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Une porte-parole de la CLASSE : « Nous avons perturbé le gouvernement »

Par une équipe reporters
14 juillet 2012

Dans le cadre de sa couverture de la grève étudiante au Québec, qui dure maintenant depuis près de cinq mois, le World Socialist Web Site publie la retranscription éditée d'un entretien qu'il a eu avec Jeanne Reynolds, une dirigeante de la CLASSE (Coalition large de l'Association pour une solidarité syndicale étudiante).

Défendant l'idée que l'éducation devait être un droit social, la CLASSE a amorcé le mouvement de grève provincial contre la hausse radicale des droits de scolarité universitaires du gouvernement libéral du Québec. À l'opposé des syndicats et des autres principales fédérations étudiantes, qui entretiennent tous des liens étroits avec le Parti québécois pro-patronal, la CLASSE à appeler à défier la loi 78, une loi qui criminalise la grève étudiante et qui impose de sévères restrictions au droit de manifester partout au Québec, sur n'importe quelle cause.

Reynolds, une cégépienne de 20 ans, est l'un des trois porte-parole officiels de la CLASSE.

Keith Jones, du comité de rédaction du WSWS a commenté sur les questions politiques soulevées dans l'entrevue avec Reynolds (voir : La politique de protestation de la classe moyenne ou une orientation socialiste vers la classe ouvrière : Une critique des politiques de la CLASSE ).

CLASSE

WSWS : Le conflit dure maintenant depuis quatre mois. Le gouvernement a clairement pris une ligne très dure : la répression policière et finalement la loi 78. Pourquoi, d’après vous, le gouvernement est-il si intransigeant, si hostile aux revendications des étudiants?

Jeanne Reynolds : Nous savions dès le début que ça allait être difficile de changer la situation parce que pour ce gouvernement-là, la hausse des frais de scolarité est la pointe de l’iceberg. Si la hausse des frais de scolarité passe malgré tout, il aura plus de libertés pour imposer toutes les mesures tarifaires et enclencher la « révolution culturelle » [faire du modèle « utilisateur-payeur » un principe fondamental dans les services publics] qu’il voulait faire. Parce qu’il faut quand même le dire, la population étudiante c’est la population qui est le plus à même de contester les choses, de partir en grève.

L’obstination du gouvernement relève presque de l’obscénité, dans le sens des erreurs qu’il a faites. Le gouvernement n’a jamais saisi les occasions de sortir du conflit.

Un article est paru dans le Guardian il y a peut-être deux mois. Le journaliste disait que le conflit au Québec était une des premières menaces réelles au néolibéralisme en Amérique du Nord. Au début, je croyais que c’était un peu ambitieux, mais maintenant, je pense que c’est vrai. Nous avons à ce point perturbé et déstabilisé ce gouvernement qu’il est rendu dans ces derniers retranchements les plus extrêmes. Il a été poussé à bout, mais il a montré son vrai visage aussi, je pense, aux yeux de la population.

WSWS : Il est clair que la grève a ébranlé le gouvernement. Mais nous avons vu que le gouvernement, étant ébranlé, est devenu encore plus intransigeant et féroce. Justement parce que ce qui est en jeu, comme vous dites, c’est son programme de démantèlement des services publics et de destruction des droits sociaux. C’est le programme d’austérité de la classe dirigeante dans son ensemble, en Espagne, en Grèce, au Portugal, partout.

JR : Oui, c’est un combat qui se retrouve un peu partout, pas seulement ici au Québec. Sauf que nous, ça s’est matérialisé à travers la grève étudiante, qui s’est de plus en plus dirigée vers une lutte plus populaire.

WSWS : Pensez-vous que si vous poursuivez la lutte de la façon dont vous l’avez développée, le gouvernement sera éventuellement forcé de négocier ou de changer de position ?

JR : Nous, à la CLASSE, nous avons toujours eu un mandat de négociation. C’est-à-dire que si le gouvernement nous appelle pour négocier, nous allons y aller. Pour nous, ce n’est pas l’axe de lutte principal, ce n’est vraiment pas la façon de régler le conflit. Le conflit peut se régler ainsi : soit qu’ils annulent la hausse complètement ou soit qu’ils déclenchent des élections. S’ils ne déclenchent pas d’élections et que nous pouvons recommencer la grève au mois d’août [au moment où le gouvernement prévoit faire reprendre la fin de la session d’hiver qui a été suspendue], parce qu’il est prévu que les associations étudiantes reprennent la grève au mois d’août, si nous pouvons être appuyés par d’autres centrales syndicales, les grands syndicats de la fonction publique, seulement pour quelques journées de mobilisation massive, nous aurons un poids très, très grand.

