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Québec : Un ancien premier ministre condamne la grève étudiante

Par Laurent Lafrance
29 septembre 2012

Dans une entrevue télévisée accordée à l’animateur et journaliste de droite Richard Martineau, l’ancien premier ministre péquiste du Québec de 1996 à 2001, Lucien Bouchard, a dénoncé la grève étudiante et le mouvement d’opposition populaire qu’elle a engendré en les qualifiant d’«antidémocratiques».

Reprochant à la nouvelle première ministre péquiste, Pauline Marois, d’avoir supposément appuyé les étudiants lors de la grève – laquelle a récemment été étouffée dans le contexte des élections provinciales, sous la pression de l’élite politique et de son flanc «gauche», représenté par les syndicats et les fédérations étudiantes – Bouchard a souligné qu’il «ne trouve pas que la rue est un instrument démocratique. Ce n’est pas une façon convenable de provoquer les décisions de l’État», ajoutant qu’«il faut savoir dire non à la rue (…) ce n’est pas la pression qui doit te faire céder».

Les propos de Lucien Bouchard font partie du tournant à droite de la classe dirigeante vers l’utilisation de méthodes autoritaires et antidémocratiques pour imposer son programme politique. Lorsque Bouchard s’en prend à «la rue», il dénonce en fait tout mouvement des jeunes et des travailleurs qui ose contester les politiques d’austérité de la grande entreprise.

Pendant que Bouchard tenait ce discours, l’armée annonçait qu’au moins quatre militaires de la base de Valcartier ayant tenu des propos haineux envers les étudiants sur des réseaux sociaux lors de la grève seraient jugés par un tribunal militaire. Tentant de défendre l’image de l’armée, l’officier Julie Brouillette a affirmé que les actes reprochés «ne viennent pas seulement ternir l’image, mais vont à l’encontre des valeurs militaires».

Selon le site Web Fachowatch, un militaire aurait proposé d’intervenir avec des balles de caoutchouc lors des manifestations alors qu’un autre, qui aurait récemment quitté l’armée, a dit qu’il faudrait rouvrir Auschwitz, le plus grand camp de concentration nazi de la Seconde Guerre mondiale, pour y envoyer les manifestants.

Bien que ces propos montrent le genre d’éléments réactionnaires qui peuvent œuvrer au sein de l’armée, ils ne vont pas sans rappeler ceux tenus au début de la grève par un haut fonctionnaire à la Direction générale de la fiscalité du ministère des Affaires municipales, Bernard Guay, qui appelait ouvertement à la violence contre les étudiants en donnant comme exemple les «mouvements fascistes» des «années 1920 et 1930».

En dépit du fait que le quotidien le Soleil, qui avait publié la diatribe fasciste de Guay, avait alors retiré le commentaire et offert des excuses, ces sentiments n’étaient pas une aberration : la violence contre les étudiants a été cautionnée tout au long du conflit par l’élite dirigeante. Le gouvernement et les médias ont utilisé des actes isolés de vandalisme comme prétexte pour l’intervention brutale de la police antiémeute, armée de balles de caoutchouc. Nombre d’étudiants, traités à tort de «casseurs», ont été régulièrement battus, asphyxiés et même incarcérés par les forces de l’État pour le «crime» d’avoir manifesté.

L’assaut sur les étudiants a atteint un niveau plus élevé avec le passage de la loi 12 au mois de mai (alors le projet de loi 78). Cette loi, qui criminalisait la grève étudiante et imposait d’importantes contraintes au droit de manifester a été accueillie avec enthousiasme par la grande majorité de l’establishment politique et les médias.

Le PQ et ses alliés dans les syndicats, qui avaient condamné, en paroles, la loi draconienne, avaient demandé à la population de la respecter. Lorsque le député de Québec solidaire, Amir Khadir, s’est fait arrêté lors d’une manifestation à Québec selon un règlement municipal similaire à la loi 78 adopté par la Ville de Québec, Pauline Marois a donné raison à son arrestation.

Bouchard fait partie de toute une section de péquistes et d’indépendantistes (ceux qui prônent la sécession du Québec) qui s’est opposée vigoureusement à la grève étudiante et au mouvement d’opposition populaire contre la loi 78. Le port du carré rouge, symbole de la grève étudiante, par de nombreux députés du PQ pour redorer l’image de leur parti a été hautement critiqué par des souverainistes en vue comme l’ancien chef du Bloc québécois Gilles Duceppe, le commentateur politique et ex-ministre péquiste Joseph Facal, ou l’ancien ministre péquiste et maintenant chef de la Coalition Avenir Québec François Legault.

Si Bouchard s’en prend encore si farouchement aux étudiants, c’est que, comme l’ensemble de l’élite dirigeante, il voit en leur grève une opposition implicite à tout le programme d’austérité que la bourgeoisie cherche à imposer aux travailleurs. Briser la grève étudiante et le mouvement d’opposition populaire à la loi 78 était un prérequis à la mise en oeuvre de coupes encore plus importantes dans les acquis de la classe ouvrière.

Partout au Canada et internationalement, la classe capitaliste se tourne vers des moyens antidémocratiques pour briser et criminaliser les mouvements de revendication de la classe ouvrière. Durant les 18 derniers mois, le gouvernement fédéral conservateur du premier ministre Stephen Harper a imposé des lois spéciales pour forcer le retour au travail des travailleurs à Air Canada, Postes Canada et CN Rail.

La manifestation du 22 septembre appelée par la CLASSE, la 7e consécutive organisée le 22 de chaque mois, qui comptait à peine quelques centaines de manifestants, a été accueillie par une intimidante présence policière. La manifestation a été déclarée illégale dès le départ par les policiers, car les organisateurs ne leur avaient pas fourni l’itinéraire de la marche, en vertu d’un règlement municipal de la Ville de Montréal adopté durant la grève étudiante. Des affrontements ont eu lieu entre manifestants et policiers, lesquels ont procédé à au moins deux arrestations.

La répression est solidement maintenue, même si le PQ, maintenant au pouvoir depuis les élections du 4 septembre, vient d’abroger, selon ses promesses électorales, certaines clauses de la loi 12. Cette brutalité commandée au plus niveau du gouvernement démontre une fois de plus que l’élite dirigeante est prête à utiliser tous les moyens répressifs nécessaires pour intimider et casser les mouvements de contestation.

Ce n’est que par d’âpres luttes au cours du siècle dernier que les travailleurs ont pu soutirer à la bourgeoisie certains droits démocratiques et sociaux, comme le droit aux soins de santé, à une éducation publique, à l’assurance-chômage ou le droit de manifester et faire grève. Ces droits sont maintenant sous l’assaut d’une véritable contre-révolution sociale de la part des élites à l’échelle mondiale et lorsque Bouchard calomnie cette «rue» avec haine, il exprime en fait l’attitude de l’élite dirigeante que ces droits arrachés par la classe ouvrière doivent être abolis.