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L'élection égyptienne

Par Bill Van Auken
27 juin 2012

L’annonce que le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, a remporté les élections présidentielles en Egypte a été largement saluée comme étant un tournant dans l’histoire du pays. Les médias internationaux ont décrit Morsi comme étant, pour reprendre les mots du Wall Street Journal, le « premier président [d’Egypte] librement élu. »

La presse en Egypte même a été plus euphorique encore , avec le quotidien Al-Shorouk titrant à la Une « Morsi, président sur ordre du peuple : la révolution arrive au palais présidentiel. »

On marche sur la tête. Les travailleurs, les étudiants et les masses opprimées égyptiennes ne peuvent pas se permettre d’accorder la moindre crédibilité à de telles inventions.

Cela fait maintenant près de 17 mois que les protestations de masse et avant tout, une vague de grèves massives ont chassé du pouvoir le dictateur d’Egypte soutenu par les Etats-Unis, Hosni Moubarak. Cette éruption de luttes révolutionnaires a été le point culminant de la réponse de la classe ouvrière internationale à l’assaut contre les emplois, le niveau de vie et les droits démocratiques, perpétré après l’effondrement financier mondial de septembre 2008.

Les travailleurs égyptiens se sont soulevés en vue de mettre un terme aux conditions de pauvreté, d’exploitation, d’inégalité sociale et de répression politique. Ils ont combattu héroïquement contre les forces de sécurité et les nervis du régime Moubarak – armés et soutenus par l’impérialisme américain – en sacrifiant un millier de martyrs durant la lutte qui a culminé dans l’éviction de Moubarak le 11 février 2011.

Près d’un an et demi plus tard, toutefois, aucune des revendications des travailleurs égyptiens en vue de l’amélioration du niveau de vie, des emplois, de l’égalité sociale et de la démocratie n’a été satisfaite. Au contraire, l’appareil d’Etat capitaliste répressif et la domination du pays par l’impérialisme demeurent intacts, avec le personnage détesté de Moubarak en moins, lequel a été transféré dernièrement de la Prison de Tora à l’hôpital du Caire.

L’installation au palais présidentiel de Morsi des Frères musulmans ne change pas cette réalité. C’est le résultat final non pas d’une élection « libre et juste » mais d’un scrutin qui s’est tenu dans des conditions de régime militaire et de boycott par près de la moitié des électeurs inscrits suivi ensuite par des manigances de coulisses entre le parti islamiste droitier et la junte militaire du Conseil suprême des Forces armées (CSFA).

En plein milieu du dernier tour de l’élection, entre Morsi et son adversaire, l’ancien commandant en chef des forces aériennes et dernier premier ministre de Moubarak, Ahmed Chafiq, le CSFA a organisé un coup d'Etat politique en dissolvant le parlement dominé par les Islamistes, en s’arrogeant le contrôle de la rédaction d’une nouvelle constitution et en ouvrant la voie à une nouvelle série de répression et de torture en décrétant le droit de l’armée et des agences de renseignement d’arrêter des civils. Il a publié un autre « complément » constitutionnel, s’attribuant tous les pouvoirs législatifs et budgétaires du parlement dissout et établissant formellement l’entière autonomie des forces armées par rapport au contrôle civil.

La décision de déclarer Morsi vainqueur de l'élection, plutôt que Chafiq, l'homme de l'armée, a fait suite à d’intenses négociations entre le commandement militaire et les Frères musulmans et qui se sont poursuivies durant le week-end. Les termes exacts de l'accord auquel ils sont parvenus au cours de ces pourparlers qui se sont tenus dans le dos du peuple égyptien, deviendront plus clairs dans les jours et les semaines à venir. Une chose est sûre : tout accord conclu entre les Frères musulmans et le CSFA ne pourra que produire un gouvernement contre-révolutionnaire dont le principal objectif sera d’écraser les luttes révolutionnaires de la classe ouvrière.

Le fait que ceci soit reconnu au sein des cercles dirigeants à la fois en Egypte et dans les centres impérialistes a été montré clairement lorsque, après l’annonce des élections, le marché boursier égyptien a clôturé sur sa plus forte hausse jamais enregistrée en une journée. Le Wall Street Journal a rapporté que des diplomates américains qui s’étaient « entretenus en privé » avec la direction des Frères musulmans et leur équipe économique, ont dit que les « représentants [de l’organisation] avaient rassuré les Etats-Unis en disant ‘toutes les choses correctes du point de vue économique’ ».

