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La Coalition pour l’avenir du Québec de François Legault : un véhicule pour pousser la politique encore plus à droite

Par Laurent Lafrance
2 septembre 2011

En janvier dernier, le millionnaire François Legault, ancien homme d’affaire et ancien ministre du Parti québécois, annonçait la création d’un nouveau mouvement politique de droite, la Coalition pour l’avenir du Québec (CAQ). Depuis, les médias de la grande entreprise, tant télévisuels qu’écrits, ont fait une large place à Legault et publicisé son appel aux souverainistes à mettre la question constitutionnelle de côté et à s’unir aux fédéralistes pour mener une attaque tous azimuts contre la position sociale de la classe ouvrière.

Les médias ont publié de nombreux sondages qui tous arrivaient à une conclusion comparable : si François Legault formait un parti, il récolterait lors des prochaines élections jusqu’à deux fois plus de voix que le parti au pouvoir depuis 2003, le Parti libéral du Québec (PLQ) dirigé par Jean Charest ou que le parti qui forme l’opposition officielle, le Parti québécois (PQ) dirigé par Pauline Marois.

Le phénomène Legault est largement une création médiatique. Loin de signifier un appui à Legault ou à son programme de droite, les résultats de ces sondages indiquent plutôt que la population recherche une alternative au cadre politique officiel. C’est ce sentiment profond dans la population qui explique le vote massif pour un parti à peine connu au Québec lors des dernières élections fédérales, le Nouveau Parti démocratique (NPD). Parce que le NPD n’avait réussi en 50 ans d’existence à faire élire au Québec que deux députés, les sociaux-démocrates ont pu bénéficier de la vague de mécontentement envers les partis traditionnels et ont obtenu 59 des 75 sièges de la province lors des dernières élections fédérales du 2 mai dernier.

Les partis ayant été au pouvoir depuis les années 1970, le PLQ et le PQ, sont depuis longtemps critiqués de la droite par la bourgeoisie et les grands médias pour ne pas aller suffisamment loin et vite pour implanter les politiques de droite pro-entreprises. Mais de l’autre côté, l’appui populaire envers les partis traditionnels s’érode continuellement en raison d’années d’attaques sur les conditions de vie de la classe ouvrière, par des compressions budgétaires et la mise en place d’une politique fiscale qui profite aux plus riches.

C’est pour cela que l’ensemble de l’élite et les médias accueillent et appuient le projet de Legault, un des leurs, qu’ils voient comme un moyen d’occuper le vide politique et tourner le discours politique encore plus à droite.

Un récent article du Globe and Mail, le journal de référence au Canada, ayant pour titre « François Legault envisage de lancer un parti pour combler le vide politique laissé vacant par un gouvernement libéral impopulaire et une opposition en crise » montrait l'ampleur de l’appui dont bénéficiait Legault dans la bourgeoisie et pourquoi.

« Lors d’un événement de financement, Legault a attiré 350 dirigeants d’entreprises, pour la plupart des partisans libéraux qui, à 250 dollars la tête, ont donné plus de 80 000 dollars à sa coalition. »

Dans l’entrevue qu’il a donnée au Globe and Mail, Legault a qualifié la communauté des affaires de la province de « prisonnière » du PLQ : « Les chefs d’entreprises sont ouverts à l’idée d’un nouveau parti et sont profondément déçus de (l’incapacité) du Parti libéral du Québec d’agir ».

Avec sa CAQ, Legault veut construire un véhicule politique qui servira à faire pression et à imposer des politiques mises de l’avant depuis plusieurs années par des sections grandissantes de la bourgeoisie au Québec.

Déjà en 2005, le manifeste Pour un Québec lucide appelait, entre autres, à la diminution de la dette publique, à la baisse des impôts sur le revenu et à la hausse des taxes à la consommation, au dégel des frais de scolarité et à la hausse des tarifs d’électricité. Les lucides étaient en colère devant l’opposition des travailleurs et de la population à ce transfert de richesse des plus pauvres vers les plus riches et dénonçaient « l’immobilisme » de la population québécoise.

Ce manifeste avait été publié par une brochette de personnalités tant fédéralistes qu’indépendantistes québécois, dont Lucien Bouchard, l’ex-premier ministre péquiste du Québec, ainsi qu’André Pratte, un éditorialiste influent du journal La Presse.

