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La grève étudiante au Québec et la nécessité d’un programme socialiste

Par Keith Jones
2 juin 2012

La grève étudiante au Québec, maintenant à sa 16e semaine, est devenue le symbole et le point de ralliement de l’opposition aux politiques d’austérité imposées par tous les partis de l’ordre établi, à tous les paliers de gouvernance, à travers l’Amérique du Nord.

La dernière tentative du gouvernement provincial libéral visant à forcer les étudiants à se soumettre à travers les fausses négociations de cette semaine a complètement échoué. Il faut accueillir ce développement, ainsi que l’émergence d’une opposition de masse contre la draconienne loi anti-manifestation du gouvernement, la loi 78.

La question cruciale est la suivante : que faire maintenant?

Le gouvernement libéral, encouragé par l’élite patronale du Canada, est déterminé à imposer la hausse des frais de scolarité en dépit de l’opposition de masse. Pour y arriver, il a foulé aux pieds les droits démocratiques fondamentaux, il a criminalisé la grève étudiante, il a imposé de sévères restrictions au droit de manifester et il a supervisé une violence policière sans précédent.

La perspective de protestation à enjeu unique défendue par les associations étudiantes, qui isole la lutte des étudiants contre la hausse des frais de scolarité d’un mouvement d’opposition plus vaste contre les programmes d’austérité des gouvernements libéral au Québec et conservateur fédéral, a non seulement échoué, elle a amené ces associations dans un conflit direct avec les étudiants qu’elles représentent.

Au début du mois dernier, les associations étudiantes ont accepté une entente au rabais, qui a été par la suite rejetée massivement par les étudiants, et qui imposait la hausse des frais de scolarité du gouvernement dans sa totalité, tout en faisant d’elles ses assistants dans ses efforts pour réduire les budgets des universités. Durant les négociations de cette semaine, elles ont abandonné leurs demandes qui visaient à faire abroger certaines sections de la loi 78 – une loi qui établit un sinistre précédent sur la limitation des droits démocratiques à travers le Canada et ailleurs – et ont accepté le cadre financier réactionnaire du gouvernement libéral.

Finalement, leurs désaccords avec le gouvernement se résumaient à la question suivante : comment faire passer la hausse des frais de scolarité? Déterminé à faire de son principe réactionnaire d’« utilisateur-payeur » la nouvelle norme pour les services publics au Québec, le gouvernement a maintenu qu’il devait y avoir une hausse de frais de scolarité chaque année, durant les sept années de l’entente. Les associations étudiantes ont quant à elles proposé un moratoire de deux ans sur la hausse, qui allait être financé par l’élimination d’un crédit d’impôt, en acceptant une hausse annuelle de 254 $ par année durant les cinq années subséquentes (soit à partir de septembre 2014).

De la part des groupes étudiants, cette stratégie revient à affirmer – explicitement dans le cas de la FEUQ et de la FECQ, et implicitement dans le cas de la CLASSE – que la jeunesse à un intérêt à voir les libéraux remplacés à la prochaine élection par le Parti québécois (PQ). En fait, le PQ est un parti de la grande entreprise, un instrument de la bourgeoisie aussi éprouvé que le premier ministre Jean Charest et ses libéraux ou que le premier ministre canadien Harper et ses conservateurs. En effet, c’est justement en raison de ses liens avec la bureaucratie syndicale et des illusions qu’il est plus « proche du peuple » que le PQ a souvent pu être un meilleur outil de la classe dirigeante pour imposer son programme de droite.

La lutte contre la hausse des frais de scolarité et en défense de l’éducation en tant que droit social nécessite un tournant vers la classe ouvrière : la seule force sociale dont les intérêts de classe résident dans la réorganisation de la vie économique pour faire des besoins sociaux, et non le profit, le principe directeur. C’est aussi la seule force sociale qui a le pouvoir d’effectuer cette réorganisation.

Les étudiants trouveront leurs plus solides alliés parmi les travailleurs francophones et anglophones du Canada, des États-Unis et de partout dans le monde. Les mesures d’austérité imposées par le gouvernement libéral Charest – les coupes dans les dépenses sociales, la privatisation, les taxes régressives et la hausse des tarifs – font partie d’une attaque mondiale contre la classe ouvrière qui vise à détruire tout ce qui reste des gains sociaux obtenus par les soulèvements de masse du siècle dernier. La santé et l’éducation publiques, les retraites et les droits de négociations collectives sont tous sous attaque.

