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Canada: Harper et Marois imposent l'austérité

Par Richard Dufour
13 avril 2013

La commission mise sur pied par le gouvernement péquiste du Québec pour étudier l'impact des nouvelles règles fédérales sur l'assurance-emploi a pour objectif de camoufler ses propres compressions budgétaires, qui frappent la classe ouvrière tout aussi durement que l'assaut conservateur sur les chômeurs.

Les mesures du gouvernement Harper visent à restreindre l'accès aux prestations de chômage et forcer les travailleurs à accepter n'importe quel emploi. Elles représentent la pire attaque sur les chômeurs depuis 1996, lorsque le gouvernement libéral de Jean Chrétien avait augmenté le nombre de semaines de travail nécessaires pour avoir droit aux prestations tout en réduisant leur montant.

Selon les nouvelles règles entrées en vigueur en janvier, tout prestataire devra fournir la preuve d'un nombre déterminé de recherches d'emploi par semaine (5 en zone urbaine et 3 en zone rurale) et accepter l'offre d'un employeur même à 70 pour cent de son salaire précédent et à 100 km de son lieu de résidence. Au moindre soupçon, fondé ou non, d'écart face à ces règles, l'allocation de chômage sera supprimée.

Huit mille prestataires se sont déjà vu retirer leur allocation. Un exemple du traitement bureaucratique auquel ils font face a été rapporté lundi par Le Devoir. Selon des documents obtenus par le quotidien montréalais, un inspecteur fédéral a coupé les vivres à un prestataire pour ne pas avoir répondu à deux appels téléphoniques, les 26 et 27 mars derniers, visant à vérifier sa disponibilité au travail. En février, il a été révélé que ces inspecteurs sont soumis à des quotas. «On nous demande 40 000 $ par mois par enquêteur, ce qui veut dire qu'on doit pénaliser bien des prestataires», avait alors admis un employé de Service Canada.

De nombreuses manifestations ont éclaté contre ces mesures réactionnaires. Lundi dernier, par exemple, 300 personnes sont descendues dans la rue pour exprimer leur colère dans le petit village de Percé en Gaspésie. Cette région du Québec dépend largement du tourisme saisonnier et plusieurs de ceux qui travaillent dans cette industrie vont bientôt se retrouver sans revenu à cause des nouvelles règles limitant l'accès à l'assurance-emploi.

Le gouvernement du Québec, dirigé par le Parti québécois (PQ), a mis sur pied une commission pour examiner l'impact de ces nouvelles mesures. Le but de cette commission – co-présidée par Gilles Duceppe, l'ancien chef du Bloc québécois, le parti frère du PQ sur la scène fédérale – est d'exploiter le mécontentement populaire à l'endroit des conservateurs de Harper pour détourner l'attention des coupes budgétaires massives imposées par le PQ au niveau provincial.

À l'annonce de la commission, Pierre Paquette, ancien chef parlementaire du Bloc québécois, a eu le commentaire suivant : «Il n’y a aucun mal à mobiliser la population pour empêcher que le fédéral détériore leurs conditions de vie». C'est une vieille rengaine des souverainistes québécois pour masquer les divisions de classe qui traversent la société en mettant tout l'accent sur les rivalités entre diverses factions régionales de la classe dirigeante canadienne.

Il est vrai que les nouvelles mesures fédérales auront un impact dévastateur. Mais loin de vouloir empêcher une détérioration du niveau de vie des travailleurs, le PQ y contribue activement en appliquant son propre programme d'austérité. La péquiste Pauline Marois dirige à Québec un gouvernement de la grande entreprise qui partage le même programme de classe que le conservateur Stephen Harper à Ottawa, c'est-à-dire faire payer les travailleurs pour la crise financière mondiale.

Le pendant de la «réforme» fédérale de l'assurance-emploi, c'est la «réforme» provinciale de l'aide sociale annoncée par le gouvernement Marois en février dernier. Ces deux mesures réactionnaires sont justifiées dans les mêmes termes. «On veut que les gens travaillent», a déclaré le premier ministre Harper. Quant au gouvernement Marois, il s'en prend aux couches les plus vulnérables de la société sous le prétexte de «favoriser la participation au marché du travail de tous les bassins de main-d’œuvre». Dans les deux cas, l'objectif visé est le même : utiliser les travailleurs au chômage ou sur l'aide sociale pour tirer vers le bas les salaires et les conditions de vie de la classe ouvrière en son ensemble.