Depuis la crise financière qui a débuté en 2008, le cadre de la politique a été poussé encore plus à droite et la bourgeoisie est devenue encore plus insatisfaite du gouvernement Charest, malgré le fait que ce gouvernement a mis en place un programme clairement de droite.

« L’incapacité d’agir » du gouvernement libéral, décrié par la grande entreprise qui voit dans la situation actuelle l’opportunité et l’obligation de démanteler ce qui reste des acquis de la classe ouvrière, est loin d’être due à un manque de volonté de sa part. Au contraire, ce gouvernement a mis en œuvre des mesures hautement impopulaires auprès des travailleurs et des jeunes depuis son entrée au pouvoir en 2003.

Par exemple, le dernier budget du Parti libéral a imposé aux travailleurs québécois la hausse des frais de scolarité universitaires de 1625 $ en cinq ans, la pénalisation des travailleurs qui prendront leur retraite avant 65 ans, l’officialisation de la cotisation de 100 $ en santé, puis 200 $ l’année suivante, en plus de la hausse des tarifs d’électricité et de la taxe sur le prix de l’essence. Le Parti libéral a aussi ouvert la voie à la privatisation du système de santé.

Mais, cela n’a pas suffi à satisfaire l’appétit de l’élite capitaliste, qui voit les programmes sociaux et les services publics comme une ponction sur ses profits. Et précisément parce qu’il bat régulièrement des records d’impopularité, le gouvernement louvoie pour imposer ses mesures anti-ouvrières, calculant qu’il est plus payant pour les élites québécoises de ne pas soulever trop ouvertement la colère des travailleurs et de générer une situation plus difficile à contrôler.

La Coalition pour l’avenir du Québec arrive au moment même où le parti qui s’annonçait prendre la relève du Parti libéral aux prochaines élections, le Parti québécois (PQ), un parti souverainiste, est lui aussi tombé dans une crise profonde. En juin dernier, le PQ ouvrait un nouveau chapitre dans sa longue crise lorsque cinq députés ont quitté le parti, dont quatre ténors du parti. Cette vague de départs est survenue quelques semaines après la défaite historique du Bloc québécois (BQ), le parti frère du PQ au niveau fédéral. Le BQ avait 47 députés avant le déclenchement des élections, mais il ne lui en restait plus que 4 après que les votes aient été comptés le soir du 2 mai 2011. Son orientation pro-guerre et le réalignement à droite qu’il a opéré au cours des dernières années ont complètement discrédité ce parti aux yeux de larges sections des travailleurs et de la population en général.

Beaucoup d’encre a coulé sur la possibilité d’une union de la CAQ avec l’Action démocratique du Québec (ADQ), un parti populiste de droite, mais Legault et ceux dans l’élite qui soutiennent sa nouvelle coalition demeurent prudents face à cette possible union.

Pendant plusieurs années et particulièrement lors des élections de 2007, la bourgeoisie avait utilisé l’ADQ pour tourner le discours politique à droite alors que le gouvernement libéral était déjà critiqué pour ne pas couper assez dans les dépenses publiques. Cependant, l’ADQ, qui était devenue l’opposition officielle lors de ces élections, a rapidement perdu son soutien électoral, subissant un revers cuisant aux élections de 2008, la population et les travailleurs ayant une meilleure connaissance de l’agenda de droite du parti. Aujourd’hui, l’ADQ est un parti moribond dont l’existence même est régulièrement remise en question.

Marc Picard, un ancien député de l’ADQ et présentement député indépendant, s’opposant à la fusion de la CAQ et de l’ADQ a dit : « Les gens ont en mémoire le flop lorsque l'ADQ est devenue l'opposition officielle (…) Il ne faut pas que les gens aient l'impression que la Coalition devient l'ADQ 2.0. »

Legault a bien en tête cette déconfiture qu’avait subie l’ADQ. C’est entre autres pour cela qu’il est resté prudent au moment d’annoncer la création de son mouvement, ayant longtemps repoussé l’annonce de son projet politique. De plus, Legault n’a pas adopté un discours antisyndical virulent, qui est la marque de commerce de l’ADQ et du magnat de la presse Pierre-Karl Péladeau. Legault préfère à ce point-ci laisser intacte l’alliance de longue date entre la bourgeoisie du Québec et la bureaucratie syndicale. Legault se fait le porte-parole des sections de la bourgeoisie qui préfèrent conserver cet allié clé qui lui a permis à de nombreuses reprises d’imposer ses mesures de droite tout en étouffant l’opposition de la population.

