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L’immolation par le feu de Moshé Silman

Par Chris Marsden
21 juillet 2012

L’immolation par le feu de Moshé Silman soulève la question fondamentale de la perspective politique pour les travailleurs et les jeunes en Israël et partout au Moyen-Orient.

Le geste de Silman est un acte désespéré pour lequel l’élite dirigeante israélienne est entièrement coupable. Les terribles circonstances personnelles qui l’ont poussé à s’immoler en s’arrosant d’essence en le laissant pour mort avec son corps brûlé à 90 pour cent sont bien connues.

La lettre expliquant son geste est un témoignage éloquent de deux choses : comment même un homme d’affaires qui a connu un certain succès avec sa petite entreprise peut être acculé à une pauvreté effroyable sous l’impact de la crise grandissante du capitalisme israélien et mondial et, ensuite, l’indifférence désinvolte de la classe politique et des autorités publiques.

« L’État d’Israël m’a volé et m’a dépouillé », avait-il écrit. « Ils ne m’ont rien laissé. »

« Je n’ai plus d’argent, ni pour mes médicaments, ni pour mon loyer », a-t-il ajouté. « Je tiens pour responsables l’État d’Israël, [le premier ministre] Benjamin Netanyahou et [le ministre des Finances] Youval Steinitz… Ils prennent aux pauvres pour donner aux riches. »

Même s’il est tombé plus bas que beaucoup d’autres, l’expérience de Silman est partagée par des millions d’Israéliens qui connaissent des difficultés de plus en plus grandes. Et pourtant, les médias et les politiciens insistent qu’aucune conclusion plus générale n’est à tirer de son sort. Pour Netanyahou, le geste de Silman est une « tragédie humaine » tandis que la dirigeante du Parti travailliste, Shelly Yechimovich, souligne qu’il « ne doit définitivement pas être considéré comme un symbole de la protestation pour la justice sociale ».

Le Jerusalem Post a été particulièrement indigné par les comparaisons faites avec Mohamed Bouazizi, le vendeur ambulant qui s’était immolé par le feu en décembre 2010. Son suicide avait joué un rôle de catalyseur dans le mouvement social de masse qui avait abouti à la chute du régime pour ensuite se propager à l’Égypte et au-delà.

Le Jerusalem Post, dans un éditorial portant sur ces événements, a écrit : « Devrions-nous croire que l’économie libérale et dynamique d’Israël et l’État providence relativement généreux peuvent être comparés au népotisme étouffant, à la bureaucratie byzantine et aux restrictions arbitraires en vigueur sous le régime autocratique du président d’alors en Tunisie, Zine el-Abidine Ben Ali ? »

La réponse est clairement oui.

Silman s’est immolé lors d’une manifestation le 15 juillet pour marquer le premier anniversaire des protestations sociales de masse connues sous le nom de mouvement du 14 juillet qui, à leur plus fort, avait fait descendre dans la rue plus d’un million d’Israéliens, sur une population d’à peine 7,75 millions.

Les protestations contre la hausse vertigineuse des prix du logement ont gagné un soutien de masse. Elles ont ciblé l’oligarchie — les 20 familles qui contrôlent la plus grande partie de l’économie dans un pays qui a l’un des plus hauts niveaux de pauvreté et d’inégalité parmi les pays développés, et où 75 pour cent des travailleurs gagnent 1.700 dollars (1.400 euros) ou moins par mois.

Les protestations ont exposé un des mythes de la bourgeoisie israélienne, mythe qui se trouve au cœur de l’argument du Jerusalem Post : Israël est différent du reste du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, une oasis de démocratie et de prospérité économique. Elles ont prouvé que la crise sociale en Israël est inséparablement liée aux développements sociaux, économiques et politiques qui ont lieu dans toute la région et qui, à leur tour, sont façonnés par l’aggravation de la crise du système capitaliste mondial.

Elles ont avant tout démontré que la division fondamentale au Moyen-Orient, comme partout ailleurs, n’est pas celle de la nationalité, de la race ou de la religion, mais de la classe. Les travailleurs juifs, tout comme leurs frères et soeurs arabes, sont confrontés à des attaques toujours plus brutales contre leur niveau de vie. En Israël, comme dans les pays arabes, l’ennemi des travailleurs n’est pas les travailleurs des autres pays, mais leur propre bourgeoisie et ses partisans impérialistes aux États-Unis, en Europe et ailleurs dans le monde. L’échec du système capitaliste mondial a créé les conditions objectives pour l’unification des luttes des travailleurs israéliens et arabes contre l’impérialisme, le sionisme et la bourgeoisie arabe.

