Home » Nouvelles internationales » Afrique » Afrique du Nord » Egypte

Les élections présidentielles égyptiennes démasquent l’ex-gauche bourgeoise

Par Johannes Stern
16 juin 2012

Avant les élections présidentielles du 16 et 17 juin, les positions défendues en Egypte par les groupes bourgeois jadis de gauche ont une fois de plus révélé la faillite politique et le rôle contre-révolutionnaire joué par ces derniers. (Voir : « Le rôle contre-révolutionnaire de la pseudo-gauche égyptienne »)

Les groupes anciennement de gauche – les Socialistes révolutionnaires (SR), capitalistes d’Etat, le Parti de l’Alliance populaire socialiste (PAPS), le Parti communiste d’Egypte (PCE) stalinien ou le parti nassériste Tagammu – hostiles à une lutte révolutionnaire pour mobiliser la classe ouvrière en vue de renverser la junte militaire, soutenue par les Etats-Unis, et lutter pour le socialisme, cherchent à désarmer la classe ouvrière en la subordonnant à diverses sections de la bourgeoisie égyptienne.

Le premier tour des élections a été un simulacre politique marqué par une faible participation et tenu sous l’égide dictatoriale du Conseil suprême des forces armées (CFSA) de la junte. Après que deux candidats droitiers sont restés en lice, les groupes anciennement de gauche ont engagé un débat cynique pour voir quel candidat représenterait « le moindre mal » et devrait donc être soutenu.

Le fait qu'ils s'alignent soit sur Mohammed Mursi, candidat des Frères musulmans (FM), soit sur les alliés du régime actuel – Ahmed Shafiq, dernier premier ministre sous le dictateur déchu Hosni Moubarak, soit encore sur une présumée « troisième voie » du nassériste Hamdeen Sabahi – démasque les partis jadis de gauche comme étant eux-mêmes des instruments de la bourgeoisie égyptienne.

Le 28 mai, les SR ont publié une déclaration soutenant Mursi, le candidat des FM. Dans la déclaration intitulée « A bas Shafiq… A bas le nouveau Moubarak ! » les SR ont affirmé qu’un vote pour Mursi serait un vote contre la « contre-révolution » et son candidat Shafiq. Dans la déclaration, les SR appelaient les FM à former un gouvernement d’unité nationale comprenant le candidat nassériste Hamdeen Sabahi et le libéral islamiste Abdel Moneim Aboul Fotouh comme vice-présidents.

Pour justifier leur soutien à un candidat bourgeois de droite, les SR ont assuré que « notre position ne signifie évidemment pas que nous abandonnons notre critique à l’égard de [son] programme social et économique,…de la performance politique de la direction des Frères musulmans… et de la confiance de ces dirigeants dans le Conseil militaire et leurs attaques à l’encontre des révolutionnaires. »

Cette déclaration met en évidence le caractère frauduleux de la politique des SR. Bien qu’ils soient conscients du caractère réactionnaire des FM, ils sont néanmoins prêts à les soutenir.

Les SR ont aussi attaqué ceux qui ne font pas de distinction « entre les réformistes des Frères musulmans qui sont soutenus et seront soutenus par des millions lors des élections […] et le fascisme du candidat de l’armée, Shafiq. »

Pour justifier leur soutien au soi-disant candidat du « moindre mal » Mursi, les SR recourent au terme « fasciste » comme insulte contre Shafiq et la junte. Ce faisant, ils tentent de brouiller le fait que l’armée et les FM, sont tous deux des institutions droitières de la bourgeoisie égyptienne, hostiles à la classe ouvrière. Shafiq et Mursi, ont tous deux fait l’éloge de l’armée et de la police après le premier tour des élections en signalant qu’une fois élus ils intensifieront la contre-révolution.

