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La zone d’austérité de l’Europe

Par Chris Marsden
14 juillet 2012

L’annonce du premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, de 65 milliards d’euros supplémentaires de coupes sociales et de hausse d’impôts confirme qu’il ne faut s'attendre à aucun abandon de la rigueur, ni de la part de l’Union européenne ni des gouvernements qui la constituent.

L’annonce de Rajoy est une déclaration de guerre de classe. Il s’est exprimé au parlement au moment où la police anti-émeute, munie de balles de caoutchouc et de matraques, attaquait des mineurs en grève menacés de perdre leur emploi ainsi que d’autres manifestants.

En retour pour ce troisième plan du genre en six mois, l'Espagne aura un an de plus pour atteindre les objectifs de réductions de son déficit et un éventuel renflouement additionnel de 100 milliards d’euros. Tout ceci devra également être récupéré par des coupes additionnelles de 100 milliards octroyés directement aux banques.

Tous les discours sur la « stratégie de croissance » en Europe ne signifient rien d’autre que d’énormes cadeaux faits aux banques et aux spéculateurs et pour lesquels les travailleurs doivent payer. Tout accord pour permettre un plus long délai de remboursement de la dette ne sera conclu que pour éviter une défaillance et s'accompagnera d’exigences de coupes sociales encore plus rudes qui seront imposées à un rythme plus rapide.

Il y a moins d’un mois, des gouvernements ont été élus en France et en Grèce sur la base d’une prétendue opposition à la rigueur. En France, le gouvernement du Parti socialiste de François Hollande a promis de mettre fin à la politique de Nicolas Sarkozy.

En Grèce, Nouvelle Démocratie et le PASOK, architectes du mémorandum signé avec la troïka – l’UE, le Fonds monétaire international et la Banque centrale européenne – ont promis de renégocier les modalités de remboursement. Nouvelle Démocratie et le PASOK ont fait ces promesses de campagne face à une opposition de masse contre l’austérité. Cette opposition s'est exprimée de façon déformée dans l'accroissement spectaculaire du soutien en faveur de SYRIZA, la Coalition de la Gauche radicale, qui est arrivée immédiatement en seconde position dans les élections.

Dernièrement, le premier ministre français, Jean-Marc Ayrault, a clairement fait comprendre que les budgets gouvernementaux s’efforceront de s’attaquer à ce qu’il a appelé une « dette écrasante » et « sans précédent » en réduisant de 43 milliards d’euros le déficit, cette année ainsi que l’année prochaine. D’importantes suppressions d'emplois et de services sont à venir malgré le discours cynique de Hollande sur l’anti-austérité.

En Grèce, la troïka n’a fait qu’une bouchée des appels à la clémence et a insisté pour que tous les objectifs soient respectés. Le gouvernement de coalition, se composant de Nouvelle Démocratie, du PASOK et de la Gauche démocratique, a docilement obtempéré.

La Grèce se trouve à présent dans sa cinquième année de récession avec près d’un travailleur sur quatre au chômage et plus de la moitié de tous les jeunes. Le salaire minimum a été drastiquement réduit de 22 pour cent pour s’élever à 600 euros par mois et, pour chaque nouveau travailleur recruté dans le secteur public, au moins cinq autres devraient être licenciés.

Le premier ministre Antonis Samaras a promis d’appliquer toutes les mesures précédemment acceptées, y compris l’élimination de 150.000 emplois dans le secteur public ainsi que de vastes privatisations. De plus, l’économie va se contracter de 6,9 pour cent cette année .

La Grèce a déjà réduit son déficit de 15,7 pour cent du produit intérieur brut (PIB) en 2009 à 9,2 pour cent en 2011 même si l’économie s'est contractée de 11 pour cent. Elle doit présenter un excédent budgétaire de 4,5 pour cent d’ici 2014, ce qui signifie une baisse d’au moins 15 pour cent de plus dans une situation de récession continue.

L’ensemble de l’Europe a été transformé en une vaste zone d’austérité. Et on ne voit pas le bout de la souffrance qui sera infligée. L’Europe opère comme une dictature de fait des banques, des grosses entreprises et des spéculateurs avec obstruction de tout chemin vers un changement démocratique, en vertu du décret de la troïka et des gouvernements qui fonctionnent comme les porte-parole de l’oligarchie financière mondiale.

