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Obama annule un sommet et attise les tensions avec la Russie

Par Joe Kishore
9 août 2013

La décision américaine d'annuler un sommet qui devait réunir le président Barack Obama et le président russe Vladimir Poutine constitue une intensification majeure de la pression américaine sur la Russie et des tensions entre ces deux puissances nucléaires. C'est la première fois depuis la fin de la Guerre froide que les États-Unis annulent une rencontre officielle de leur président avec des dirigeants russes.

La question immédiate derrière cette action est la décision du gouvernement russe d'accorder un asile temporaire au lanceur d'alerte Edward Snowden. Il y a cependant, des questions géostratégiques plus larges en jeu. Parmi les facteurs que la Maison-Blanche a cités pour cette décision, il y a «la défense anti-missiles et le contrôle des armes», «les relations commerciales», et les «questions sur la sécurité mondiale», une référence aux divisions sur la politique américaine envers la Syrie et l'Iran.

Un éditorial paru dans le New York Times de mercredi, juste avant l'annonce de l'annulation du sommet (What's the Point of a Summit? «Un sommet? Pourquoi?»), demandait qu'il soit annulé. Dans cet éditorial, le journal s'aligne complètement sur la vendetta de Washington contre Snowden et soutient l'appareil d'espionnage digne d'un état policier que l'ex-agent de la NSA a révélé. Avec cet éditorial, le Times fournit une preuve de plus de l'intégration des médias dans l'appareil militaire et des services secrets.

En même temps, cet éditorial exprime un consensus de plus en plus répandu dans le monde de la politique étrangère américaine selon lequel la Russie serait un obstacle aux principaux objectifs américains dans le monde et une attitude plus agressive serait nécessaire.

Le Times commence par une dénonciation acerbe de la décision «provocatrice» de Poutine de «se moquer de M. Obama» en refusant la demande d'extradition de Snowden présentée par Washington, et d'avoir préféré respecter le droit international en reconnaissant le droit à un asile politique.

Ce journal écarte sans ménagement les arguments de Snowden qui lui ont valu l'asile, en affirmant que «l'asile est pour les gens qui craignent de rentrer dans leur propre pays parce qu'ils craignent la persécution, l'emprisonnement arbitraire ou même la mort en raison de leur race, de leur religion… ou de leurs convictions politiques.»

Le Times écrit comme s'il n'y avait pas de détention indéfinie sans procès, d'alimentation forcée et autres formes de torture à Guantanamo, d'assassinats par drones, ni de procès truqués et autres pièges tendus aux opposants politiques en Amérique. Cette absolution de la répression politique intervient une semaine après que le soldat Bradley Manning a été reconnu coupable d'espionnage sur des accusations qui peuvent lui valoir la prison à perpétuité pour avoir commis le «crime» de révéler les atrocités et les crimes de guerre en Irak et en Afghanistan.

Ce journal ne donne pas son opinion sur les violations massives des droits constitutionnels et démocratiques que signifient les programmes secrets de grande ampleur révélés par Snowden, qui permettent la surveillance de chaque appel téléphonique, de chaque courriel ou autre communication par Internet. Ce silence, associé au soutien accordé aux poursuites contre Snowden, indique un soutien pour ces programmes et pour les agences qui les mettent en œuvre.

Au-delà de Snowden, écrit le Times : «le plus gros problème est que le partenariat que M. Obama a cherché à construire avec la Russie est sérieusement brisé,» citant les positions russes sur la Syrie, la défense anti-missiles et les réductions des stocks d'armes nucléaires.

Quand il est arrivé au pouvoir, Obama parlait d'une «remise à zéro» des relations américano-russes, il cherchait à utiliser les services de la Russie dans la guerre contre l'Afghanistan et pour d'autres opérations impérialistes. Poutine lui-même était plus que prêt à collaborer avec les États-Unis, y compris sur la question de Snowden, qui a reçu l'ordre de cesser toute activité politique comme condition pour rester en Russie.

Les appels à une «remise à zéro» faisaient suite à l'invasion de l'Ossétie du Sud par la Géorgie en 2008, qui avait été soutenue par le gouvernement Bush et qui avait mis Washington et Moscou à deux doigts d'un conflit militaire direct.

Après la décision de la Russie d'accorder l'asile à Snowden la semaine dernière, des responsables de haut rang des deux grands partis politiques ont demandé que les États-Unis «repensent nos relations avec la Russie de Poutine», suivant les mots du sénateur républicain John McCain.

Cette décision d'annuler ce sommet intervient au moment où les États-Unis se préparent à intervenir plus fortement en Syrie, qui est un des principaux alliés de la Russie. Le mois dernier, le Pentagone a révélé qu'il envisage plusieurs plans différents, dont l'établissement d'une «zone d'interdiction aérienne» qui servirait à détruire les forces aériennes syriennes. Le mois dernier, les commissions du Sénat et de la chambre des députés sur les services de renseignements ont voté en faveur de l'armement direct des principales forces de l'opposition impliquées dans la guerre par procuration des États-Unis pour obtenir un changement de régime.

Les États-Unis avancent également dans la construction d'un système de défense anti-missiles en Europe de l'Est, qui serait principalement dirigé contre la Russie et l'influence de Moscou dans la région.

Le mois dernier, après des exercices maritimes communs entre la Russie et la Chine (qui coïncidaient avec des exercices aériens communs entre les États-Unis et le Japon), une chronique du Times écrite par Leslie Gelb et Dimitri Simes, tous deux des personnalités de premier plan dans les cercles stratégiques américains, se plaignait que la Russie et la Chine, «en défense de leurs intérêts» cherchaient à «faire descendre Washington d'un cran ou deux».

Tout cela est absolument inacceptable pour les États-Unis, qui mènent leur «pivot vers l'Asie» pour isoler et affaiblir la Chine en même temps qu'ils cherchent à maintenir une position dominante au Moyen-Orient et en Asie centrale. Il y a maintenant des signes clairs que le gouvernement Obama, frustré par son incapacité jusqu'à présent à déloger le président Assad et à installer un régime client des États-Unis, prépare une escalade de sa présence militaire dans la région.

La fermeture des ambassades américaines dans tout le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord dans le cadre d'une alerte mondiale au terrorisme est une tentative cynique de justifier les programmes d'espionnage illégaux et de contrer l'opposition montante aux États-Unis et internationalement aux attaques contre les droits démocratiques.

C'est, en même temps, une mise en garde menaçante — elle fait partie du «langage» de Washington indiquant que quelque chose d'envergure est en préparation. La menace d'une attaque terroriste — ou une attaque réelle s'il y en avait une de menée – donnerait au gouvernement Obama un prétexte pour intensifier ses opérations non seulement contre le Yémen, qui est déjà la cible d'une nouvelle vague de frappes mortelles par drones, mais aussi contre la Syrie et l'Iran. Toute action de ce genre risquerait d'impliquer rapidement une confrontation avec la Russie et la Chine et potentiellement de déclencher une guerre plus large aux conséquences catastrophiques.

C'est en prenant en compte ce contexte que l’on peut comprendre l’annulation du sommet entre Obama et Poutine.

(Article original paru le 8 août 2013)