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Les candidats à l’élection présidentielle égyptienne donnent un aperçu de leurs programmes contrerévolutionnaires lors d’un débat télévisé

Par Johannes Stern
25 mai 2012

Amr Moussa et Abdel Moneim Aboul Fotouh, les deux principaux candidats à la présidence égyptienne, ont donné un aperçu de leurs programmes contre la classe ouvrière lors d’un débat télévisé tenu avant le premier tour des élections présidentielles du 23-24 mai.

Les deux candidats sont des politiciens bourgeois d’expérience. Moussa, un candidat libéral et laïque, a été chef de la Ligue arabe entre 2001 et 2011. Il avait été précédemment ministre égyptien des Affaires étrangères durant dix ans, sous l’ancien dictateur Hosni Moubarak, allié des États-Unis, maintenant évincé. En raison de sa position laïque et des liens étroits qu’il entretient avec le régime Moubarak, Moussa serait l’un des candidats favoris de la junte militaire au pouvoir.

Aboul Fotouh, un dirigeant de longue date des Frères musulmans (FM), a été expulsé l’an dernier des FM après avoir annoncé qu’il prévoyait poser sa candidature à la présidence. Il a l’appui des islamistes modérés qui critiquent un autre candidat des FM, Mohamed Mursi. Il a récemment obtenu le soutien du parti salafiste Al-Nour et du parti islamiste d’extrême droite Al-Gama’a Al-Islamiyya.

Moussa et Fotouh, qui se présentent tous deux en tant qu’indépendants, ont clairement exprimé dans leurs déclarations leur hostilité aux luttes révolutionnaires des masses ouvrières égyptiennes. Ils parlent au nom de la petite et extrêmement riche élite dirigeante égyptienne, qui cherche à défendre le capitalisme égyptien et la domination impérialiste à travers le Moyen-Orient.

Essentiellement, les deux candidats étaient d’accord sur toutes les grandes questions concernant la politique économique, intérieure et étrangère. Des disputes ont éclaté seulement lorsque Fotouh a accusé Moussa d’être « un candidat de l’ancien régime », et que Moussa a qualifié Fotouh de « violent islamiste ».

Les deux candidats ont acclamé l’armée égyptienne, qui a mis en place une dictature brutale après que les travailleurs et la jeunesse d’Égypte ont évincé Moubarak le 11 février 2011. Ils ont aussi fait savoir qu’ils ne toucheraient pas aux privilèges financiers ou aux intérêts économiques de l’armée après l’élection, et qu’ils tenteraient au même moment de réprimer les grèves et les manifestations.

Lorsqu’il a été questionné sur le rôle que devrait jouer l’armée lors des cinq prochaines années, Moussa a demandé aux Égyptiens « de respecter les forces armées ». Il a soutenu que le budget militaire devait être discuté par une commission de sécurité nationale « à huis clos, par souci de sécurité nationale ».

Fotouh a annoncé, « dans la situation instable actuelle », qu’il prévoyait nommer un « homme de l’armée » au poste de ministre de la Défense. Il a ajouté qu’il était impossible de « bâtir un État sans une défense » et une armée forte.

Cette insistance sur l'influence politique continue de l'armée expose le véritable caractère des élections. Elles ne visent pas, comme le prétendent les médias et les partis politiques bourgeois, à redonner le pouvoir à un « gouvernement civil » et à établir une société juste et démocratique, mais plutôt à assurer la continuité du régime militaire sous une forme différente.

L’armée est le pilier de l’État capitaliste égyptien, et de larges sections de l’élite dirigeante égyptienne sentent qu’elles doivent continuer à compter sur elle afin de contrôler les masses égyptiennes.

Le même jour où se déroulait le débat présidentiel, le Conseil suprême des forces armées (CSFA) a imposé un couvre-feu dans la région d’Abbasseya au Caire, où le ministère de la Défense est situé. Le weekend dernier, la junte a lancé une répression à grande échelle contre des manifestants anti-CSFA devant le ministère.

Les deux candidats ont exprimé clairement qu’ils soutiennent, et qu’ils sont même prêts à intensifier les mesures répressives de la junte. Moussa a décrit les manifestations à Abbasseya comme « très sérieuses », déclarant qu’il n’aurait pas attendu pour envoyer « la police et empêcher que la situation ne se détériore ».

