Home » Nouvelles internationales » Amériques » Amérique du Nord » Canada

Grève étudiante au Québec

Importante manifestation à Montréal

Par Éric Marquis
28 février 2012

Jeudi dernier, environ 15 000 étudiants ont manifesté dans les rues de Montréal pour s'opposer à la hausse annoncée des frais de scolarité par le gouvernement du Québec qui ferait passer le coût d'une année universitaire de 2168 $ à 3793 $ en 2017. Plus de 60 000 étudiants sont actuellement en grève générale illimitée.

Cette démonstration de colère a, une fois de plus, démontré l'immense impopularité des politiques de droite du gouvernement libéral de Jean Charest, mais aussi la nécessité pour les étudiants d'adopter une tout autre perspective politique que celle mise de l'avant par leur direction officielle.

Le mouvement de grève a été lancé par la CLASSE (Coalition large de l'association pour une solidarité syndicale étudiante), qui se présente comme étant plus militante que les deux autres associations étudiantes proches de l'establishment, la FEUQ (Fédération étudiante universitaire du Québec) et la FECQ (Fédération étudiante collégiale du Québec). Mais elles partagent toutes la même perspective qui est de faire pression sur le gouvernement Charest pour qu'il revienne sur sa décision.

À la fin de la manifestation au centre-ville, un groupe d'environ 1000 étudiants s'est dirigé vers le pont Jacques-Cartier, qui a dû être fermé durant environ une heure, où des affrontements entre la police antiémeute de Montréal et les étudiants ont débuté. Les policier ont une fois de plus eu recours à la matraque et au gaz poivre pour réprimer les manifestants, une brutalité qui est devenue monnaie courante dans les interventions policières de ce genre.

Jeudi de la semaine dernière, des étudiants ont cherché à bloquer l'accès à la Tour de la Bourse, un symbole de la finance à Montréal, et ils ont aussi été dispersés par les bâtons et le poivre de Cayenne de l'escouade antiémeute du Service de police de la ville de Montréal.

La même journée en soirée, des étudiants du Cégep du Vieux-Montréal amorçaient une manifestation tandis qu'un plus petit groupe est demeuré à l'intérieur du collège, afin de maintenir l'accès aux locaux de l'association étudiante devant la crainte que la direction ne décrète un lockout. Durant la nuit de jeudi à vendredi, les policiers sont intervenus à la demande de la direction et ont procédé à l'arrestation de 37 étudiants, dont huit mineurs. Ces jeunes sont accusés de méfait public, voies de fait et agression armée contre des agents de police, et même de complot. Ils disent avoir été provoqués par les policiers et n'avoir agi qu'en légitime défense.

Cette criminalisation de la lutte des étudiants est clairement souhaité par le gouvernement libéral. Dans une lettre envoyée récemment aux administrations collégiales, le ministère de l'Éducation souligne que les étudiants « ne sont pas assujettis à l'application du Code du travail » et qu'ainsi, « les établissements peuvent continuer d'offrir la formation malgré le mandat de grève ». Ce mot d'ordre vise à rendre illégitime tout mouvement d'opposition à la hausse des frais et à inciter les instances administratives à dresser les enseignants contre les étudiants en grève.

La position de la bureaucratie syndicale face à cette mesure est clairement exprimée à travers la réaction du syndicat des professeurs de l'Université de Montréal qui, selon son président Jean Portugais, reconnaît que l'« on a l'obligation légale de se présenter ».

Cette position d'un dirigeant syndical n'est pas anecdotique, mais illustre l'orientation des syndicats en général. Ces organisations nationalistes et pro-capitalistes, faisant entièrement partie de l'establishment, acceptent le cadre légal et politique de la lutte au déficit et forcent les travailleurs à subir les coupes exigées par l'élite dirigeante en isolant et en sabotant leurs luttes.

Lors de la grève étudiante de 2005, la bureaucratie syndicale s'est rangée du côté du gouvernement en appelant les étudiants à faire des concessions. Sa pire crainte était que l'esprit de rébellion ne gagne les travailleurs du secteur public dont les conventions collectives étaient arrivées à échéance et qui étaient alors confrontés à des demandes draconiennes de la part du gouvernement.

La direction actuelle du mouvement étudiant, alliée de la bureaucratie syndicale, dit que les étudiants doivent accepter tout le cadre de la politique officielle et n'ont d'autre choix que de lancer de futiles appels aux politiciens voués à la destruction des conditions de vie de l'ensemble de la classe ouvrière.

