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Face au défi électoral, Chavez opère au Venezuela un tournant encore plus prononcé vers la droite

Par Bill Van Auken
9 octobre 2012

Le président vénézuélien, Hugo Chavez, s’est brièvement exprimé devant des centaines de milliers de personnes rassemblées jeudi 4 octobre à Caracas dans le dernier acte de la campagne pour les élections prévues dimanche 7 octobre.

Son concurrent de droite, Henrique Capriles, avait organisé un événement identique le dimanche précédent dans la capitale vénézuélienne. Les dirigeants de la coalition électorale de Capriles, connue sous son sigle espagnol MUD (Mesa de Unidad Democrática – Table de l’Unité démocratique) ont accusé le gouvernement de contraindre les fonctionnaires à participer à l’événement de jeudi. En vertu de la loi vénézuélienne, la campagne électorale doit prendre fin à minuit.

Les sondages ont été très variés et ont, en général, été traités avec méfiance. Les uns ont donné Chavez vainqueur en dépassant son adversaire de près de 20 pour cent ; les autres ont placé la course sur un plan statistique. Dans presque tous les cas, cependant, les sondages ont montré que l’écart entre les deux se rétrécissait. Actuellement dans la 14ème année de son mandat et faisant campagne pour aller jusqu'à 20 ans, Chavez semble faire face au défi le plus sérieux de sa carrière politique.

Lors des dernières élections présidentielles de 2006, Chavez avait battu son adversaire de droite par une marge de près de 2 contre 1. Cette fois-ci, la droite vénézuélienne cherche à présenter son candidat Capriles, l’ancien gouverneur de l’Etat de Miranda, comme un social-démocrate modéré sorti du moule de l’ancien président du Brésil, Luiz Inácio Lula da Silva.

Il a cherché à tirer profit du mécontentement populaire à l’égard du taux de criminalité qui a monté en flèche – et qui reflète en soi le chômage et l’inégalité sociale – de la dégradation de l’infrastructure, dont les fréquentes coupures de courant, et la corruption qui existe au sein de la couche sociale connue comme la boli-bourgeoisie. Il s’agit de capitalistes et de fonctionnaires qui se sont enrichis de la soi-disant révolution bolivienne de Chavez.

Capriles a promis de ne pas laisser tomber les « missions » sociales ou programmes d’aide destinés à fournir des produits alimentaires bon marché, un logement, des soins de santé et une éducation aux pauvres du Venezuela, mais de les rendre plus efficaces en les décentralisant, et en les déléguant aux Etats et aux municipalités. Dans le passé, la droite avait dénoncé ces programmes comme n’étant que des pots-de-vin accordés aux pauvres afin d’acheter une base de soutien pour le gouvernement.

Rejeton d’une famille fortunée qui contrôle un conglomérat médiatique et une chaîne de cinémas, Capriles, âgé de 40 ans, est impliqué dans la politique droitière depuis qu’il était étudiant. Il fut alors un membre du groupe fascisant catholique « Tradition, Famille et Pauvreté » qui avait joué un rôle en soutenant une vague de coups militaires qui avaient balayé l’Amérique latine dans les années 1960 et 1970.

Il fut un partisan du coup d’Etat avorté organisé par la CIA et qui avait brièvement destitué Chavez en 2002 et, en tant que maire de Baruta, un district de Caracas, il avait aidé à organiser un siège brutal de l’ambassade cubaine où Chavez et ses partisans étaient censés s’être réfugiés. Par la suite, il a soutenu la tentative de la direction de la société pétrolière publique PDVSA de déstabiliser le gouvernement par une « grève. »

Chavez et ses partisans ont dit que Capriles dissimulait délibérément son programme qui, disent-ils, inclura une politique économique de libre marché et un programme de rigueur destinés à transférer la richesse dans les mains de l’oligarchie du pays.

Alors que son adversaire a tenté d’orchestrer une campagne en tant que candidat social modéré, Chavez a lui mené une campagne plus droitière en lançant un appel spécial à la classe moyenne supérieure et aux riches pour qu’ils votent pour lui en tant que garant de la paix sociale.

Le mois dernier, lors d’une conférence de presse de son parti, le PSUV (Parti socialiste unifié du Venezuela), Chavez a déclaré : « Même les familles riches… devraient voter pour Chavez. Les couches moyennes, les professions libérales… devraient voter pour Chavez, parce nous garantissons la paix, la stabilité du pays et la continuation du développement pour faire du Venezuela une puissance. »

Chavez a mis en garde contre une « guerre civile » éventuelle s’il n’est pas réélu alors que son ministre de la Défense, le général Henry Rangel, a déclaré que des « rapports des services du renseignement » ont indiqué que certains groupes planifiaient après les élections des actions en violation de la « légalité constitutionnelle ».

