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Merck Serono ferme son site à Genève

Par Max Schneider et Marianne Arens
3 août 2012

Le 24 avril 2012, le groupe pharmaceutique Merck Serono a annoncé la fermeture de son site de Genève de 1250 employés. L’entreprise veut supprimer totalement 500 postes et 750 autres postes seront délocalisés dans d’autres pays. Merck Serono offre aux travailleurs concernés le déménagement en Allemagne, aux États-Unis ou en Chine. En plus des pertes d’emploi immédiates, de nombreuses entreprises et fournisseurs de services locaux sont touchés.

Les sites de production à Corsier-sur-Vevey et Aubonne dans le canton de Vaud ne sont pas touchés par ces coupes. Les deux sites occupent 800 travailleurs dans le domaine de la production biotechnologique. L’usine de Coinsins, également dans le canton de Vaud et qui comprend 80 postes, sera en revanche complètement fermée.

Les résultats du groupe Merck Serono présentent, pour 2011, un bénéfice net de plus de 600 millions d’euros et 1,4 milliard de liquidités, ce qui donna lieu à l’annonce, faite par le président du conseil d’administration le 20 avril 2012 – quatre jours avant d'annoncer la fermeture – d’une hausse des dividendes de 20 pour cent. Le médicament Rebif pour le traitement de la sclérose en plaques a réalisé à lui seul un chiffre d’affaires de presque 1,7 milliard d’euros, soit 31 pour cent du chiffre d’affaires global. Le deuxième médicament le plus performant, Erbitux, pour le traitement du cancer du poumon, a généré un chiffre d’affaires de 855 millions d’euros, soit quinze pour cent du chiffre d’affaires global.

L’entreprise familiale Merck domiciliée à Darmstadt – la plus ancienne entreprise chimico-pharmaceutique du monde – reprit Serono au début 2007 pour 16 milliards de francs (10,6 milliards d’euros). C’était la plus importante acquisition dans l’histoire de l’entreprise. Par la suite, la nouvelle société basée à Genève, Merck Serono, s’est concentrée dans le domaine biopharmaceutique.

La famille Bertarelli, propriétaire de Serono, obtint pour sa part de l’entreprise plus de dix milliards de francs (presque sept milliards d’euros). Ernesto Bertarelli, directeur général de l’entreprise de biotechnologie jusqu’à sa vente à Merck, s’est fait connaître au-delà des frontières nationales, en mars 2003, en tant que vainqueur de la régate America’s Cup. Depuis la vente de l’entreprise Serono, les Bertarelli comptent parmi les familles les plus riches de Suisse, avec une fortune estimée à dix à onze milliards de francs.

Au cours des années soixante-dix, le père, Fabio Bertarelli, avait acquis et transféré de Turin à Genève l’Istituto Farmacologico Serono, qui appartenait à l’époque au Vatican. À cet endroit, la maison Serono produisait et vendait des hormones de fécondité qui, en particulier pendant les années 1980 et suite au développement de la fécondation in vitro, sont devenues leur premier gros succès commercial. Le progrès technique dans le domaine de la biotechnologie permit de produire, dès 1989, les premiers médicaments sur la base de cellules animales génétiquement modifiées et, en 1996, suivit l’homologation du médicament de fécondité Gonal-F, jusqu’à aujourd’hui l’un des produits phares de l’entreprise de biotechnologie.

Le groupe Merck, qui acheta l’entreprise en 2007, voulait à l’époque presque à tout prix se procurer des parts de marché par des acquisitions dans le domaine pharmaceutique. Dès lors, il était prêt à racheter le concurrent, bien que celui-ci fût impliqué dans plusieurs procédures judiciaires aux États-Unis en raison de pratiques commerciales illégales. Il s’agissait de versements illicites de pots-de-vin à des médecins pour que ceux-ci émettent des ordonnances de médicaments de Serono à l’intention de leurs patients.

Le géant pharmaceutique Merck est en train de réduire le coût opérationnel par la suppression, au niveau mondial, de plus de 2000 postes. L’entreprise mondiale occupe plus de 40 000 employés dont 10 600 en Allemagne, où au moins dix pour cent des postes seront supprimés d’ici novembre.

Merck Serono a réalisé jusqu’ici chaque année un bénéfice en raison de la croissance de ses ventes. Par la fermeture du site de Genève, Merck essaie d’augmenter les profits et les dividendes pour les actionnaires aux dépens des travailleurs. L’entreprise n’a pas encore présenté les détails de ses plans de restructuration au cours des années à venir.

La fermeture annoncée et l’offre cynique faite à une partie des employés de déménager dans d’autres pays a suscité une grande colère et frustration au sein du personnel, compte tenu en particulier de la situation financière et du développement positif des affaires du groupe. Depuis début mai, plusieurs grèves, manifestations et occupations du parvis devant l’entreprise ont eu lieu. Le 30 mai, une délégation de plus de cent travailleurs s’est déplacée à Darmstadt pour une manifestation commune avec leurs collègues allemands.

