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Le gouvernement du Canada dévoile un «complot terroriste» au moment d’adopter une nouvelle loi draconienne

Par Keith Jones
25 avril 2013

Les autorités canadiennes se sont vantées lundi après-midi qu’en travaillant en tandem avec le FBI et d’autres agences de sécurité nationale américaines ils avaient contré un complot terroriste impliquant une cellule d’Al-Qaïda basée à Téhéran. L’annonce, faite lors d’une conférence de presse de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), est arrivée au même moment où la Chambre des communes s’apprêtait à débattre d’une nouvelle loi antiterroriste qui donnerait à l’État de nouveaux pouvoirs draconiens.

Deux hommes, Chiheb Esseghaier et Raed Jaser, qui ont respectivement 30 et 35 ans, ont entre-temps été accusés de graves crimes terroristes – des accusations qu’ils rejettent catégoriquement. En fait, la GRC et le gouvernement du Parti conservateur de Stephen Harper n’ont fourni pratiquement aucune information sur le prétendu complot, sinon que les hommes surveillaient le réseau de train de Toronto dans l’idée de poser une bombe ou de faire dérailler un train en partance de New York.

Le peu qui a été révélé ne laisse aucun doute sur le fait que le moment de ces arrestations est le résultat d’une décision politique calculée, faite en consultation étroite avec les plus hauts échelons du gouvernement américain et avec comme objectif de précipiter la population des deux côtés de la frontière derrière l’acceptation de mesures dignes d’un État policier.

Lors de la conférence de presse de lundi, la GRC a concédé qu’il n’y avait jamais eu la menace d’une attaque terroriste imminente ou même de plan défini pour une telle attaque et qu’Esseghaier et Jaser étaient depuis longtemps dans la mire de la police.

Il a été ensuite révélé que les deux prétendus comploteurs terroristes étaient sous haute surveillance depuis août dernier, soit lors des huit derniers mois, et que leurs présumés crimes datent de l’année dernière.

Les accusations présentées par la Couronne au tribunal mardi dernier déclarent que tous les délits, sauf un, que les deux hommes auraient commis – incluant un complot pour meurtre – sont survenus en 2012 et la plupart d’entre eux entre avril et septembre de l’année dernière. La seule exception est l’accusation portée contre Esseghaier d’avoir fait partie d’un groupe terroriste.

Ni la police ni le gouvernement n’ont expliqué pourquoi, après avoir permis aux accusés de demeurer au large pendant des mois, ceux-ci ont été soudainement arrêtés, lors d’une opération hautement médiatisée, lundi après-midi. Esseghaier fut arrêté au moment où il se trouvait au McDonald’s de la gare de train principale de Montréal; de nombreux policiers armés de fusils et accompagnés de chiens renifleurs ont fait une descente au lieu de travail de Jaser dans le quartier torontois de North York.

Mardi, après la lecture de l’acte d’accusation de Jaser dans un tribunal de Toronto, son avocat, John Norris, a attiré l’attention sur le moment de l’annonce par la police et le gouvernement selon lesquelles ils avaient découvert le premier complot terroriste en sol canadien «commandité par Al-Qaïda». Norris a dit : «Le moment de l’arrestation est un peu mystérieux et j’aimerais certainement entendre l’explication de la GRC pour cela. Ils ont clairement affirmé qu’il n’y avait aucun risque de sécurité publique et c’est surprenant, c’est le moins qu’on puisse dire, que cette arrestation soit faite maintenant peu après les évènements de Boston et soit parfaitement synchronisée avec ce qui ce passait à la Chambre des communes hier.»

Vendredi, le gouvernement conservateur a annoncé qu’il allait changer l’ordre du jour prévu à la Chambre des communes, planifiant la troisième et dernière lecture de sa «loi contre le terrorisme » (projet de loi S-7) cette semaine. Le projet de loi S-7 donne à l’État de vastes nouveaux pouvoirs : le droit de détenir des suspects terroristes pendant 72 heures sans accusation, de convoquer des «audiences d’enquête» dans lesquelles ceux qui auraient des renseignements sur une attaque terroriste imminente seraient privés de leur droit de garder le silence, ainsi que de restreindre jusqu’à un an les déplacements et les droits des personnes que l’État soupçonnerait de terrorisme, contre qui il a des preuves insuffisantes pour porter des accusations.

La décision du gouvernement conservateur de changer l’ordre du jour de la Chambre des communes et de se dépêcher à passer sa loi antiterroriste est arrivée le même jour où les autorités américaines ont «bouclé» Boston, c’est-à-dire qu’elles ont placé la ville sous la loi martiale de facto, sous le prétexte d’une chasse à l’homme contre un suspect âgé de 19 ans.

