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Québec : le Fonds de solidarité et le corporatisme syndical

Par Laurent Lafrance
10 septembre 2012

L’hostilité des syndicats à l’égard de la grève étudiante du Québec a soulevé d’importants questionnements chez les étudiants. Après avoir refusé de mobiliser les travailleurs pour venir en aide aux étudiants qui faisaient face à la répression de l’État, la bureaucratie syndicale a aidé l’élite dirigeante à mettre fin à la grève et au mouvement d’opposition populaire envers le gouvernement Charest en les canalisant vers les élections provinciales et derrière le Parti québécois, un parti du grand patronat.

Une notice parue récemment dans La Presse sous la signature du président de la FTQ (Fédération des travailleurs du Québec), Michel Arsenault, jette une lumière sur les raisons objectives qui ont poussé les syndicats à s’opposer ouvertement à la lutte étudiante.

La notice a été écrite à l'occasion du dixième anniversaire du décès de Louis Laberge, président de la FTQ de 1964 à 1991 et fondateur du Fonds de solidarité. Après avoir décrit Laberge comme un grand militant syndical, Arsenault souligne : « Mais c’est l’ensemble du Québec qui garde en mémoire Louis Laberge comme étant le fondateur éclairé, en 1983, du Fonds de solidarité, un fonds de plus de huit milliards et demi de dollars aujourd’hui ».

L’importance accordée par Arsenault à la création du Fonds de solidarité témoigne du caractère corporatiste et parasitaire de la bureaucratie syndicale. Les dirigeants de la FTQ reconnaissent qu’ils doivent leurs salaires de six chiffres en partie au travail de Louis Laberge, un syndicaliste pro-entreprise et fervent opposant à la mobilisation indépendante des travailleurs et au socialisme.

La création du Fonds de solidarité FTQ en 1983 faisait partie de la réponse de la bureaucratie syndicale à la montée de la lutte des classes en pleine récession économique et le tournant de la bourgeoisie internationale vers une politique de guerre de classe, signalée par l'arrivée au pouvoir de Reagan et Thatcher. Cette réponse consistait à éloigner les syndicats de leur rôle traditionnel d’organismes de pression pour l'obtention de meilleurs salaires et conditions de travail dans le cadre du système capitaliste et à les transformer en agences directes du patronat dans l’exploitation de la classe ouvrière.

La fonction officielle du Fonds, une société de capital de risque, est d’utiliser l’argent notamment des travailleurs pour financer des petites et moyennes entreprises québécoises naissantes, mais dont l’avenir est à risque. Les gestionnaires du Fonds travaillent main dans la main avec les dirigeants des entreprises pour assurer la profitabilité de leur compagnie, laquelle dépend de façon générale de la diminution des salaires et conditions de travail des employés. Aussi, le fonds intervient fréquemment pour « sauver » des entreprises en leur fournissant des prêts et des investissements tout en imposant des concessions aux travailleurs.

Lors de la création du Fonds de solidarité, Louis Laberge avait dit que « le fonds ne sera pas un organisme de charité ni une agence de subventions à la place des gouvernements, il veut être rentable ». En devenant les principaux gestionnaires de tels fonds (la Confédération des syndicats nationaux, ou CSN, a aussi son propre fonds, Fondaction), toute une couche de bureaucrates syndicaux privilégiés ont développé des sources de revenus complètement étrangères et fondamentalement opposées aux intérêts des travailleurs.

Le Fonds FTQ s’est développé dans le contexte d’une importante crise économique mondiale au début des années 1980. Au Québec, la récession dura officiellement de l’été 1981 jusqu’à la fin de 1982. Durant cette période, le taux de chômage a grimpé à 14 pour cent.

Le gouvernement du parti québécois de René Lévesque profita de la crise pour attaquer les conditions de travail des employés du secteur public avec le plein appui de la FTQ et de la CSN qui tenait un discours plus militant. En 1983, Lévesque imposa aux employés du secteur public une baisse de salaires pouvant aller jusqu’à 20 pour cent en plus de leur imposer 109 conventions collectives.

Craignant que les travailleurs ne répondent à l’assaut du gouvernement péquiste par une mobilisation indépendante de classe, Laberge et la FTQ, avec l’appui de celui qu’il désignait régulièrement comme son « ami René » et d’une bonne partie de l’élite dirigeante québécoise, proposèrent l’idée d’un Fonds de solidarité comme une nouvelle façon de sauver les emplois.

Vers août 1982, au plus fort de la crise économique, Laberge affirma lors d’une rencontre avec Lévesque, que « la FTQ était prête à examiner tout projet qui permettrait que l’argent des coupures de salaires soit réinvesti dans des initiatives de création d’emploi. » En faisant croire que la défense des emplois dépendait de la bonne santé financière des entreprises, laquelle dépendait à son tour de reculs majeurs dans les salaires, emplois et conditions de travail, Laberge ne faisait que répéter le mensonge régulièrement mis de l'avant par la bureaucratie syndicale pour justifier sa suppression de toute résistance des travailleurs.

