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Une historienne de renom falsifie la guerre de Sécession américaine

Par Eric London et Jerry White
8 août 2013

Le mois dernier, des centaines de milliers de personnes se sont rassemblées à Gettysburg pour commémorer une bataille qui a été un point tournant dans la guerre de Sécession américaine. En juillet 1863, on se battait sur les plaines de la Pennsylvanie pour des questions fondamentales touchant aux droits démocratiques et aux fondements socio-économiques de la société. Lors de la cérémonie d’anniversaire 150 ans plus tard, les personnes présentes ont manifesté un profond désir de discuter de la signification de la guerre de Sécession et des questions essentielles sous-jacentes.

Ces questions ont été entièrement passées sous silence dans un discours prononcé par l’historienne Doris Kearns Goodwin. Son principal objectif semblait de dépouiller la guerre de Sécession de toute signification révolutionnaire durable.

Goodwin, auteure de Team of Rivals: The Political Genius of Abraham Lincoln et autres ouvrages, est une figure de premier plan de l’establishment universitaire et politique américain. Évoluant dans les cercles internes du Parti démocrate depuis l’administration Johnson, elle joue maintenant un rôle semi-officiel d’historienne d’État.

Il est avant tout important de souligner que dans son discours elle n’a guère prêté attention à l’événement même, à savoir la bataille de Gettysburg et la guerre de Sécession dans laquelle celle-ci s’inscrit. De nombreuses personnes dans le public l’ont d’ailleurs remarqué, et parmi celles avec lesquelles le World Socialist Web Site s’est entretenu dans les jours suivants, beaucoup ont exprimé perplexité et même colère à propos du fait que Goodwin semblait plus intéressée à parler de ses propres relations avec les différents responsables politiques que de la bataille mémorable qu'a été invitée à commémorer.

Cette attitude dédaigneuse est liée à un objectif plus vaste : minimiser la portée révolutionnaire du conflit en suggérant qu’il eut été mieux qu’il n’est jamais eu lieu, et assimiler la lutte contre l’esclavage à la politique identitaire moderne qui est axée sur la race, le sexe et l’orientation sexuelle, et constitue la marque de commerce du Parti démocrate notamment.

L’attitude fondamentale de Goodwin envers la guerre de Sécession en tant qu’événement a été résumée dans les remarques qu’elle a faites juste avant son exposé, lors d’une entrevue accordée au Gettysburg Times. « L’incapacité de résoudre le conflit politique entre le Nord et le Sud et la question de l’esclavage ont mené à la pire guerre de notre histoire, avec des centaines de milliers de morts et la destruction des trésors de notre pays », a-t-elle dit. Ce devrait être un avertissement au système politique américain qui a créé la démocratie : il faut collaborer en politique pour résoudre les problèmes, plutôt que d’avoir recours à la violence lorsqu’on échoue. »

Autrement dit, pour Goodwin, la guerre de Sécession est un désastre né de la malheureuse incapacité du Nord et du Sud à parvenir à un compromis durable sur la question de l’esclavage. Un tel point de vue n’aurait pas vraiment été déplacé parmi les « Copperhead », ces pro-esclavagistes du Nord. Par ses nombreuses références à l’Union (et Lincoln) comme étant raciste à cause de lois discriminatoires nordistes, Goodwin présente la guerre de Sécession non pas comme une lutte pour l’abolition de l’esclavage en tant qu’institution et forme de propriété, mais comme une simple étape vers l’élimination des préjugés raciaux.

Passant sous silence le fléau qu’était l’esclavage dans le Sud, Goodwin déclare qu’« au Nord, un ensemble de lois pour les Noirs, imposées de longue date, privait les Afro-américains de toutes sortes de droits fondamentaux. Dans de nombreux États du Nord, les Noirs ne pouvaient voter, occuper un poste politique, témoigner contre un Blanc, siéger dans un jury ou se marier en dehors de leur race. »

Bien qu’il y eut certainement de la discrimination dans le Nord, l'exposé de l’historienne présente l’esclavage comme un produit du racisme au lieu de l’inverse. Dans les faits, les préjugés raciaux ont été alimentés pour justifier un système économique déjà présent basé sur la servitude humaine.

Goodwin sépare la guerre de Sécession du mouvement et des rapports de classe afin d’assimiler l’abolition de l’esclavage à la politique identitaire moderne. Obligée de tracer une ligne droite traversant tout le XXe siècle pour faire ce lien, le mouvement des droits civiques devient une autre victime dans sa présentation. Pour Goodwin, « le Lyndon Johnson dont j’ai eu la chance de servir, a relevé le défi de nous rapprocher de l’idéal d’Abraham Lincoln » en adoptant le Civil Rights Act (Loi sur les droits civiques) en 1964 et le Voting Rights Act (Loi sur le droit de vote) en 1965. Déclarant Johnson comme un « politicien accompli » qui entretenait un « partenariat magnifique avec le Congrès » et invitait « républicains et démocrates au petit-déjeuner, au déjeuner, au cocktail et au dîner » afin de contourner l’obstruction montée par son propre parti, Goodwin appelle les deux partis aujourd’hui à « s'unir pour résoudre les problèmes du pays par la politique et non par la violence. »

C’est là une falsification historique grossière que d’attribuer les réformes des années 1960 aux allées et venues et transactions de Lyndon Johnson, décrit d’ailleurs plutôt étrangement par Goodwin comme un « vieux lion ». L'exposé de Goodwin revient à dire que les réformes des années 1960 n’ont rien à voir avec les millions de personnes qui ont manifesté massivement contre la ségrégation. Selon elle, ce sont plutôt des libéraux éclairés qui ont transmis l’égalité à partir d’un piédestal.