Par opposition à cette perspective des dirigeants étudiants qui ne peut conduire qu'à l'isolement et à la défaite, des membres de l'Internationale étudiante pour l'égalité sociale (IEES) étaient présents lors de la manifestation de jeudi pour distribuer un tract intitulé « Les étudiants en grève du Québec doivent se tourner vers les travailleurs ». Celui-ci explique entres autres que :

« Ce qui est nécessaire est rien de moins que la réorganisation fondamentale de la société sur la base des besoins humains au lieu des profits d'une minorité. La seule force sociale capable d'effectuer ce changement est la classe ouvrière. Les étudiants doivent consciemment se tourner vers cette force et transformer la lutte contre la hausse des frais de scolarité en une lutte pour la défense de tous les services publics, de tous les programmes sociaux et de tous les emplois. »

Cette perspective est à l'opposé de la politique de protestation de la CLASSE qui, tel qu'expliqué dans le tract, « évite la question fondamentale qui est de lier la lutte étudiante à un vaste mouvement de résistance de la classe ouvrière ».

Le tract se termine sur la note suivante : « Les étudiants sont confrontés à une lutte politique qui dépasse la seule question des frais de scolarité. L'enjeu est de taille : qui doit contrôler les ressources de la société et sur quelle base doit être organisée la vie socioéconomique ?

« La grande entreprise, ses représentants politiques et ses médias disent que tout doit être subordonné au profit capitaliste. Les travailleurs doivent y opposer leur propre alternative : la lutte pour un gouvernement ouvrier voué à l'établissement de l'égalité sociale. Les étudiants doivent lutter pour ce programme et joindre consciemment leur lutte à celle des travailleurs. »

Des étudiants, pour la plupart très intéressés par les idées défendues par l'IEES, ont accepté de nous donner leur avis sur les questions soulevées par la grève étudiante :

Jason, étudiant au cégep en sciences humaines profil individu, a dit que si la hausse prend place « je vais devoir attendre un an, deux ans, travailler et économiser pour pouvoir payer mes études ». Ajoutant que « j'ai dû avoir un deuxième job et j'ai quand même encore des problèmes à joindre les deux bouts. Il y a des livres que je ne peux pas encore acheter à cause de ça. Imaginez, maintenant j'ai de la misère, comment ça sera plus tard avec la hausse? »

Selon Pascale, étudiante en travail social, « le mouvement étudiant est important, mais je crois qu'il est aussi important que les gens en général se mobilisent, que ce soit les chômeurs, les syndicats, le mouvement étudiant, pour contrer cette problématique là qui est vraiment en augmentation. On voit vraiment un écart entre la classe populaire et la classe bourgeoise. »

« M. Charest n'a pas l'intention de baisser les bras, je pense que ça va être nécessaire de continuer les manifs, que ce soit des sit-in, des actions un peu plus provocatrices. »

Sur la question des partis politiques existants, Pascale a affirmé : « Je pense que les partis politiques disent toute la même chose mais dans des mots différents. On aurait vraiment besoin d'un gros changement, mais ce n'est pas ça qui se passe en ce moment. »

« Pour avoir un mouvement beaucoup plus percutant, il ne faudrait pas juste parler de la hausse des frais de scolarité, mais parler aussi de la privatisation et des inégalités sociales. »

Samuel, un étudiant en anthropologie : « Je suis déjà, comme la plupart des Canadiens, plus qu'endetté. Je suis retourné à l'université après 20 ans, et donc en plus de mes dettes, j'aurai mes prêts étudiants à rembourser. Donc si en plus il y a l'augmentation des frais des scolarité, ça devient un vrai cercle vicieux et je ne m'en sortirai jamais. »

Il a aussi lié l'assaut sur l'éducation au Québec à la crise internationale du capitalisme et à la montée de l'extrême-droite en Europe. « Je suis intimement convaincu qu'on est revenu dans les années 30. On peut voir en Europe la montée d'un mouvement que l'on pourrait appeler euro-fascisme. Ça rappelle que le nazisme était venu des élites et pas d'en bas. Et là, l'euro-fascisme qui se met en place, c'est par les élites, pas par le peuple. »

« Mondialement, on voit que dans beaucoup de pays occidentaux, les leaders politiques qui sont en place sont des pantins. Ils ont donné leurs pouvoirs à la finance. On peut le voir en Grèce, en Italie : ce sont des anciens de Goldman & Sachs qui ont pris le pouvoir sans être élus. C'est un signal d'alarme. »