WSWS : Cela soulève toute une série de questions. Premièrement, pensez-vous que les syndicats vont vous appuyer ? Ils ont annoncé qu’ils allaient obéir à la loi 78. Deuxièmement, que pensez-vous de l’appui que vous avez reçu jusqu’à maintenant des centrales syndicales ?

ReynoldsJeanne Reynolds

JR : Nous avons un appui formel. Mais il est certain que nous sommes loin du syndicalisme d’il y a une trentaine d’années, ou même plus. C’est un syndicalisme moins combatif, plus accommodant. Est-ce que ces gens vont élaborer un plan pour la grève sociale, par exemple, qui pour nous est quand même possible ? Je sais qu’il y a beaucoup de choses qui peuvent freiner ça. Il y a toutes sortes de règles : par exemple, le fait que chaque personne peut perdre de l’ancienneté.

En fait, il y a deux parties. Il y a les gens qui n’aiment pas la crise sociale : une bonne partie de la population et du mouvement syndical en général. Du moment que l’ordre est perturbé, il y a quelque chose qui ne va pas et il faut toujours ramener ça à l’ordre. Et d’ailleurs, la FECQ le dit souvent : “la crise sociale doit arrêter, il faut retourner à la paix sociale”. Alors que pour nous, c’est quelque chose de bon d’être en crise. On est dans un moment d’ébullition, d’effervescence. Ça entraîne des crises de conscience plus importantes qui peuvent mener à quelque chose de plus grand, disons une mobilisation plus grande.

WSWS : Sur la question électorale, de quelle façon les élections pourraient-elles régler les choses. Est-ce que le Parti québécois représente une alternative viable pour les étudiants et la classe ouvrière ?

JR : Pour nous, ce n’est pas la façon de régler les choses. Quand on nous dit que la démocratie, c’est une fois aux quatre ans, ça nous fait un peu grincer des dents. Pour nous, la démocratie est la voix qu’on exprime lorsque nous sommes dans la rue.

WSWS : Au début du mois de juin, la CLASSE et les autres associations étudiantes ont soumis une contre-offre qui acceptait une augmentation des frais de scolarité sur les cinq dernières années d’une période de sept ans.Si le gouvernement avait accepté cette offre, pensez qu’une telle entente aurait été acceptable pour les étudiants ? Cette contre-offre n’était-elle pas basée sur l’idée que la venue au pouvoir d’un gouvernement péquiste lors de prochaines élections pourrait faire en sorte que les demandes des étudiants soient satisfaites ?

JR : C’est vraiment plus les autres fédérations étudiantes [la FECQ et la FEUQ] qui ont avancé cette idée à la table de négociation. Mais je pense que notre comité de négociation a un peu laissé les choses aller. De toute façon, cette proposition n’aurait pas nécessairement passé dans nos associations étudiantes.

La FECQ et la FEUQ se basent sur la perspective que ce gouvernement doive déclencher des élections d’ici 18 mois. Pour ces fédérations étudiantes, le fait que le PQ soit élu est une solution. Ça peut être une solution à court terme disons, parce que si le PQ est élu minoritaire, il n’est pas tellement en posture de tenir la ligne dure comme Jean Charest.

La réélection du Parti libéral serait complètement désastreuse pour nous. Le PQ est un parti avec une ligne beaucoup moins dure.

WSWS : Mais la dernière fois où le PQ a été au pouvoir, entre 1996 et 1998, ce parti n’avait-il pas imposé le plus grand programme d’austérité jamais vu au Québec, avec l’appui des syndicats ?

JR : Oui, je sais. C’est pour ça que je vous dis que le scénario idéal, c’est que les élections ne soient pas déclenchées dès maintenant et qu’on puisse y aller de notre mobilisation et casser ce gouvernement. Et s’il recule sur la question des frais de scolarité, ça voudra dire que nos gouvernements ne sont pas là pour diriger pour nos élites économiques; qu’ils ne sont pas là pour diriger pour les banques; qu’ils ne sont pas là pour diriger pour les grandes compagnies, pour le 1 pour cent : ça voudra dire qu’ils sont là pour diriger pour l’ensemble de la population, dans l’intérêt du bien commun.