L’un des objectifs immédiats du régime CSFA-Frères musulmans est d’arriver à un accord avec le Fonds monétaire international sur un prêt d’urgence de 3,2 milliards de dollars. Ceci sera directement lié à l’application de soi-disant « réformes » économiques, c’est-à-dire à des mesures d’austérité drastiques qui dégraderont davantage encore les conditions de vie de la classe ouvrière dans un pays où 40 pour cent la population subsiste avec 2 dollars ou moins par jour.

Il est indispensable que les travailleurs et les jeunes en Egypte tirent un bilan de l’année et demie écoulée et réfléchissent aux forces politiques et aux programmes qui les ont conduits de leurs grèves et de leurs luttes héroïques à la mise en place d’un régime contrerévolutionnaire CSFA-Frères musulmans. Une étude des plus minutieuses est particulièrement nécessaire sur le rôle joué par les organisations pseudo-gauches qui, bien que s’appelant elles-mêmes « révolutionnaires » et même « socialistes », représentent non pas les aspirations de la classe ouvrière à mettre fin au capitalisme mais celles des sections plus riches de la classe moyenne à s’attribuer un rôle plus important au sein du système social et politique existant.

Le groupe nommé à tort Socialistes révolutionnaires (SR) caractérise cette couche qui s’est opposée à la revendication soulevée par les travailleurs en faveur d’une « deuxième révolution » en cherchant au lieu de cela à légitimer le mensonge que le commandement militaire du CSFA était le véhicule pour une « transition démocratique ». Au mois de mai de l’année dernière, les SR avaient affirmé que le CSFA avait pour « objectif de réformer le système politique et économique pour lui permettre de devenir plus démocratique et moins oppressif. »

Plus tard, lorsque l’opposition populaire au CSFA s'est accrue suite aux arrestations de masse et aux procès militaires infligés aux travailleurs et aux jeunes, les SR ont promu les Frères musulmans comme alternative aux généraux, balayant d’un revers de main le rôle joué par les Frères musulmans dans la collaboration avec le régime militaire. Ils l’ont fait pour barrer la route au développement d’un mouvement indépendant de la classe ouvrière.

Au second tour des élections présidentielles, les SR ont appuyé les Frères musulmans en affirmant qu’un vote pour Morsi était un vote contre la « contre-révolution » et le « fascisme. »

Dans une interview affichée le 25 juin sur socialistworker.org, site internet de l’homologue américain des SR, l’International Socialist Organization, le dirigeant des SR, Mostafa Ali, donne une idée des illusions que cette organisation cherche à promouvoir sur les Frères musulmans et auxquels il attribue la fin du coup militaire.

Il pose une série de questions: « Est-ce que la direction des Frères musulmans va une fois de plus passer un compromis avec le CSFA ? Est-ce qu’elle trahira la mobilisation de masse sur la place ? Est-ce qu’elle acceptera les termes de l’accord qui a été fixé par le CSFA ? »

Dans l’interview accordée le 22 juin, Ali suggère que la réponse est non. Les Frères musulmans, dit-il, malgré leur « indécision et leur hésitation » doivent « imposer des limites pour stopper le coup d'Etat. » En l’espace de deux jours, cette évaluation s’est révélée être totalement fausse.

La tâche de la « gauche révolutionnaire, » poursuit-il est de « construire un front uni rassemblant toutes les forces révolutionnaires contre le coup d'Etat, » parmi lesquelles il inclut évidemment les Frères musulmans et d’autres forces politiques bourgeoises. Au sein de ce « front uni », déclare-t-il, « la classe ouvrière égyptienne serait une part significative de la lutte qui, dans les semaines à venir, pourrait lier à la fois des revendications politiques démocratiques et des revendications économiques. »

Et donc, l’objectif du parti soi-disant de « gauche » est de subordonner la classe ouvrière aux Frères musulmans bourgeois qui à leur tour ont accepté de servir de figure de proue à la junte CSFA. Ceci est une formule pour livrer les travailleurs égyptiens pieds et poings liés à leurs ennemis mortels.

L’unique voie pour aller de l’avant pour les travailleurs en Egypte est de rejeter de façon décisive ce type de politique contre-révolutionnaire petite bourgeoise. La tâche qui ne saurait attendre est d’organiser une nouvelle direction révolutionnaire fondée sur une perspective socialiste internationale pour mobiliser la force indépendante de la classe ouvrière dans une lutte pour le pouvoir et le renversement du système capitaliste. Ceci signifie construire une section égyptienne du Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article original paru le 26 juin 2012)