S’ils qualifient la junte dirigeante égyptienne de « fasciste », les SR devraient expliquer pourquoi ils l’avaient soutenu l’année dernière en prétendant que la junte « visait à réformer le système politique et économique pour lui permettre de devenir plus démocratique et moins répressif. »

Plus fondamentalement, toutefois, la junte militaire du CFSA ne présente pas les traits classiques du fascisme – un régime qui met en mouvement les couches désespérées de la petite bourgeoisie pour écraser la classe ouvrière, pour détruire ses organisations et l’atomiser politiquement. La situation politique en Egypte reste marquée par des protestations continues de la classe ouvrière et le profond discrédit du régime militaire au sein de vastes couches de la population. La perspective des partis de l’ex-gauche est précisément d’entraver davantage l’opposition populaire en soutenant soit les FM soit la junte.

Divers autres partis pseudo-gauches et libéraux – dont Tagammu, le Parti égyptien social-démocrate, le Parti communiste d’Egypte, l’Alliance socialiste populaire, le Parti socialiste égyptien, le Mouvement de la Jeunesse du 6 avril, l’Association nationale pour le Changement de Mohamed El-Baradei et le Parti Karama nassériste de Sabahi – se sont empressés de faire comprendre qu’ils voulaient coopérer avec l’un ou l’autre des candidats de droite.

Ils ont tous signé le 1er juin le soi-disant « pacte de promesse » qui a été soumis aux deux candidats. Parmi les principes exposés dans le document figurent la défense de l’« article 2 de la constitution de 1971 et de la Déclaration constitutionnelle qui stipule que l’Islam est la religion d’Etat et les principes de la charia, la loi islamique, la principale source juridique. »

Ce document souligne qu’il est « important de respecter le rôle des forces armée et sa fonction sacrée de protéger la sécurité nationale égyptienne. » Il promet aussi « de protéger les principales institutions de l’Etat de l’intrusion et de l’infiltration des tendances politiques, » et avant tout, toutes les « institutions judiciaires, militaires, policières, la vénérable institution al-Azhar [mosquée] et les institutions scolaires. »

Le « pacte de promesse » démasque les ex-gauchistes comme étant des défenseurs de l’Etat égyptien et des instruments de la junte CFSA. De par leur signature, ils se sont en fait engagés à défendre la dictature CFSA et l’appareil d’Etat du régime Moubarak. Le document ne défend pas seulement la constitution de 1971, le fondement juridique de la dictature Moubarak, mais aussi l’appareil de répression d’Etat, dont la police et l’armée.

Deux jours seulement après la publication du document, Shafiq a dit vouloir « accepter le pacte de promesse dans son ensemble. » Tagammu a annoncé dans une déclaration du 3 juin qu’il soutiendrait Shafiq si celui-ci signait le document. Il a affirmé que le seul moyen d’empêcher que l’Egypte ne devienne un Etat islamique était de soutenir Shafiq en prévenant qu’un boycott entraînerait la victoire de Mursi et des FM, ce qui représente « une menace pour l'Etat démocratique et civil. »

Les protestations renouvelées qui ont éclaté après le premier tour des élections et qui se sont intensifiées après Le jugement de Moubarak – avec des manifestants arrachant les affiches tant de Shafiq que de Mursi en appelant au renversement de la junte – ont choqué l’ensemble de l’ex-gauche. La crainte de perdre le contrôle des protestations, qui pourraient s’intensifier après le deuxième tour des élections, a suscité des querelles parmi leurs membres quant à savoir s'il fallait poursuivre le soutien public aux candidats droitiers et la collaboration avec eux.

Le 31 mai, l’International Socialist Organisation (ISO), allié international des SR, est intervenu avec un article intitulé « L’impasse des élections égyptiennes » qui a été publié sur Socialistworker.org. L’auteur, Alan Maass, critique la politique des SR en s’opposant à leur « appel en faveur d’un vote pour le candidat du moindre mal des Frères musulmans, une organisation ouvertement pro-capitaliste attachée à la politique islamiste. »

Les SR ont riposté par un article intitulé « Une réponse sur les élections égyptiennes » par Mostafa Ali, et publié le 3 juin sur Socialistworker.org. Dans l’article, Ali défend le soutien des SR pour Mursi en plaidant « pour le besoin de battre en priorité le candidat de la contre-révolution. » Il affirme que l’élection de Mursi serait « une victoire significative dans une dure bataille offensive contre la contre-révolution. »

