basculement. » Il a écrit que tous les signes indiquaient « une ruée institutionnelle sur les banques françaises » qui menace de voir l’Europe « plongée dans une véritable crise bancaire qui aggrave le piège de la dette souveraine, en assurant une autre récession économique et en aggravant de manière significative les perspectives de l’économie mondiale. »

L’entrée en récession de part et d’autre de l’Atlantique s'accompagne de tensions grandissantes entre les partenaires traditionnels d’après-guerre. Les relations de plus en plus hostiles de part et d’autre ont été le plus clairement révélées à la suite de la participation du secrétaire américain au Trésor, Timothy Geithner, à une réunion des ministres des Finances européens la semaine dernière en Pologne.

Geithner a reçu un accueil réservé de la part des ministres de l’Economie européens lorsqu’il a proposé un plan de relance économique pour l’Europe. Un nombre de dirigeants européens, dont le président des Etats membres de l’Eurogroupe, Jean-Claude Juncker, et le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, ont immédiatement rejeté le plan.

La ministre autrichienne des Finances, Maria Fekter, a été tout particulièrement directe dans sa critique de la proposition américaine et de l'ensemble de la politique économique de Washington. Elle a dit à la presse : « Je trouve bizarre que les Américains, dont les fondamentaux ne sont pas meilleurs que ceux de la zone euro, veuillent nous expliquer ce que nous devrions faire mais, dès que nous avançons une proposition… ils disent ‘non’ tout de suite. »

Les frictions entre les Etats-Unis et l’Europe sont également exacerbées par la pression continue exercées par des agences de notations sises aux Etats-Unis sur les banques européennes. L’agence de notation Standard & Poor a abaissé la note de crédit de l’économie italienne lundi, puis a fait de même mercredi pour sept banques italiennes dont la première banque d’Italie, UniCredit.

L’agence a justifié sa décision en indiquant qu’elle avait ciblé des banques à haut niveau d’exposition à la dette souveraine d’autres pays européens. Le déclassement de S&P comprenait aussi la branche italienne de la banque française BNP Paribas, augmentant de ce fait la pression des marchés financiers sur le secteur bancaire français. L’indice français CAC 40 a essuyé les plus grosses pertes jeudi (en baisse de 5,25 pour cent) ce qui reflète les craintes d’un effondrement du secteur bancaire français.

Le premier ministre italien a réagi à la décision de S&P en fustigeant publiquement les agences de notation dont les appréciations, a déclaré Silvio Berlusconi, « semblent davantage dictées par des articles de journaux que par la réalité et elles semblent être influencées par des considérations politiques. »

Alors que les tensions et le chauvinisme croissent outre Atlantique, les divisions nationales au sein de l’Europe s’intensifient également. L’entrée dans la récession à la fois des Etats-Unis et de l’Europe est la conséquence de la décision de leurs gouvernements respectifs de débloquer des montants pratiquement illimités de capitaux au profit des banques – des fonds qui sont ensuite récupérés sous formes de plans d’austérité à l’encontre de la classe ouvrière.

Ce qui avait débuté comme une crise de l’endettement dans un nombre d’Etats périphériques européens s’est rapidement propagée au cœur de l’Europe même. Dans le même temps, les principaux pays d’Europe – d’abord et avant tout l’Allemagne – sont déterminés à donner un tour de vis à la rigueur sur le continent européen. Des membres influents des partis impliqués dans la coalition gouvernementale allemande ont salué la dégradation italienne en réclamant davantage d’austérité. Peter Altmaier, de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), a remarqué en début de semaine : « Le cas de l’Italie montre qu’il n’est pas seulement question de la Grèce. »

L’élite politique en Allemagne et de par l’Europe est déterminée à maintenir la politique de rigueur qui plonge l’Europe dans une nouvelle récession et signifie inévitablement chômage et pauvreté pour des millions d’autres travailleurs européens.

(Article original paru le 23 septembre 2011)