Les autorités américaines ont rapidement claironné les affirmations canadiennes qu’une attaque terroriste avait été contrecarrée – des affirmations qui sont venues appuyer leurs efforts de présenter l’Amérique du Nord comme un territoire assiégé par des terroristes et de justifier la vaste expansion de l’appareil national de sécurité et des pouvoirs coercitifs de l’État. L’ambassadeur américain au Canada, David Jacobson, a émis un communiqué lundi dans lequel il disait que les arrestations d’Esseghaier et Jaser «ont été le résultat d’une coopération transfrontalière élaborée» et ont souligné combien «nous faisons face à des menaces sérieuses et réelles».

Quant aux affirmations des autorités canadiennes sur le contenu du prétendu complot terroriste du chemin de fer de Toronto, elles doivent être traitées avec la plus grande prudence et le plus grand scepticisme.

Au Canada, tout comme aux États-Unis, la «guerre contre le terrorisme» a été utilisée par les gouvernements libéraux et conservateurs comme un prétexte pour justifier l’intervention impérialiste et mettre en place l’échafaudage d’un État policier.

En 2006, la GRC a orchestré l’arrestation dramatique de 18 personnes, presque tous des jeunes dont certains n’avaient même pas 18 ans, qu’elle accusait d’avoir préparé de vastes attaques terroristes, incluant l’explosion d’édifices du parlement. Par la suite, il est apparu que les deux actions les plus incriminantes des «18 de Toronto» avaient été facilitées par des agents provocateurs. Un agent de police avait fourni un entraînement sur l’utilisation d’armes à un «camp d’entraînement terroriste», tandis qu’un autre avait fourni de faux ingrédients pour fabriquer une bombe. Néanmoins, onze des dix-huit ont été reconnus coupables et ont reçu de longues peines d’emprisonnement.

Esseghaier et Jaser ont tous les deux clamé leur innocence.

Lors d’une apparition au tribunal à Montréal mardi, Esseghaier, un étudiant doctorant né en Tunisie ayant une expertise en nanotechnologie a dit en réponse à ces accusations : «Ces conclusions sont tirées à partir de faits qui ne sont rien de plus que des paroles et des apparences.» Le juge Pierre Labelle lui a rapidement ordonné de ne dire rien de plus et a ensuite mis un terme à l’audience.

L’avocat de Jaser, Norris, a déclaré : «Mon client est sous le choc et ne peut croire ce qui lui arrive. Il a l’intention de se défendre vigoureusement.»

Norris a ajouté : «La population doit attendre les preuves et ne pas [baser ses jugements sur] une conférence de presse.» Il s’est aussi indigné de la tentative de la police de présenter son client comme un non-Canadien, indiquant que le réfugié palestinien a vécu avec sa famille au Canada pendant les vingt dernières années.

Lors de la conférence de presse lundi, la GRC a affirmé qu’Esseghaier et Jaser avaient agi sous la «direction et les conseils» d’«éléments d’Al-Qaïda situés en Iran».

La GRC a dit qu’elle n’avait aucune preuve de l’implication du gouvernement iranien. Cependant, par le passé, Washington a accusé le gouvernement iranien – malgré sa longue histoire de profonde hostilité envers les fondamentalistes sunnites d’Al-Qaïda – de permettre à Al-Qaïda d’utiliser l’Iran comme un intermédiaire pour de l’argent et des agents. Ottawa et Washington pourraient maintenant essayer de raviver ces allégations douteuses et les utiliser comme une partie de leur campagne de longue date pour harceler l’Iran et alimenter l’appui populaire pour une agression militaire contre le peuple iranien.

Le gouvernement conservateur de Harper, qui s’est déclaré l’allié le plus fidèle d’Israël et qui a approfondi l’alliance militaire et stratégique vieille de plusieurs décennies avec Washington, a rompu ses relations diplomatiques avec Téhéran l’été dernier. En justifiant cette action, le ministre conservateur des Affaires étrangères, John Baird, a qualifié l’Iran de «la plus grande menace à la paix mondiale et à la sécurité dans le monde aujourd’hui».

L’Iran, pour sa part, a rejeté avec colère les affirmations d’une connexion iranienne au présumé complot terroriste au Canada. Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Ramin Mehmanparast, a dit que l’Iran s’oppose aux «actions terroristes et violentes qui mettraient en danger la vie de personnes innocentes» et a souligné qu’Al-Qaïda « ne partage pas la politique et l’idéologie de l’Iran».

Mehmanparast a aussi indiqué l’hypocrisie et le cynisme du gouvernement canadien qui s’en prend régulièrement à l’Iran pour son présumé soutien au terrorisme, tout en appuyant la campagne orchestrée par les États-Unis pour renverser le gouvernement syrien – une campagne dans laquelle des forces islamistes, dont certaines sont alliées à Al-Qaïda, servent de troupes de choc. «Le même courant, a dit Mehmanparast, tue des gens en Syrie tout en profitant du soutien du Canada.»

Les travailleurs et les jeunes doivent s’opposer à toutes les tentatives de la part de l’élite canadienne d’utiliser le prétendu complot terroriste de Toronto pour attaquer les droits démocratiques – à commencer par le projet de loi S-7 – ou pour justifier des agressions impérialistes.

(Article original paru le 24 avril 2013)