Toutefois, le 4 juin, les SR ont indiqué un changement de leur politique. Ils ont publié une déclaration intitulée « Aux camarades, » décrivant le soutien pour Mursi comme étant « prématuré », en s’excusant du « chaos et de la confusion que l’erreur a provoqués parmi les adhérents du mouvement. »

Un jour plus tard, les SR ont publié une nouvelle déclaration rejetant « les élections présidentielles jusqu’à ce que la loi sur l’exclusion politique soit entérinée » et faisant appel « aux masses pour boycotter les élections si la loi n’est pas appliquée. » Le 14 juin, la Cour constitutionnelle suprême décidera si une loi sur l’exclusion politique frappant d’interdiction des figures de l’ancien régime, loi adoptée par le parlement, sera appliquée contre Shafiq.

Entre-temps, certains signataires du « pacte de promesse » – dont le PCE, le PAPS et la faction du Front démocratique du Mouvement du 6 avril – ont également déclaré vouloir boycotter le deuxième tour. Le 6 juin, le porte-parole de Tagammu, Nabil Zaki, a affirmé que le soutien du parti pour Shafiq était fondé sur un malentendu. Il a dit que le rejet par Tagammu de Mursi et des FM ne signifie pas « un appel à soutenir Shafiq. »

La confusion au sein de l’ex-gauche est liée à leur crainte d’une nouvelle explosion sociale dirigée contre la junte CFSA, les FM et contre l’ensemble du cadre frauduleux de la « transition démocratique » de la junte. Qui resterait-il donc pour provoquer la confusion et démoraliser la classe ouvrière si les groupes jadis de gauche sont déjà dans une alliance ouverte avec l’un des candidats de droite, qui sont tous deux discrédités au sein des masse ?

Dans un article publié le 12 juin, Anne Alexander, membre dirigeant du Socialist Workers Party (SWP) de Grande-Bretagne, autre allié international des SR, appelle aussi à voter FM. Dans le même temps, elle met en garde que « des millions d’électeurs, notamment dans les principaux centres urbains et dans les quartiers populaires, sont déçus par les Frères musulmans. » Elle ajoute que « l’ampleur des protestations de la semaine passée a montré à la fois le besoin et le potentiel pour construire un mouvement révolutionnaire capable de poursuivre l’opposition au-delà du jour de vote. »

Ceci n'apporte pas de réponse à la question évidente : si des millions de travailleurs sont déçus et en colère contre les FM droitiers, pourquoi les travailleurs devraient-il tout de même voter pour eux aux élections ?

Le discours d’Alexander de construire un « mouvement révolutionnaire » de l’ex-gauche n’est rien de plus que du verbiage pour dissimuler ses projets de forger une nouvelle alliance droitière pour réprimer les travailleurs. Alexander écrit qu’un tel mouvement « devrait comprendre les combattants de rue en colère, les jeunes activistes et les supporters de football ultras. »

Comme la junte CFSA et les FM sont discrédités au sein des masses, les ex-gauches espèrent que Sabahi et Fotouh pourront être en mesure de diriger une soi-disant « troisième voie » pour contrôler les travailleurs. Dans son article, Alexander fait l’éloge des deux comme étant « les deux principaux candidats révolutionnaires ». C’est un mensonge. En fait, Fotouh et Sabahi sont, tout comme Shafiq et Mursi, des représentants de la classe dirigeante égyptienne qui veulent défendre le pouvoir et la richesse de l’élite contre tout mouvement indépendant d’en bas.

Fotouh, qui a obtenu le soutien du parti salafiste droitier Nour et d’al-Gama’a al-Islamiyya lors du premier tour des élections, a dernièrement appelé à voter Mursi au second tour. Ces derniers mois, le parti Karama de Sabahi a collaboré étroitement avec les FM et la junte militaire. Au parlement égyptien, il fait partie de l’Alliance démocratique menée par les Frères musulmans et il figure parmi les partis politiques qui ont signé en novembre dernier un accord avec le CFSA déclarant leur soutien et leur appréciation du rôle joué par le CFSA dans la « protection de la révolution » et dans l’organisation de la « transition démocratique. »

(Paru en anglais le 14 juin 2012)