Cependant, la lutte pour les emplois est sabotée et menée dans une impasse nationaliste par les syndicats tant suisses qu’allemands.

En Allemagne, les comités d’entreprise et les représentants syndicaux siègent dans le conseil d’administration de Merck et refusent depuis des mois de rendre publique l’étendue totale du plan envisagé par le groupe. Comme des partenaires juniors parfaits de la direction du groupe, ils se chargent eux-mêmes de la mise en oeuvre de la réduction des emplois. Ainsi, le Frankfurter Rundschau du 5 juin 2012 cite ces paroles du président du comité d’entreprise de Merck, Heiner Wilhelm: «Je m’attends à ce que [en Allemagne] jusqu’à 900 employés acceptent l’offre d’une retraite anticipée ou d’un départ volontaire.»

Du côté suisse, le plus grand syndicat Unia s’est lui aussi activé. Depuis trois mois, il mobilise les employés pour la gageure d’exercer une pression sur la direction du groupe et les politiciens pour faire passer, pour Merck Serono à Genève, un modèle d’entreprise alternatif qu’Unia à développé lui-même. Il comprend trois scénarios différents qui incluent tous la suppression de plusieurs centaines d’emplois.

La revendication maximale du syndicat prévoit la suppression de 250 des 1250 postes à Genève, du soutien pour un programme de restructuration et de productivité ainsi que des réductions de salaire et de boni de 10 à 20 pour cent. D’après le deuxième modèle, seuls 500 postes doivent être maintenus à Genève et tous les postes du siège social seront transférés à Darmstadt. Dans le troisième modèle enfin, Unia demande la fondation d’un Geneva Biotech Cluster avec un financement de départ de 100 millions d’euros, comme cadre pour des employés qui seraient embauchés de manière indépendante au sein d’entreprises spin-off et de start-up qui auraient d’autres clients à part Merck Serono.

Unia a demandé le soutien des autorités nationales et cantonales pour ces modèles alternatifs. «Les autorités politiques doivent renforcer leurs actuels soutiens, afficher enfin leur solidarité inconditionnelle avec le personnel, tout mettre en oeuvre pour maintenir le site à Genève», lit-on dans une déclaration du syndicat du 10 mai.

L’objectif d’Unia était donc d’emblée d’élaborer une entente avec la direction et les politiciens bourgeois, une solution alternative qui soit un peu moins grave pour le site de Genève.

Pour cette raison, Unia n’a organisé jusqu’à aujourd’hui que des grèves de durée limitée et les a arrêtées immédiatement pour ne pas entraver les négociations avec la direction. Le déplacement à Darmstadt et la manifestation commune avec les collègues de ce site visaient également ce but. C’était une manœuvre pour décompresser et pour couvrir l’entente avec la direction.

Le premier jour de grève eut lieu le 12 juin. Lors de la manifestation, le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann exprima son admiration pour la qualité des propositions présentées par les partenaires sociaux. Il informa les grévistes que son département fédéral de l’Économie s’était réuni avec des représentants du canton de Genève pour discuter des propositions du syndicat.

La direction de Merck Serono refusa toutefois catégoriquement de participer à ces entretiens. Au contraire, elle réaffirma, le 19 juin, son intention de fermer définitivement le site de Genève vers la fin 2012.

Par la suite, le syndicat Unia organisa une nouvelle grève pour le lendemain pour forcer la direction à prendre place à la table des négociations. À ce stade, Unia avait toutefois déjà abandonné l’objectif de maintenir une partie des postes et chercha uniquement à améliorer le plan social pour les travailleurs menacés de licenciement et de chômage.

Deux jours plus tard, le 22 juin, les représentants syndicaux arrêtèrent la grève au motif qu’on voulait donner une chance à la médiation organisée par le Conseil d’État genevois. Le Conseil d’État avait invité les représentants des travailleurs et la direction de Merck Serono à négocier un plan social amélioré.

Cette médiation fut elle aussi boycottée par la direction. La direction de Merck Serono a refusé jusqu’à ce jour de participer à des négociations avec des représentants du personnel ou syndicaux.

Afin de sauver la face, le gouvernement genevois s’est vu obligé, le 28 juin, de faire convoquer la direction de Merck Serono par la Chambre genevoise des relations collectives de travail, l’objectif étant d’inciter Merck Serono à participer à des négociations concernant le plan social. En matière de fermeture du site, Merck Serono n’a pas cédé un millimètre.

Aujourd’hui, trois mois après l’annonce de la fermeture, il est clair que la politique du syndicat a mené dans une impasse. Afin de défendre les emplois, il faut une perspective socialiste qui fasse passer les intérêts des employés de Merck à Genève, en Europe et au niveau mondial avant les profits des actionnaires. Une lutte qui vise à défendre tous les emplois à Genève serait un stimulant puissant pour les collègues en Allemagne et à tous les autres sites de Merck.

(Article original paru le 20 juillet 2012)