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70.000 enseignants empêchés de travailler

Par Helmut Arens et Christoph Dreier
25 avril 2013

Dans un geste historiquement sans précédent, le gouvernement danois interdit, depuis plus de trois semaines, à 70.000 enseignants du secondaire l’accès à leur lieu de travail. Le « lockout », grève décidée par les patrons, signifie que les enseignants ne reçoivent aucune rémunération durant toute cette période et que l’enseignement et la garde de près de 800.000 écoliers et lycéens ont été sérieusement compromises.

L’Association patronale municipale a imposé le lockout le 2 avril après avoir laissé échouer les négociations contractuelles avec le syndicat danois des enseignants (DLF). L’objectif de l’association des employeurs est d’exercer un maximum de pression sur les enseignants pour qu’ils acceptent une flexibilité plus grande et une plus longue durée hebdomadaire du travail.

En clair, l’association des employeurs veut mettre en place un règlement où les directeurs d'établissements scolaires individuels sont libres de déterminer la proportion entre les heures d’enseignement et de préparation et le temps de travail total, suspendant ainsi l’actuel nombre total d’heures d’enseignement maximum de 25 heures par semaine.

Sur la base de ces « réformes » le temps d’enseignement sera allongé tout en maintenant le niveau existant de personnel – c’est-à-dire sans recruter de nouveaux enseignants. Les enseignants ont indiqué que les propositions prévues auront des conséquences drastiques sur la qualité de l’enseignement et les conditions de travail des enseignants. Le système d’éducation danois qui était jadis hautement prisé sera systématiquement dévasté.

La force motrice se cachant derrière les agissements de l’association locale des employeurs est le gouvernement danois, une coalition de sociaux-démocrates, de sociaux-libéraux et du Parti populaire socialiste (Socialistisk Folkeparti, SF) et tolérée par l’Alliance Rouge-Verte d’« extrême gauche. » Le rôle du gouvernement est clairement révélé par un contrat qui existe entre le trésor et l’un de ses services qui est responsable de la soi-disant modernisation et augmentation de l’efficacité des services publics.

Selon des experts du marché du travail, ce document prouve que le gouvernement a entrepris une nouvelle offensive contre les salaires et le temps de travail des employés du service public. « Le document montre que le gouvernement poursuit le but clair et sans équivoque d’utiliser les négociations salariales comme un moyen d’augmenter l’efficacité économique », a dit au journal Politiken le chercheur en politique, Jorgen Christensen. « Voilà, c’est écrit noir sur blanc qu’ils veulent se servir des négociations salariales comme levier pour diminuer les coûts. Je n’ai jamais vu une chose pareille, » a ajouté l’expert du marché du travail, Flemming Ibsen.

Le gouvernement fédéral de coalition de « centre-gauche » est en train d’outrepasser les accords contractuels existant au Danemark et qui empêchent officiellement le gouvernement de prendre parti dans les négociations collectives.

Le gouvernement envisage d’utiliser les enseignants afin de faire un exemple pour l’ensemble du service public : quiconque refuse d’accepter les coupes et les mesures d’austérité sera empêché de travailler ou rayé du registre du personnel. Le fait d’avoir choisi un domaine aussi sensible que le système éducatif, où le lockout touche pratiquement chaque famille, montre la détermination du gouvernement. Les infirmières, les médecins, les aides-soignants et autres professions peuvent tous s’attendre à subir le même traitement.

Le gouvernement s’apprête à s’attaquer à l’ensemble du secteur public et à dévaster les systèmes d’éducation, de santé et social du pays pour satisfaire l’élite financière.

En février, le gouvernement danois a approuvé la baisse de 25 à 22 pour cent de l’impôt sur les sociétés. En 2009, le gouvernement précédent avait fait passer de 63 à 56 pour cent le taux maximum de l’impôt sur le revenu. Les trous massifs ultérieurs qui se sont fait jour dans les budgets, fédéral et de l’Etat, suite à la perte de recettes fiscales doivent maintenant être comblés aux dépens des travailleurs ordinaires. Conformément à la limite de l’endettement dictée par l’Union européenne, le gouvernement danois s’est aussi engagé à réduire de 1,5 pour cent par an le déficit budgétaire structurel.

L’offensive drastique entreprise par le gouvernement danois montre clairement que le but de l’élite dirigeante est d’imposer partout en Europe des conditions du type de celles imposées en Grèce. Cette stratégie sera imposée dans les pays plus prospères du nord de l'Europe tels le Danemark, les Pays-Bas et l’Allemagne, tout comme au Portugal, en Espagne et en Italie.

Le secteur de l’éducation joue un rôle crucial à cet égard. L’élite financière cherche à retirer des budgets de l’éducation des milliards d’euros d’argent du contribuable pour l’orienter dans ses propres poches. Les attaques sociales ont commencé en Grèce par la suppression du matériel d'enseignement gratuit et ont culminé dans la fermeture des établissements scolaires et des universités, ainsi que la suppression de 13.000 poste d’enseignants.

Les enseignants subissent aussi des attaques en Allemagne où les nouveaux membres de la profession doivent travailler pour des salaires en baisse constante et où les travailleurs à l’Est du pays doivent travailler pour moins d’argent que les enseignants à l’Ouest du pays. Une grève des enseignants allemands censée mettre fin à cette situation a dernièrement été interrompue par les syndicats d’enseignants. En Espagne, des milliers d'enseignants auxiliaires ont été licenciés et les horaires de travail des employés permanents ont été augmentés. La liste de telles attaques ne cesse de s’allonger.

Tout comme leurs homologues partout en Europe, les enseignants danois sont prêts à lutter et jouissent d’un vaste soutien de la population laborieuse. Des protestations et des actions de solidarité en faveur des enseignants sont organisées presque quotidiennement. Le 11 avril, 50.000 personnes se sont rassemblées devant le parlement, le palais de Christiansborg à Copenhague, pour protester contre le lockout. Les manifestants se sont clairement prononcés contre la détérioration du système éducatif du pays.

Quant au syndicat DLF, il fait tout ce qu’il peut pour isoler les manifestants et les guider dans des canaux inoffensifs. Il a mené une série d’actions inefficaces devant les hôtels de ville dans le but de détourner l’attention du caractère brutal des agissements du gouvernement en présentant tout le conflit comme étant un conflit de travail banal. Ni les autres syndicats danois, ni les syndicats d’enseignants internationaux n’ont organisé d’action de solidarité sérieuse.

Les attaques lancées par le gouvernement contre les acquis sociaux ont reçu le soutien de l’Alliance Rouge-Verte, une coalition des Socialistes de Gauche (VS), du Parti communiste danois stalinien (DKP), des maoïstes du Parti communiste des travailleurs (KAP) et du Parti socialiste des travailleurs (Socialistik Arbejderparti, SAP), section danoise du « Secrétariat unifié » se réclamant à tort du trotskysme et qui avait obtenu 6,5 pour cent des voix lors de la dernière élection.

L’Alliance Rouge-Verte a voté avec le gouvernement en faveur des budgets d’austérité de 2012 et de 2013, lui garantissant ainsi la majorité requise tout en argumentant de pousser ainsi le gouvernement « vers la gauche. » En fait, un tel appui était la condition préalable aux attaques historiques qui sont maintenant organisées par ce gouvernement avec l'offensive et le lockout actuels.

(Article original paru le 24 avril 2013)