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La crise grecque révèle au grand jour la faillite de l’ex-gauche petite bourgeoise

Par Alex Lantier
14 juin 2012

La résistance grandissante de la classe ouvrière à une politique d’austérité sociale ayant échoué et qui est en train de faire des ravages en Grèce révèle au grand jour la faillite de la « gauche anticapitaliste » petite bourgeoise européenne. Terrifiée par l’aggravation de la crise de la dette en Europe, l’ex-gauche petite bourgeoise est divisée quant à la façon de réconcilier son discours « anticapitaliste » avec sa politique pro-capitaliste.

Ces divisions ont émergé au sein du Secrétariat unifié de la Quatrième Internationale (SUQI) pabliste – qui comprend des groupes tels le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) en France et le Bloc de gauche au Portugal (Bloco de Esquerda, BE). Le 1er juin, un groupe d’Irlande affilié au SUQI, Socialist Democracy, a publié une lettre de la section grecque du SUQI (OKDE) attaquant le bureau exécutif du SUQI pour son soutien du parti grec SYRIZA (Coalition de la Gauche radicale.)

SYRIZA a obtenu entre 25 et 30 pour cent des intentions de vote dans les sondages en vue des élections du 17 juin, ce qui la placerait en tête et lui permettrait éventuellement de former un gouvernement. Constitué de membres des professions libérales, de fonctionnaires d’Etat et de bureaucrates syndicaux l’organisation parle pour des éléments de la bourgeoisie grecque en colère contre les sauvetages que de précédents gouvernements grecs ont négociés avec l’Union européenne (UE) et qui veulent en renégocier les termes. Leurs critiques des mesures d’austérité de l’UE ont suscité, cependant, le soutien de vastes couches d’électeurs cherchant à exprimer leur opposition à la politique d’austérité de l’UE.

La déclaration du bureau exécutif du SUQI soutient sans équivoque SYRIZA pour occuper « aujourd’hui une place centrale [dans la situation politique grecque]) avec son plan en cinq points. Elle énumère ces cinq points : l’« abolition » des mesures d’austérité, la nationalisation des banques qui ont reçu des aides publiques, le moratoire des paiements de la dette grecque pendant la réalisation d’un audit de la dette souveraine grecque, l’abolition de l’immunité des ministres face aux poursuites judiciaires et la modification de la loi électorale. Le bureau exécutif en appelle à « tous ceux qui se réclament des idéaux de la gauche » à soutenir le programme de SYRIZA.

En fait, le SUQI appuie sans réserve la politique cynique de SYRIZA qui a signalé une opposition limitée à la politique de rigueur tout en rassurant les investisseurs étrangers qu’elle ne fera rien contre les intérêts essentiels du capital financier et de la bourgeoisie grecque.

Dans des interviews accordées à la presse internationale, le dirigeant de SYRIZA, Alexis Tsipras, a dit qu’il s’efforçait de maintenir la Grèce dans la zone euro afin de rembourser les banques. (Voir : « En tournée européenne, le dirigeant du parti grec SYRIZA, Tsipras, promet de rembourser les banques »). Pour le cas où ceci échouerait et que la Grèce était expulsée de la zone euro, il se trouve officieusement en pourparlers avec l’armée grecque et les responsables des finances, (Voir : « Le dirigeant de SYRIZA, Tsipras, révèle sa politique droitière contre la crise grecque ») apparemment pour tenter de garantir que l’Etat Grec soit en mesure de maintenir l’ordre et puisse réprimer les retraits massifs de dépôts et les mouvements de protestation populaires.

Le programme de SYRIZA est une impasse pour les travailleurs. Ce n’est pas un programme pour mobiliser la classe ouvrière grecque et internationale dans une lutte révolutionnaire contre le capitalisme, mais pour un gouvernement capitaliste grec qui ne disposerait pas de ressources pour réaliser des promesses faites à contre coeur. Ce gouvernement sera à la merci des créanciers européens de la Grèce, ses promesses seront sapées par les conflits de classe objectifs en train de déchirer la société européenne.

Les banques réclament des centaines de milliards d’euros à la Grèce appauvrie et la bourgeoisie grecque cherche à protéger des sommes identiques dissimulées dans des comptes outre-mer. Pourtant, le simple fait d’annuler les coupes les plus importantes de l’UE signifierait une augmentation de 40 pour cent ou plus du salaire des travailleurs grecs et une énorme augmentation des dépenses de santé et d’éducation. Il n’y a pas cependant pas suffisamment d’argent pour satisfaire les exigences à la fois du capital financier et de la classe ouvrière ; un conflit de classe irréconciliable est rapidement en train d’atteindre le point critique.

SYIZA, qui s’attend à ce que la situation financière explose, se prépare discrètement au pire tout en entretenant publiquement des vœux pieux selon lesquels, une fois élue, elle réconciliera tout le monde en opérant une marche arrière miraculeuse hors de la spirale économique descendante que les coupes de l’UE ont déclenchée en Grèce.