Le gouvernement conservateur fédéral et le gouvernement libéral de l’Ontario mettent en oeuvre leur propre programme de vastes mesures d’austérité, dont des coupes draconiennes dans les dépenses sociales, une hausse de l’âge de la retraite et la destruction de l’assurance-emploi. En Grèce, en Espagne et à travers l’Europe, les gouvernements procèdent au démantèlement des services publics, réduisent le salaire minimum et éliminent toutes les contraintes aux suppressions d’emplois et à l’intensification du travail. Aux États-Unis, le président Obama se vante de « ressusciter » l’industrie automobile – ce que veut dire de la rendre de nouveau profitable pour les investisseurs – en imposant des coupes draconiennes dans les salaires et les avantages sociaux, entre autres en réduisant radicalement les salaires des nouveaux employés.

Cette attaque globale vise à faire payer la classe ouvrière pour la plus grande crise du capitalisme mondial depuis la Grande Dépression des années 1930. Comme dans les années 1930, l’élite capitaliste commence à avoir recours à des mesures autoritaires pour imposer son programme d’austérité et de guerre. Durant la dernière année, le gouvernement conservateur du Canada a utilisé à maintes reprises des lois spéciales pour briser les grèves anti-concessions, y compris à Air Canada, Postes Canada et, cette semaine, Canadien Pacifique.

Un tournant vers la classe ouvrière signifie de faire de la grève étudiante le catalyseur d’une mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière au Québec, à travers le Canada et l’Amérique du Nord, contre toutes les coupes dans les dépenses sociales, les emplois et les salaires, et comme partie d’une lutte plus vaste de la classe ouvrière mondiale contre le capitalisme.

Cela signifie d’aider les travailleurs à se défaire de l’emprise politique et organisationnelle des syndicats procapitalistes. Ces organisations ne parlent pas au nom de la classe ouvrière et ne la représentent pas. Ils étouffent la lutte des classes depuis des décennies en imposant les suppressions d’emplois et les concessions. Lorsque les présidents des trois principales centrales syndicales du Québec ont rejoint Charest pour forcer les étudiants à accepter l’entente au rabais du mois dernier en les menaçant, ils reprenaient un rôle qu’ils ont joué un nombre incalculable de fois au cours du dernier quart de siècle.

Le NPD, le parti des syndicats au Canada anglais, cherche ouvertement à favoriser la défaite des étudiants, tentant ainsi de convaincre l’élite dirigeante canadienne qu’il peut remplacer les libéraux fédéraux en tant que parti de gouvernance « de gauche ». Il a refusé d’appuyer la grève étudiante ou de dénoncer la loi 78. Se disant « neutre » dans la lutte opposant les étudiants au gouvernement de la grande entreprise des libéraux, il a facilité l’adoption du radical budget d’austérité du gouvernement libéral minoritaire ontarien en s’abstenant de voter.

La grève étudiante a démontré que toute lutte pour des besoins sociaux importants ou pour des droits démocratiques élémentaires amène la jeunesse et la classe ouvrière en confrontation directe avec le gouvernement, l’État, sa police et ses tribunaux, et tout l’ordre social capitaliste. La classe ouvrière doit mener une lutte politique et construire un parti socialiste révolutionnaire de masse pour mener cette lutte.

Le Parti de l’égalité socialiste se bat pour la formation de comités indépendants d’étudiants et de travailleurs afin d’organiser une résistance systématique à la loi 78, de lutter pour le développement d’une contre-offensive de la classe ouvrière, à travers le Canada et internationalement, contre les demandes de concessions des employeurs et contre les mesures d’austérité des gouvernements, et de préparer des actions de la classe ouvrière pour renverser les libéraux de Charest et les conservateurs de Harper.

Ces actions, aussi importantes qu’elles puissent être, ne peuvent servir qu’à développer l’unité, la combativité et la force de la classe ouvrière que si elles sont perçues et conçues comme faisant partie de la lutte pour la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière, pour un gouvernement ouvrier et la réorganisation socialiste de la société.