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Le jugement de Moubarak

Par Johannes Stern
6 juin 2012

Les verdicts rendus samedi dans le procès contre le président égyptien déchu, Hosni Moubarak, et ses principaux collaborateurs sont une mascarade politique.

Accusés d’avoir supervisé le meurtre par la police de manifestants durant les premières semaines de la révolution égyptienne en janvier-février 2011, Moubarak et l’ancien ministre de l’Intérieur, Habib El-Adly, ont été acquittés au motif qu’il n’y avait pas de preuve de leur implication. Tous deux ont été condamnés à la prison à vie mais seulement pour n’avoir pas mis fin au le massacre. Plus d’un millier de personnes avaient été tuées par la police durant le soulèvement initial.

Le tribunal a acquitté les adjoints d’El-Adly et les responsables de diverses forces de sécurité et de police qui avaient déchaîné les forces meurtrières contre les manifestants. Faute d’avoir trouvé des preuves que Moubarak avait activement commis un crime, le tribunal a avancé des raisons juridiques permettant qu'il soit acquitté, au cas où il ferait, plus tard, appel du verdict.

Le jugement blanchit la machine d’Etat égyptienne sur laquelle repose la junte militaire de l’Egypte, ainsi que le rôle joué par l’impérialisme américain et européen. Après avoir collaboré étroitement, des décennies durant, avec Moubarak, Washington et ses alliés, qui avaient soutenu Moubarak durant le soulèvement de février 2011, soutiennent à présent la junte. Début février 2011, alors que les forces de sécurité égyptiennes tuaient des centaines de manifestants, l’envoyé américain, Frank Wisner, avait déclaré, « Le rôle du président Moubarak reste absolument essentiel dans les jours à venir tandis que nous déterminons notre chemin vers l'avenir. »

Ce jugement montre clairement que le régime égyptien actuel repose sur un mensonge, à savoir l'affirmation que les aspirations sociales et démocratiques qui avaient poussé l’année dernière la classe ouvrière dans une lutte révolutionnaire pouvaient être satisfaites par la simple éviction de quelques responsables au sommet de l’appareil d’Etat.

Tout examen sérieux des crimes de Moubarak révèlerait au grand jour l’ensemble de l’appareil d’Etat de la classe dirigeante égyptienne. La junte égyptienne, qui se compose des vieux généraux de Moubarak, repose sur les mêmes forces de sécurité que celles de Moubarak, et est protégée par son système judiciaire, financée et armée par ses alliés au sein des puissances impérialistes.

Le verdict a aussi affiché au grand jour la faillite politique de la « gauche » petite bourgeoise égyptienne. Hostile à une lutte révolutionnaire pour mobiliser la classe ouvrière et renverser le régime et lutter pour le socialisme, elle prétend pouvoir plutôt construire la démocratie sous la dictature de la junte. Le verdict du procès Moubarak confirme une fois de plus la fausseté de la soi-disant « transition démocratique » qui a lieu sous le joug de la junte – dont les prochaines élections présidentielles du 16.17 juin.

Les deux candidats qui participeront au second tour – Ahmed Shafiq, dernier premier ministre de Moubarak, et Mohamed Mursi, candidat du parti de droite des Frères Musulmans (FM) – sont profondément hostiles à la révolution. Shafiq aurait, dans un discours prononcé devant la Chambre de Commerce américaine en Egypte, décrit Moubarak comme un « exemple à suivre » en promettant de restaurer l’ordre d’ici un mois en recourant à des exécutions et à la force brutale.

Mursi, qui a collaboré avec la junte et qui entretient des relations étroites avec les Etats-Unis, a aussi clairement fait comprendre qu’il avait l’intention de recourir à l’appareil policier de Moubarak. Après avoir remporté le premier tour des élections, il a fait l’éloge de la police et de l’armée en leur assurant que « le statut des policiers et des officiers resterait le même. »

Malgré ces déclarations, les forces de la « gauche » petite bourgeoise sont en train d’intensifier leur campagne pour soutenir Mursi et, à travers lui, l’ordre social établi. Samedi sur la Place Tahrir, Hisham Fouad, dirigeant du groupe Socialistes révolutionnaires (SR) a déclaré : « Je soutiens stratégiquement Mohamed Mursi dans les élections présidentielles. Nous croyons que si un grand nombre de personnes continuent d’affluer sur les places et dans les rues en Egypte, il sera plus difficile à Shafiq d’arriver au pouvoir. »

L’appel lancé par la « gauche » petite bourgeoise de voter de façon « stratégique » pour la droite islamiste qui les aligne sur l’Etat égyptien est la dernière d’une longue liste de trahisons politiques.

Au cours des premiers mois de la révolution, les SR avaient fait l’éloge de la junte comme étant une force progressiste, en affirmant que les généraux de la junte pouvaient être contraints d’en bas de faire des réformes et de nettoyer les institutions du régime Moubarak. Après que cette perspective a été brisée l’année dernière par des appels populaires en faveur d’une « seconde révolution » – à laquelle les SR se sont opposés – ils appuient à présent les Frères musulmans islamistes comme alternative aux anciens responsables du régime Moubarak.

Après les victoires initiales, l’expérience de la révolution a montré que les vagues de protestations, bien que massives, ne peuvent pas garantir la victoire de la révolution sociale et des revendications démocratiques. La classe ouvrière n’obtiendra rien en tentant de faire pression ou en réformant l’appareil d’Etat du régime Moubarak ; la seule voie pour aller de l’avant est de lutter pour le renverser.

La tâche critique à laquelle est confrontée la classe ouvrière est la construction de ses propres organes de lutte, en jetant les fondements pour le renversement du régime et son remplacement par un Etat ouvrier luttant pour une politique en Egypte, au Moyen-Orient et internationalement.

Seul un tel Etat ouvrier sera en mesure de dresser un bilan complet des crimes de Moubarak et de ses partisans impérialistes.

(Paru en anglais le 5 juin 2012)