En soutenant SYRIZA, le SUQI s’expose lui-même en tant qu’organisation bourgeoise qui, en dépit de sa fausse étiquette d’« anticapitaliste », n’est pas opposée au capitalisme voire à la politique d’austérité. L’OKDE redoute d’être ainsi démasquée et demande à ce que les pistes du SUQI soient mieux brouillées pour empêcher que le soutien de ce dernier à SYRIZA n’ébranle la crédibilité de sa fausse politique « anticapitaliste. »

Tout en protestant contre le fait qu’elle aurait dû être consultée avant la publication du soutien apporté par le SUQI à SYRIZA, l’OKDE prévient : « Il est clair que les objectifs politiques de SYRIZA demeurent définitivement dans le cadre du capitalisme et de la démocratie bourgeoise. »

L’OKDE souligne que le SUQI se décrit lui-même sur son site internet International Viewpoint comme une « ‘organisation internationale qui lutte pour la révolution socialiste [et qui] composée de sections, de militants qui acceptent et appliquent ses principes et son programme.’ Le temps est venu, toutefois, de se demander honnêtement : quels principes, quel programme ? »

Alors que l’honnêteté politique représenterait indiscutablement un changement de cap important pour le SUQI, l’OKDE est incapable de fournir celle-ci ou de fournir une quelconque explication logique de sa propre faillite et de sa confusion. La lettre de l’OKDE établit elle-même d’une façon assez dévastatrice que même si le Secrétariat unifié prétend être une « organisation luttant pour la révolution socialiste », tel n’est pas le cas.

En tant que section nationale du SUQI en Grèce, l’OKDE est furieuse que le bureau exécutif du SUQI impose la politique du SUQI en Grèce sans la consulter. Elle remarque acerbement que l’action du SUQI contredit la thèse qu’il défend de longue date que ce « n’est pas vraiment le rôle » des organisations internationales du SUQI « de critiquer publiquement des sections pour leurs ‘tactiques’ nationales. »

L’OKDE n’étudie pas la question de principe qui résulte de cela: à savoir que le SUQI n’est pas une organisation composée de sections nationales élaborant une politique mondiale basée sur les intérêts de la classe ouvrière, mais un conglomérat de partis bourgeois élaborant individuellement des tactiques nationales. Au lieu de cela, elle présente une liste surprenante bien que non exhaustive des actions réactionnaires menées par le SUQI au cours de cette dernière décennie. Elle se sert de cette liste pour comparer la décision rapide du SUQI d’obliger l’OKDE à s’allier à SYRIZA avec son attitude de laisser-faire à l’égard des affaires des autres sections nationales.

L’OKDE écrit que ce fut le cas « lorsque les camarades au Mexique ont soutenu la campagne faite par Cuauthémoc Cárdenas pour devenir président, en se présentant comme le candidat du PRD bourgeois ; au Brésil lorsque le courant Démocratie socialiste [pro-SUQI] a choisi de soutenir politiquement le gouvernement néo-libéral de Loula dans les mois qui ont immédiatement suivi son élection ; en Italie, lorsqu’un camarade du Sénat a voté en faveur du financement de la guerre en Afghanistan, au motif de la nécessité de respecter la discipline de Rifondazione ; au Danemark, lorsque la direction du SAP [la section danoise du SUQI] a été d’accord avec la majorité de l’alliance Rouge-Vert qu’il serait acceptable de voter ‘Oui’ pour le budget d’un potentiel gouvernement réformiste de gauche ; au Portugal, lorsque les camarades du Bloc de Gauche ont voté au parlement en faveur du ‘sauvetage’ draconien de l’UE pour la Grèce. »

Alors que l’OKDE considère sa liste comme une rebuffade de ses « camarades », elle constitue en fait une condamnation du caractère frauduleux des prétentions « anticapitalistes » du SUQI. Tout d’abord, le SUQI ne s’oppose pas systématiquement à la politique d’austérité dictée par le sauvetage UE de la Grèce ; sa section portugaise l’a même approuvée au parlement. En matière de politique sociale tout comme en politique étrangère – ses partis ont voté pour le financement de la guerre en Afghanistan et ont soutenu les forces de guérilla appuyées par l’impérialisme en Libye et en Syrie – les sections du SUQI sont des partis de la réaction sociale.

Les sections du SUQI ne participent pas aux parlements et aux gouvernements bourgeois du point de vue de l’opposition socialiste révolutionnaire au capitalisme – pour exposer la politique réactionnaire de la classe capitaliste et pour préparer la classe ouvrière politiquement à la lutte révolutionnaire. Une fois qu’ils ont grimpé les échelons de la hiérarchie, ils adaptent leur vote en fonction des exigences fondamentales du capital financier.