Dimanche dernier, durant sa campagne, Chavez a dit à la télévision d’Etat vénézuélienne que, s’il était citoyen américain, il voterait pour Obama qu’il a décrit comme un « bon gars. » Il a ajouté « Je pense que si Obama était originaire de Barlovento ou d’un quartier de Caracas, il voterait pour Chavez. » Il a aussi été félicité Obama pour avoir dit « quelque chose de très raisonnable et de très juste… que le Venezuela n’est pas une menace pour les intérêts des Etats-Unis. »

En montrant clairement que ce n’était pas là de simples remarques loufoques, Chavez a poursuivi en disant que lors d’un troisième mandat, son objectif serait « d’initier une nouvelle période de relations normales avec le gouvernement des Etats-Unis. »

Alors que l’adversaire de Chavez prétend représenter la politique de Lula, la propre campagne de Chavez est dirigée par Joao Santana l’un des stratèges de la campagne de l’ex-président brésilien – un pourfendeur de la publicité politique et qui avait aussi joué un rôle primordial dans la campagne électorale de l’ancien officier de l’armée du Pérou et son actuel président, Ollanta Humala.

Alors que des programmes d’aide sociale financés par la manne pétrolière du Venezuela ont réussi à réduire de moitié le taux de pauvreté du pays, l’inégalité sociale, le chômage et l’insécurité persistent. Le pays connaît le plus haut taux d’inflation de l’Amérique latine à 27,6 pour cent en 2011 ; une bonne moitié des travailleurs est employée dans le soi-disant secteur informel, assujettie à la surexploitation et au chômage fréquent.

Tout en utilisant le slogan de « Socialisme du 21ème siècle » pour décrire son nationalisme financé par les exportations pétrolières et son populisme social, la réalité est que 14 ans de règne du « président-comandante » Chavez laissent les fondations du capitalisme intactes au Venezuela.

Selon les chiffres fournis par la Banque centrale du Venezuela, le secteur privé représente 71 pour cent du produit intérieur brut (excepté l’industrie pétrolière qui a été nationalisée depuis le milieu des années 1970), soit une part plus grande qu’en 1999, date d’entrée en fonction de Chavez.

L’Institut national des statistiques du Venezuela rapporte qu’en 2008, les employeurs du pays s’appropriaient 48,8 pour cent de la richesse produite contre 32,8 pour cent versés en salaires, contre 36,2 pour cent pour la bourgeoisie et 39,7 pour cent pour les travailleurs en 1998.

Une partie de ce processus est activé par l’énorme enrichissement d’une couche de la classe dirigeante autochtone du Venezuela, grâce en grande partie à la spéculation financière qu’alimente la richesse pétrolière du pays. Les profits bancaires vénézuéliens figurent parmi les plus élevés du monde, totalisant l’année dernière plus de 3 milliards de dollars, une hausse de 92 pour cent par rapport à 2010.

La réalité est que le « Socialisme du 21ème siècle » de Chavez n’a rien fait pour changer la dépendance et l’oppression qui sont l’héritage des 19ème et 20ème siècles. L’économie vénézuélienne demeure aujourd’hui, comme elle l’était à l’époque, totalement tributaire des exportations pétrolières et de l’importation à la fois des biens d’équipement et de consommation.

Vu que le Venezuela repose sur environ un cinquième des réserves pétrolières mondiales avérées, Chavez cherche à trouver des marges de manoeuvre en établissant de nouveaux liens économiques notamment avec la Chine tout en détournant une partie des bénéfices pétroliers pour payer les programmes d’aide sociale. Mais la relation fondamentale de dépendance demeure et les conglomérats pétroliers américains, tels Chevron, continuent de jouer un rôle crucial dans l’économie du pays.

La classe ouvrière vénézuélienne entre de plus en plus souvent en conflit avec le modèle Chavista. Selon l’Observatoire vénézuélien des conflits sociaux, le nombre de manifestations organisées par certaines sections de la classe ouvrière a grimpé à 225 en août, soit le chiffre le plus élevé depuis le début de l’année. L’organisation rapporte, qu’outre une combativité croissante de la classe ouvrière, le nombre de syndicalistes tués durant ces luttes a aussi augmenté, avec 65 tués recensés entre janvier et septembre de cette année.

Le gouvernement Chavez a tenté de criminaliser les grèves et les protestations, notamment celles organisés par les travailleurs du secteur public qui sont qualifiés de « contre-révolutionnaires. »

Pour toute une couche de pseudo-gauches en Amérique latine, en Europe et aux Etats-Unis, le « Socialisme du 21ème siècle » est défendu parce ce que précisément il est fondé sur un rejet du socialisme authentique. C’est-à-dire que cette couche de pseudo-gauches renie la conception marxiste que la transformation socialiste ne peut être réalisée que par une lutte révolutionnaire consciente de la classe ouvrière. Elle soutient la perspective que cette transformation socialiste sera appliquée comme un programme imposé par un mouvement nationaliste petit bourgeois ou un par un comandante charismatique.

Quel que soit celui qui sera élu le 7 octobre, la lutte des classes au Venezuela s’intensifiera sous l’impact de la crise capitaliste mondiale. La question décisive est la construction d’un nouveau parti révolutionnaire indépendant luttant pour la mobilisation politique de la classe ouvrière vénézuélienne comme partie intégrante de la lutte mondiale contre le capitalisme.

(Article original paru le 5 octobre 2012)