Avec la récente crise au sein du PQ, Legault a indiqué que la CAQ deviendra un parti politique. Un proche collaborateur de François Legault, Martin Koskinen a dit : « C'est sûr qu'il y a des conditions favorables, qui sont réunies, à ce qu'on se transforme en parti politique ». En entrevue au National Post, Legault a lui-même mentionné : « Avec ce qui se passe au Parti québécois, nous devons être prêts ».

Legault avoue ouvertement vouloir mettre en place des mesures impopulaires. Dans la même entrevue, il a dit que « le prochain gouvernement doit avoir un mandat clair et ensuite très rapidement au début du mandat (…) il doit faire des changements majeurs sans regarder les sondages, sans s'inquiéter de la réaction du public », a-t-il déclaré.

Legault a déjà annoncé son plan pour une réforme en éducation et dans le domaine de la santé. Tout d’abord, Legault souhaite éliminer la sécurité d’emploi dans l’éducation ce qui nécessitera de rouvrir les conventions pour mettre la hache dans les conditions de travail et intensifier « la culture de performance ». Il avait commencé à implanter cette approche lorsqu’il était ministre de l’Éducation, en mettant en place un système d’évaluation des enseignants qui faisait porté aux enseignants la responsabilité des échecs scolaires. Legault se servira sans aucun doute d’une telle mesure comme fer de lance d’un assaut généralisé sur l’ensemble des travailleurs de la province.

De plus, les coûts liés à la réforme du système d’éducation seraient entre autres payés par des « gains d’efficacité chez Hydro-Québec », soit par l’augmentation des tarifs d’électricité.

En dépit que Legault parle de mettre sur la glace la question de l’indépendance du Québec, il fait du « nationalisme économique » un élément central de son projet. Legault est demeuré plutôt flou sur ce qu’il voulait faire au juste, mais ce qu’il a en tête, c’est le renforcement de la position des capitalistes québécois contre leurs rivaux au Canada, aux États-Unis et ailleurs dans le monde en utilisant les ressources et les pouvoirs de l’État québécois.

Legault a aussi affirmé qu’il voulait renforcer la loi 101, une loi chauvine qui a historiquement servi à subordonner les travailleurs à la bourgeoisie québécoise francophone pour diviser ces derniers du reste de la classe ouvrière canadienne. Cette loi, appuyée par l’ensemble de l’élite dirigeante québécoise, mais aussi par la bureaucratie syndicale, a servi à semer l’illusion que les travailleurs francophones ont plus d’intérêts en commun avec les exploiteurs francophones parce qu’ils sont de même origine qu’avec leurs frères de classe au Canada et internationalement.

L’aliénation des travailleurs et des gens ordinaires face aux partis politiques n’a pas réussi à trouver une expression progressiste justement en raison de la domination des syndicats sur la classe ouvrière. Tous les mouvements de revendication ou d’opposition au gouvernement sont rapidement étouffés par les syndicats qui tentent d’en prendre la tête et de dépolitiser ces luttes.

Un exemple clé est survenu en 2003, alors qu’un mouvement de la classe ouvrière contre le gouvernement Charest avait forcé la bureaucratie syndicale à promettre une grève générale, qui, au grand dam des dirigeants syndicaux, avait été largement appuyée par les travailleurs, tant du secteur public, alors en négociations de leur contrat, que ceux du secteur privé. Il a fallu plusieurs mois de manœuvres à la bureaucratie syndicale pour arriver à reprendre le contrôle du mouvement et à étouffer ce mouvement de grève.

Depuis la fin des années 1960, les syndicats ont continuellement cherché à promouvoir et à rattacher les travailleurs au Parti québécois, le présentant comme une alternative viable aux libéraux. Maintenant qu’une grande partie de la bourgeoisie québécoise critique les libéraux pour ne pas être assez à droite, la bureaucratie syndicale présente les libéraux comme un moindre mal face à la CAQ, l’ADQ ou à d’autres initiatives encore plus à droite.

C’est en grande partie ce rôle traître joué par la bureaucratie syndicale qui crée le vide politique actuel et qui ouvre la porte à la CAQ. Les travailleurs n’étant pas organisés en tant que force politique indépendante, la bourgeoisie, très consciente de cette situation, tente de défendre ses intérêts et ses profits en donnant un contenu de droite à l’insatisfaction et à la colère généralisée dans la population.