Avec son geste, Silman voulait non seulement s’élever contre une situation terrible, mais avait l’espoir de galvaniser à nouveau le mouvement dans lequel il avait été un militant de la première heure. Il ne s’est pas seulement nettement inspiré du tunisien Bouazizi, mais aussi du retraité grec Dimitris Christoulas, qui s’était tué le 4 avril sur la place Syntagma en utilisant une arme à feu et en appelant les jeunes gens à se soulever contre le gouvernement. Dans des vidéos, Silman a affirmé qu’il fallait une « révolution ».

L’immolation par le feu de Silman a entraîné des protestations qui ont rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes contre Netanyahou et le gouvernement. Mais, il ne s’agit pas simplement de relancer le mouvement du 14 juillet.

La perspective sur laquelle ce mouvement fut construit est politiquement responsable de la mort de Silman et d’un certain nombre d’autres qui ont tenté de l’imiter et à qui on n’avait laissé aucun espoir.

Bien que remportant l’adhésion de vastes couches de travailleurs et de jeunes, la direction du mouvement a articulé les intérêts politiques et sociaux d’une mince couche de la petite bourgeoisie. Comme dans le cas d’innombrables organisations identiques, tels le mouvement Occupy Wall Street et celui des « indignés » en Espagne et en Grèce, leur insistance sur le slogan « pas de politique » devait garantir qu’il n’y ait aucune remise en cause essentielle de l’ordre économique établi, les éléments dirigeants des protestations recherchant plutôt s’assurer une meilleure position sociale.

Leur véritable désaccord avec l’oligarchie est qu’elle ne partageait pas le butin avec les couches aisées de la classe moyenne comme cela avait été le cas dans le passé. Ils ne veulent modifier le statu quo que dans la mesure où cela leur permettrat de se rapprocher du sommet de la société.

Tous ces mouvements ont connu un effondrement, en grande partie dû au fait que de nombreuses figures dirigeantes ont bénéficié des niches qu’ils recherchaient — en laissant les éléments les plus crédibles de plus en plus isolés.

Les deux principaux architectes du 14 juillet, Daphni Leef et Stav Shaffir, gèrent à présent une organisation à but non lucratif dont le but déclaré est de « changer l’ordre des priorités, pour recréer la mobilité sociale ». Aux dires de Shaffir : « Nous regrettons tous l’été dernier. C’était fantastique. Mais, il est temps de mûrir et de passer à autre chose. »

D’autres ont fait de même, en se lançant dans la politique ou en démarrant une affaire.

Haaretz, a rapporté le 1er juillet : « Les dirigeants des protestations contre la vie chère de l’été dernier ont rejoint les membres du monde des affaires et des universitaires pour former un pacte de la justice sociale. » Leur appel en faveur d’une « augmentation progressive du budget de l’État… pour faire tourner les roues du développement » est soutenu par le dirigeant de la fédération syndicale Histadrut, Ofer Eini, et des professeurs d'université.

Uri Matoki a déclaré, « Nous pensions enrôler autant de groupes que possible dans l’économie, des protestataires, des membres du système politique et principalement des acteurs de la société civile. »

Les protestations de 2011 ne furent que l’expression initiale d’une radicalisation —très large mais à ce moment toujours peu consciente politiquement — des travailleurs et des jeunes qui fait partie intégrante des mouvements de masse qui ont déferlé sur le Moyen-Orient et l’Europe contre la misère sociale qui ne cesse de s’approfondir et la tyrannie des banques.

Un an après, l’expérience politique amère de événements en Tunisie, en Égypte et ailleurs a montré que de telles éruptions spontanées de la colère sociale, même lorsqu’elles prennent des formes insurrectionnelles, n’enlèvent en rien à la nécessité d’un programme socialiste et international qui articule les intérêts indépendants de la classe ouvrière. Ce qui est requis c’est une lutte unie partout dans la région et dirigée par le Comité international de la Quatrième Internationale pour l’abolition du système de profit et l’établissement des États socialistes unis du Moyen-Orient comme partie intégrante d’une fédération socialiste mondiale.

(Article original paru le 19 juillet 2012)