Fotouh a déclaré que les manifestations ne se seraient pas produites sous sa présidence. Les deux candidats ont promis de « ramener la sécurité » au pays et de restructurer le ministère de l’Intérieur et la police.

Moussa et Fotouh ont exprimé clairement que leurs politiques économiques seront dirigées contre la classe ouvrière. Moussa a souligné qu’un système d’imposition restructuré devrait « encourager les investisseurs », puis chaque candidat a proposé, s’il était élu, de réduire les subventions, mentionnant la nourriture, l’électricité et le soutien aux usines. Les coupes de subventions appauvriront encore plus les masses égyptiennes, qui dépendent en particulier des subventions sur le pain.

Quant à la politique étrangère, les deux candidats ont signalé à l’Occident que l’Égypte maintiendra ses relations stratégiques avec l’impérialisme américain. Les deux ont convenu que le traité de paix avec Israël doit être maintenu. Moussa a souligné « l‘obligation du président de gérer de telles questions de manière responsable ». Fotouh a affirmé être un « ennemi » d’Israël et a proposé de « réviser l’entente », mais de garder les sections qui sont en faveur des intérêts de l’Égypte.

La position de Fotouh, visant à gagner de la crédibilité parmi les masses égyptiennes, qui sont profondément hostiles au traité, est une supercherie. Son appel à une « révision », mais non l’annulation du traité rend clair que, tout comme Moussa, il est prêt à accepter les politiques fondamentales pro-impérialistes et antiouvrières en lien avec le traité. Le traité de paix a été signé entre Israël et l’Égypte en 1979 sous les auspices des États-Unis dans le but de mettre les populations arabes et juives sous le joug direct de l’impérialisme et de réprimer les Palestiniens.

Le débat a été télédiffusé sur deux chaînes satellites privées, qui ont présenté les élections comme un exploit de la révolution et une étape importante vers la démocratie et la justice sociale en Égypte. Les présentateurs de nouvelles ont prétendu que les Égyptiens seront dorénavant « ceux qui vont choisir aux urnes et qui vont décider de l’avenir de leur pays ».

C’est un mensonge. Le débat à la télévision a montré clairement que les travailleurs égyptiens et les jeunes qui ont renversé Moubarak n’ont aucune voix authentique dans les élections. Celles-ci prennent place sous une dictature militaire brutale et tous les candidats autorisés, que ce soit les libéraux, les islamistes ou les « gauchistes » petits-bourgeois, défendent les intérêts élémentaires de l’élite dirigeante égyptienne.

Les élections ne sont pas un moyen pour les masses de réaliser leurs aspirations sociales et démocratiques, mais plutôt un moyen pour les différentes sections de la bourgeoisie de se disputer l’influence. La nature contrôlée du sondage est mise en lumière par le fait que la junte a disqualifié le candidat ultraconservateur et salafiste, Hazem Salah Abu Ismail, et le candidat initial des Frères musulmans, le magnat milliardaire, Kheirat al-Shater.

L’armée voit les FM comme une menace à ses intérêts économiques. L’armée, tout comme les FM, contrôle de grandes sections de l’économie, et les politiques des FM favorisent l’investissement étranger et la privatisation. L’armée est réticente à concéder une quelconque partie de ses intérêts d’affaires et s’est récemment engagée à « lutter pour défendre » ses projets. De manière significative, le candidat pour les FM, Mohamed Mursi, n’a pas été invité au débat.

La lutte entre l’armée et certaines sections de la bourgeoisie va probablement continuer de croître pendant et après les élections. Cela doit être vu comme un avertissement aux jeunes et aux travailleurs égyptiens. Une confrontation violente entre l’armée et les islamistes serait utilisée par l’armée pour réprimer encore davantage les masses égyptiennes et réprimer encore plus brutalement leurs luttes politiques et sociales.

Les travailleurs égyptiens ne doivent avoir aucune illusion dans les élections, mais doivent plutôt se préparer à renverser la junte et le futur président pour établir un gouvernement des travailleurs qui luttera pour des politiques socialistes en Égypte et à travers la région.

(Article original paru le 17 mai 2012)