En fait, les masses ont dû arracher des réformes démocratiques élémentaires au Parti démocrate et à son aile sudiste dans les années 1960.

Le faux portrait que Goodwin livre de la guerre de Sécession et du mouvement pour les droits civiques est destiné à masquer les profondes tensions sociales qui caractérisent l’Amérique contemporaine. La tentative de Goodwin de présenter le mouvement des droits des homosexuels comme l’héritier de l’héritage égalitaire de la guerre de Sécession révèle encore plus clairement les intérêts de classe dissimulés derrière sa falsification de l’histoire.

En fait, l’adoption de la politique identitaire relative à la race, au sexe et à l’orientation sexuelle en tant que politique officielle, est inséparablement liée à l’abandon par le Parti démocrate de tout engagement pour l’adoption de réformes telles que les lois sur les droits civiques, le droit de vote et Medicare (le système public de santé pour les personnes âgées). Le Parti démocrate a commencé à utiliser la politique identitaire comme un vernis de « gauche » alors même qu’il lançait un assaut contre les droits démocratiques et les conditions de vie de toutes les sections de la classe ouvrière.

Dans son discours, Goodwin a déclaré:

« Le fait que chaque génération doit écrire son propre chapitre dans la lutte incessante pour la liberté a été illustré de façon spectaculaire la semaine dernière avec plusieurs décisions surprenantes de la Cour suprême.

« D’une part, une section essentielle de cette même loi de 1965 sur le droit de vote, qui a tenu pendant cinquante ans, a été invalidée. D’autre part, la lutte pour mettre fin à la discrimination contre les Américains gais et lesbiennes a fait un pas de géant lorsque la Cour suprême a déclaré inconstitutionnelle la défense de la loi sur le mariage… et aussi annulé l’interdiction des mariages de même sexe en Californie ».

Avec une complaisance absolue ­– faisant valoir essentiellement qu’« on ne peut pas gagner toutes les batailles » dans une démocratie américaine autrement en bonne santé – Goodwin ne parvient à n’émettre rien de plus qu’une phrase sèche en référence à l’abrogation à toutes fins pratiques de la loi sur le droit de vote (Voting Rights Act).

En outre, Goodwin ne tente nullement d’expliquer comment ou pourquoi la Cour suprême a statué un jour en faveur du mariage homosexuel, et le jour suivant contre le droit de vote pour la classe ouvrière. Il ne fait aucun doute que le mariage et l’égalité d’accès aux prestations fédérales sont des droits démocratiques. Mais la Cour suprême, avec l’appui tant des républicains que des démocrates, a donné son aval à la mesure car en aucune façon celle-ci ne remet en cause les fondements de la domination bourgeoise.

Comparer les réalisations de la guerre de Sécession à la décision de la Cour suprême sur le mariage homosexuel est une insulte à l’intelligence du peuple américain. En fait, les décisions de la Cour suprême illustrent comment l’establishment politique a officiellement adopté la politique identitaire dans un contexte politique de droite impliquant un assaut contre les programmes sociaux et les droits démocratiques fondamentaux mené par les deux partis de la grande bourgeoisie. Les remarques de Goodwin s’insèrent entièrement dans ce cadre. Notamment, son discours a omis toute référence à la pauvreté, aux inégalités sociales, à la guerre ou à l’assaut contre les droits démocratiques aux États-Unis.

Dissimulées sous le projet de la classe dirigeante de procéder à une falsification historique de la guerre de Sécession, se trouvent la nervosité et la peur ­– bien comprises par des personnalités comme Goodwin – que la classe ouvrière américaine et internationale puisse partir d'une compréhension de cette période antérieure pour arriver à des conclusions d'une grande portée sur ce qu’elle doit maintenant faire.

Quatre mois après la bataille de Gettysburg, Lincoln avait été clair quant aux enjeux de la guerre :

« Il y a quatre-vingt sept ans, nos pères donnèrent naissance sur ce continent à une nouvelle nation conçue dans la liberté et vouée à la thèse selon laquelle tous les hommes sont créés égaux… »

« C’est à nous, poursuivait Lincoln, de nous consacrer plus encore à la cause pour laquelle ils offrirent le suprême sacrifice; c’est à nous de faire en sorte que ces morts ne soient pas morts en vain; à nous de vouloir qu’avec l’aide de Dieu notre pays renaisse dans la liberté; à nous de décider que le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, ne disparaîtra jamais de la surface de la terre. »

Pourtant, la classe dirigeante américaine, représentée à la fois par les Démocrates et les Républicains, cherche délibérément à défendre à tout prix non pas le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », mais le « gouvernement des riches, par les riches et pour les riches ». C’est pour cette raison qu’elle ne peut aborder avec la moindre once d’honnêteté même les traditions révolutionnaires démocratiques bourgeoises des États-Unis.