Toutefois, le fait de réduire des millions de travailleurs et de jeunes à la misère sociale est bien plus que l’échec d’une politique poursuivie par la troïka. C’est l’expression de l’échec du capitalisme même.

C’est pourquoi le même sort est réservé à des centaines de millions, voire de milliards de travailleurs en Amérique, en Chine, en Inde et partout dans le monde. Seul le remplacement du capitalisme par le socialisme, en créant les conditions pour une utilisation rationnelle des vastes ressources du monde pour satisfaire les besoins sociaux – emplois, logements, éducation, soins de santé – ouvre une voie pour aller de l’avant.

Les dernières mesures d’austérité en date représentent une révélation dévastatrice des tendances pseudo-gauches petites-bourgeoises qui jouent un rôle crucial pour empêcher que l’opposition de masse des travailleurs et des jeunes ne prenne la forme d’un mouvement révolutionnaire indépendant contre le capitalisme. Elles ont leur part de responsabilité politique pour ces attaques.

En France, par exemple, le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) s’est aligné au premier tour des élections présidentielles derrière le candidat du Front de Gauche et ancien ministre socialiste, Jean-Luc Mélenchon, qui a servi de faire-valoir au Parti socialiste de Hollande. Au second tour, le NPA a appelé inconditionnellement à soutenir Hollande.

Le rôle le plus en vue a été joué par SYRIZA en Grèce et qui incorpore des factions de la plupart des groupes pseudo-gauche. SYRIZA et son dirigeant Alexis Tsipras ont obtenu un immense soutien pour leur opposition déclarée au mémorandum et au programme d’austérité conclu avec la troïka.

Le soutien de SYRIZA a augmenté au cours de ces quatre dernières années en passant d’à peine quatre pour cent de l’électorat à 27 pour cent et l’organisation a bénéficié de l’appui d’une majorité d’électeurs âgés de moins de 50 ans. SYRIZA a obtenu son plus fort pourcentage de voix des travailleurs du secteur privé et public, des chômeurs, des étudiants et des habitants des municipalités les plus pauvres.

Toutefois, SYRIZA s’est employée à canaliser l’opposition de masse de la classe ouvrière et des jeunes dans l’impasse consistant à en appeler à l'UE pour que celle-ci accorde des concessions. Tsipras n’a cessé de donner des assurances à l’élite dirigeante, disant vouloir rembourser les dettes de la Grèce en mettant un terme à la fraude fiscale et en demandant en échange à peine plus qu’un prolongement du délai de remboursement.

Il a critiqué Nouvelle Démocratie et le PASOK pour avoir conclu un mauvais accord tout en défendant catégoriquement l’UE des banques et soutenant ses institutions. Ne s’exprimant pas pour la classe ouvrière mais plutôt pour des sections désavantagées de la bourgeoisie grecque, il rejette une lutte pour le socialisme et contre les classes dirigeantes grecques et européennes.

Depuis les élections, SYRIZA a émergé comme une opposition loyale au gouvernement en lui reprochant de ne pas faire assez pour exploiter les difficultés de l’UE et de garantir le genre de concessions obtenues en Espagne – des modifications des modalités de remboursement qui en réalité ne profiteraient qu’à la bourgeoisie grecque et aux banquiers du monde entier.

En dépit de leurs discours socialistes, des organisations telles que le NPA et SYRIZA font partie des sections aisées de la classe moyenne supérieure. Leur orientation vers l’UE reflète leur soutien au système capitalise au sein duquel elles cherchent à se tailler une plus grande part de la richesse qui est extraite de la classe ouvrière.

Ils opèrent comme une couche privilégiée qui se tient au-dessus de la classe ouvrière et qui se charge de la contrôler politiquement et idéologiquement pour le compte de la bourgeoisie. La défense de la classe ouvrière contre l’attaque capitaliste est inséparablement liée à une lutte politique pour briser l’influence de ces organisations pseudo-gauches.

Les travailleurs et les jeunes partout en Europe doivent rejeter la chimère de la réforme de l’UE et adopter une perspective tout à fait nouvelle – une perspective qui prône leurs véritables intérêts. Il faut construire de nouveaux partis authentiques de la classe ouvrière afin de mobiliser une contre-offensive contre les partis, les gouvernements et les institutions du patronat, y compris l’UE.

L’établissement de gouvernements ouvriers et des Etats socialistes unis d’Europe sont la tâche fixée par l’histoire et pour laquelle lutte le Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article original paru le 12 juillet 2012)