Je pense qu’il y a vraiment le rêve d’indépendance qui différencie le PQ du PLQ. Mais en réalité, le PQ va être autant dans la corruption et la collusion que le Parti libéral. Le parti qui pourrait se rapprocher le plus de la CLASSE, c’est Québec solidaire. Par contre, à la CLASSE, à l’ASSE, il y a une grande diversité d’opinions politiques. Ça va de l’anarchisme, au communisme. Il y a même des sociaux-démocrates.

WSWS : Vous avez parlé d’une grève sociale. Est-ce la stratégie que la CLASSE met de l’avant ? Et qu’entendez-vous par “grève sociale” ?

JR : Nous sommes dans une position assez précaire avec la loi 78 par rapport aux cotisations étudiantes. C’est-à-dire que si nous décidons de bloquer des cours, faire des piquets de grève, faire des manifestations près des cégeps, le gouvernement peut couper nos cotisations étudiantes durant plusieurs trimestres : un trimestre par journée [où la loi 78 serait défiée]. Si nous sommes en grève pendant 2 semaines, nous n’aurons pas de cotisations étudiantes pour 14 sessions.

Si ces articles-là ne sont pas suspendus, alors on se retrouve justement à se dire : “mais pourquoi ne pas y aller d’une grève sociale ?” Ils n’appliqueront pas l’ensemble des règlements, des lois. Puis en même temps, c’est le temps d’avoir un mouvement de mobilisation massif pour justement casser l’ensemble de ces politiques d’austérité.

C’est ça que nous avons envisagé. Pour l’été, nous prévoyons des conférences à travers le Québec, des conférences pour faire valoir nos revendications et discuter d’une grève sociale. Nous allons écrire un manifeste avec nos revendications. C’est comme un message à la nation, si vous voulez.

Une chose est sûre, si on veut une grève sociale ou des journées de mobilisation massive, il faut passer par la base des travailleurs et des travailleuses. Nous ne pouvons pas aller voir les présidents des centrales syndicales et leur dire : “Hé, voulez-vous faire avancer notre mandat de grève sociale ?” parce que nous savons qu’ils ne le feront pas. Il faut passer par la base des travailleurs et des travailleuses, les convaincre de la nécessité de faire ça. Eux vont faire pression sur leurs élus et après, ça va débouler. Mais ce n’est pas une tâche facile et j’avouerai que ce n’est pas nécessairement clair. Je ne pense pas que nous allons arriver à une grève sociale illimitée, peut-être quelques jours, mais pas quelque chose à long terme.

WSWS : Est-ce que cette grève aura pour perspective de renverser le gouvernement?

JR : Je pense que ça va être pour casser le gouvernement, pour renverser la vapeur, et pour dire : “nous en avons assez des politiques d’austérité; nous en avons assez de ce système électoral. Donc évidemment, tout ça entre en ligne de compte. Si on parle de renverser le gouvernement, je ne pense pas que nous allons arriver à l’Assemblée nationale avec nos fourches. Ce n’est pas dans cette perspective, mais plutôt dans la perspective où si nous pouvons changer les choses, modifier notre système politique, bien, nous le ferons. Mais il faut convaincre les gens de nous rejoindre et ce n’est pas tout le temps facile.

WSWS : Selon vous, quelle est l’attitude de la population travailleuse, de la classe ouvrière, face à la grève et face à la loi 78 ?

JR : Ce n’est pas clair. Parce que la plupart de la population ouvrière, des gens qui travaillent dans des usines ou des trucs comme ça, ne sont pas des gens qui vont être nécessairement avec nous. Il y a un genre de nouveau populisme. Je ne sais pas si vous voyez ce que je veux dire : des gens qui veulent payer de moins en moins d’impôts, qui veulent avoir plus, qui sont fâchés contre le gouvernement, mais qui veulent acheter plus. Et je ne pense pas que la classe ouvrière au Québec soit très malmenée. Il y a des usines où les gens sont très très bien payés, tellement bien payés que la culture de la grosse voiture et de la grosse maison est plutôt bien implantée un peu partout.