Ce n’est pas la conséquence d’erreurs inconscientes commises par le SUQI, mais le résultat du mépris conscient et de l’hostilité à l’encontre des principes qu’il prétend (par moment) représenter. En fait, le SUQI proclame même publiquement que non seulement il a trahi ces principes dans le passé, il est prêt à les trahir une nouvelle fois.

Dans un livre intitulé « Nouveaux partis de la Gauche : les expériences faites en Europe », publié récemment par les sections du SUQI concernant leur histoire, le dirigeant pabliste danois, Bertil Videt, écrit : « Les partis politiques sont bien sûr des cibles mobiles qui sont difficiles à identifier et à catégoriser. Toute tentative de catégorisation peut rapidement devenir obsolète et nous n’avons aucune garantie que le parti anticapitaliste ne sera pas tenté par le goût du pouvoir n’abandonne les principaux principes, comme l’avait fait le parti Refondation communiste italien qui avait soutenu l’intervention militaire italienne en Afghanistan et les bases américaines en Italie. » (p. 21)

En fait, la principale raison pour laquelle le SUQI ne veut pas s’engager et considère les partis politiques comme étant des « cibles mobiles » incompréhensibles, c’est parce qu’il est hostile à une analyse de classe des intérêts que ces partis politiques représentent. Il craint avant tout ce qu’une telle analyse révèlerait sur lui-même.

Issu des mêmes couches sociales que SYRIZA et le personnel des principaux partis bourgeois en Europe – qui se sont enrichies durant des décennies en liant l’opposition prolétarienne contre l’austérité sociale aux protestations inoffensives dominées par la bureaucratie syndicale – le SUQI n’est pas un parti de la classe ouvrière. Ce sont des partis bourgeois recrutés à partir de couches des classes moyennes aisées et organiquement fidèles au régime bourgeois et à la poursuite d’une politique objectivement hostile à la classe ouvrière.

C’est ce qui se reflète dans la conclusion de la lettre de l’OKDE où celle-ci résume ses préoccupations et ses perspectives pour une action future.

L’OKDE débute en exprimant sa crainte de la « polarisation », elle écrit : « La montée de SYRIZA est la dernière chance d’un système tant national qu’international (à l’adresse de la troïka, c’est-à-dire particulièrement au gouvernement allemand, mais aussi à l’’opinion publique’ en Allemagne) pour sauver la situation au moyen de quelque chose qui ressemble à des méthodes normales. Mais, pour diverses raisons, l’on ne peut pas être sûr que cette sortie ou cette fuite fonctionnera. Et puis ? Qu’est-ce-qui se passe si SYRIZA échoue (ou plus précisément, pendant que SYRIZA est en train d’échouer) ? »

Ce que l’OKDE est en train de mentionner c’est la possibilité que l’opposition de la classe ouvrière se développe à la gauche d’un gouvernement SYRIZA qui tente de gouverner avec une politique « normale », c’est-à-dire anti-classe ouvrière. Elle craint que ce qui pourrait se passer si, après avoir été liée politiquement à SYRIZA par la politique du SUQI, il ne devienne clair que la classe ouvrière se trouvait bien plus à gauche du SUQI et de l’OKDE. Qui serait alors en mesure de contrôler les luttes de la classe ouvrière ?

L’OKDE poursuit en disant tout à fait clairement que dans une telle situation son rôle ne serait pas celui d’une hostilité catégorique à l’égard de SYRIZA, mais celui d’un soutien politique. Elle vise simplement à agir en tant que couverture de gauche pour SYRIZA, comme SYRIZA l’avait fait en Grèce pour le parti social-démocrate PASOK, lorsque le PASOK avait commencé en 2009 à appliquer les réductions de l’UE.

Elle écrit, « Tout pourrait, à l’avenir, dépendre d’un bon comportement tactique des forces anticapitalistes-révolutionnaires… à l’égard de SYRIZA (et ensuite à l’égard du KKE [le Parti communiste grec stalinien]). Il ne suffit évidemment pas de dire, ‘SYRIZA signifie réformisme, et donc débarrassons-nous en.’…Une prévision concernant la fin de SYRIZA n’est vraiment pas la meilleure approche. »

Telle est l’argumentation cynique d’une couche politiquement malhonnête de carriéristes et de fonctionnaires de la classe moyenne profondément hostiles à la classe ouvrière. La politique de SYRIZA – comme celle du SUQI telle qu’elle est présentée par l’OKDE elle-même – n’est pas une politique de réforme mais de la réaction impérialiste. La tâche de la classe ouvrière et de son avant-garde n’est pas de mettre au point une alliance tactique correcte avec eux, mais d’ébranler leur autorité et de les révéler comme des agents de l’ennemi de classe.

(Paru en anglais le 12 juin 2012)