Laberge souligna alors que l’établissement du Fonds de solidarité était beaucoup plus « révolutionnaire » que la création d’un parti ouvrier, reconnaissant ainsi que la bureaucratie syndicale avait des intérêts opposés à ceux des travailleurs et s'opposait à toute mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière pour imposer sa propre solution à la crise capitaliste.

Quelques années après la création du Fonds, Laberge déclara devant la chambre de commerce de Montréal: « Pour empêcher le système de péter, la FTQ a jugé que le syndicalisme devait intervenir pour développer l’emploi, avec les partenaires sociaux. Nous avons décidé d’agir pour restaurer un climat de confiance dans un système économique et démocratique qui nous a assez bien servi jusqu’ici. »

Robert Bourassa, qui fut premier ministre libéral du Québec pendant 14 ans, réparti sur deux mandats, affirma pour sa part : « Avec ce fonds, les syndicats ne parlent plus de casser le système, mais de l’améliorer. C’est un signe de lucidité et de maturité de la part de la FTQ. C’est la voie à suivre si nous voulons passer à travers la crise. »

De façon générale, l’élite capitaliste québécoise appuyait fortement la création du fonds comme un moyen de renforcer la bureaucratie syndicale et de lui donner un incitatif financier direct, en tant qu'actionnaire dans des entreprises à risque, à augmenter l'exploitation des travailleurs. La création du Fonds n'a été possible que grâce aux importantes concessions du gouvernement fédéral conservateur de Brian Mulroney et celui de René Lévesque au Québec. Grâce aux avantages fiscaux offerts par les gouvernements fédéral et provincial, en plus de l’admissibilité au régime enregistré d’épargne retraite (RÉER), un placement dans le Fonds de solidarité rapporte au départ de 58 pour cent à 78 pour cent du montant investi.

La bourgeoisie francophone du Québec considérait le fonds comme une façon de renforcer leur mainmise sur l’économie de la province à travers le développement et le financement d’entreprises québécoises. Dans une entrevue soulignant la carrière de Louis Laberge, Jacques Parizeau, ancien premier ministre du Québec, a déclaré : « La FTQ, probablement plus que la CSN et le PQ, représente une sorte d’orientation fondamentale de notre société et sont un peu comme les deux bras d’une même opération ».

Bien que certaines couches de travailleurs aient la capacité de placer leur argent dans un tel fonds, les réels bénéficiaires sont ses dirigeants, les grands actionnaires et les entreprises qui reçoivent du capital. À titre d’exemple, en 2009, le salaire du PDG, Yvon Bolduc, était de 470 000 dollars, celui du premier vice-président aux investissements était de 309 000 dollars et celui du premier vice-président aux finances était de 299 000 dollars.

La direction du Fonds de solidarité a été confiée à l’élite économique et politique de la province. Son premier PDG de 1983 à 1997, le gestionnaire millionnaire Claude Blanchet, est le mari de Pauline Marois, actuelle chef du parti québécois et nouvelle première ministre du Québec. Son successeur, qui a dirigé le Fonds jusqu’en 2001, fut Raymond Bachand, le dernier ministre des Finances du gouvernement libéral de Jean Charest. Le président de la FTQ et actuel président du conseil d’administration du Fonds de solidarité, Michel Arsenault, est le bureaucrate syndical le mieux rémunéré de la province.

Le Fonds est devenu un acteur important dans l'économie québécoise et un moyen pour la bureaucratie de développer des liens financiers et personnels étroits avec la bourgeoisie québécoise. Il a fourni du capital non seulement à des centaines de PME de la province, mais aussi à de grandes entreprises, comme la firme de construction et d'ingénierie SNC-Lavalin, le câblodistributeur Vidéotron du milliardaire Pierre-Karl Péladeau, et la compagnie aérienne Air-Transat alors qu'elle était dirigée par François Legault, le chef actuel de la très à droite CAQ (Coalition Avenir Québec).

Le Fonds a aussi défrayé la chronique dans les derniers mois pour avoir investi des millions de dollars dans la firme du richissime homme d’affaires Tony Accurso, actuellement au centre de scandales de fraudes et de corruption dans le secteur de la construction. En 2008, Michel Arsenault aurait reçu d’Accurso un cadeau provenant de la bijouterie Birks d’une valeur de 12 000 dollars, en plus d’avoir été invité sur son yacht privé en 2009 aux côtés d’autres personnalités du monde politique et syndical.

La transformation des syndicats en entités économiques qui cherchent à obtenir une part des profits extraits du monde du travail est la conséquence d’un processus historique, et pas simplement de la corruption subjective des différents bureaucrates syndicaux. Leur alliance toujours plus étroite avec le patronat est le résultat de leur programme pro-capitaliste et nationaliste dans une situation de mondialisation de la production. Leur hostilité face à toute lutte ouvrière indique que la tâche essentielle pour les travailleurs n’est pas de réformer ces appareils bureaucratiques, mais de rompre avec elles en bâtissant de nouvelles organisations de lutte et surtout leur propre parti politique, basé sur une perspective socialiste et internationaliste.