Il faut faire attention à cette notion de lutte de classes. Je pense que ça a vraiment changé. Et je dirais même qu’il y a une partie des gens les plus démunis qui, oui, vont être avec nous, mais qui en même temps ne s’intéressent pas à la politique.

Je dirais que c’est beaucoup la classe moyenne qui est là. Aussi, il y a des gens dans la classe bourgeoise, par exemple, qui ont des valeurs comme celles que nous défendons et qui sortent avec nous dans la rue. Il faut faire vraiment attention avec les classifications.

WSWS : La situation n’est pas du tout comme vous la présentez. Durant les derniers trente ans, la position sociale de la classe ouvrière s’est radicalement dégradée : les inégalités sociales et l’insécurité économique ont beaucoup augmenté. Le 10 % et surtout le 1 % ont récolté la grande majorité de l’augmentation des revenus. Au même moment, les salaires des travailleurs stagnent ou diminuent, les taxes augmentent et les services publics sont démantelés.

JR : Vous connaissez un peu le conflit de à Rio Tinto Alcan ? Je connais beaucoup de gens d’Alma qui disent que les gens qui travaillaient à Rio Tinto Alcan n’auraient pas été avec nous dans notre lutte actuellement, s’ils n’avaient pas été en lock-out. Parce que ce sont vraiment des gens qui contrôlent la richesse dans cette région-là et qui ont de grosses autos, de grosses piscines, et qui vivent de cette façon-là. Même moi, dans ma région, Salaberry-de-Valleyfield, il y a eu plusieurs fermetures d’usines et les gens, les travailleurs et travailleuses qui ont été mis à la porte, se sont retrouvés avec beaucoup de problèmes parce qu’ils avaient des maisons à 300 000$ qu’ils avaient payées, et ils étaient maintenant endettés. Je ne sais pas si vous comprenez, le rythme de vie a changé.

WSWS : Au Québec, comme au Canada et à travers le monde, les travailleurs sont systématiquement trahis par les syndicats procapitalistes et les partis “de gauche” qui défendent l’austérité, comme le NPD. Nous pensons que la seule façon d’aller de l’avant est par le développement d’un mouvement d’opposition basé sur la mobilisation de la classe ouvrière comme la seule force sociale qui peut réorganiser radicalement la société afin que les droits sociaux fondamentaux, que le capitalisme ne peut pas et ne veut pas garantir, soient assurés. Nous luttons pour que la grève étudiante devienne le catalyseur d’une mobilisation de la classe ouvrière à travers le Canada et internationalement, en défense de tous les services publics, de tous les emplois et de tous les droits ouvriers, contre la grande entreprise et ses représentants politiques.

JR : Nous contestons tout ce qui est tarification, privatisation et marchandisation de nos services publics. Mais peut-être que ça ne transparaît pas nécessairement tout le temps en raison des médias de masse, qui vont toujours essayer de restreindre ça à quelque chose de petit, quelque chose d’étroit, peut-être pour préserver le système. Je ne sais pas trop pourquoi ils font ça, mais c’est ce que nous ressentons. Souvent, les gens vont dire : « pourquoi ne parlez-vous pas de ça? », mais nous en parlons. C’est pour ça que nous voulions écrire un manifeste.

Nous avons démarré cette grève-là dans l’optique des frais de scolarité, mais ça a tellement dépassé la lutte que nous menions que je crois que nous sommes un peu dépassés. Les gens nous disent tout le temps : “Pourquoi ne faites-vous pas ça ?” Mais à un moment donné, il faut que les gens viennent nous proposer leur aide.

WSWS : Qu’est-ce que vous pensez de la signification internationale de ce qui se passe ici ?

JR : Je pense que beaucoup de gens ont été influencés par l’ensemble des luttes qui se déroulent actuellement au niveau international : le Printemps arabe, Occupy, les Indignés. La grève que nous avons faite a démontré que l’on pouvait créer des changements en agissant directement sur notre milieu, pas simplement en chialant, en se croisant les doigts et en attendant qu’un autre parti prenne le pouvoir. Le changement peut s’effectuer directement, en allant dans la rue, en faisant des blocages, des perturbations économiques. Puis si tout le monde se met à faire ça, bien on va pouvoir bouger et agir autrement.

(Article original paru le 7 juillet 2012)