Les prestataires de l'aide sociale reçoivent une allocation de base mensuelle de 604 dollars, ce qui les place loin sous le seuil de pauvreté. Trois groupes parmi eux recevaient jusqu'ici une allocation supplémentaire de 129 dollars pour «contrainte à l'emploi»: les 55-58 ans, les parents d'un jeune enfant et les toxicomanes traités dans un centre de désintoxication. C'est ce supplément qui a été brusquement supprimé par le gouvernement Marois le 27 février sans le moindre débat public, par une simple annonce dans la Gazette officielle. Selon la Commission des droits de la personne : «Les mesures proposées … affecteraient les personnes qui sont parmi les plus pauvres de la société et qui ne disposent pas de ce revenu décent susceptible de garantir l’exercice de [leurs] droits et libertés».

Les coupes dans l'aide sociale s'inscrivent dans le cadre du budget déposé par le PQ le 20 novembre dernier, qui a poursuivi la politique socio-économique du gouvernement libéral précédent de Jean Charest en maintenant la taxe-santé et les baisses d'impôt pour les riches, tout en limitant drastiquement les dépenses sociales. Ce sont des pans entiers des services publics qui sont maintenant dans la ligne de mire du gouvernement péquiste.

Le réseau de la santé est parmi les plus touchés. Pour l'année financière 2012-2013, le gouvernement du Québec – sous gouverne libérale, puis péquiste – avait demandé aux établissements montréalais de la santé de couper 80 millions de dollars. Pour l'année 2013-2014, les compressions exigées par le gouvernement Marois s’élèvent à plus de 100 millions. «Il y a un effort supplémentaire qui est demandé, et c’est un effort colossal pour notre réseau», a affirmé Lise Chabot, porte-parole de l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal. Le Centre universitaire de santé McGill a supprimé 80 postes d’infirmières dans le cadre d’un plan de compressions de 50 millions $ réclamé par le gouvernement.

L'éducation n'est pas épargnée. Six centres d'éducation populaire situés dans les quartiers les plus pauvres de Montréal envisagent de fermer leurs portes. Fréquentés par plus de 100 000 adultes, ces centres offrent des formations de base en informatique, en alphabétisation et en alimentation, ainsi que l'accès à des cliniques juridiques et d'impôt. Suite à une décision gouvernementale, les baux gratuits dont il bénéficiaient depuis une quarantaine d'années ne seront pas reconduits, ce qui pourrait provoquer leur fermeture dès 2015.

Le réseau des garderies subit aussi le choc des restrictions budgétaires. À la mi-mars, le gouvernement Marois a fait tomber le couperet sur les centres de la petite enfance (CPE). Ils subissent des compressions de 37,9 millions de dollars, soit une réduction de 3,5 pour cent. Québec sabre également les subventions aux garderies privées de 18,3 millions de dollars. Au total, les coupes atteignent 56,2 millions $ pour l'ensemble du réseau. Selon Louis Senécal, directeur de l'Association québécoise des Centres de la Petite Enfance: «C'est la pire attaque de l'histoire des CPE».

Ce programme de réaction sociale suscite déjà le mécontentement populaire et le gouvernement Marois a recours aux forces policières pour museler l'opposition naissante. Depuis plusieurs semaines, la police de Montréal intervient régulièrement pour disperser des manifestations en invoquant un règlement municipal (P-6) qui brime la liberté d'expression en obligeant les manifestants à donner leur itinéraire à l’avance.

Vendredi dernier, près de 300 personnes se sont réunies au Parc Émilie-Gamelin de Montréal à 18h pour dénoncer le règlement P-6. Sous le prétexte que les manifestants n’ont pas présenté d’itinéraire, les policiers ont aussitôt déclaré le rassemblement illégal. Ils ont ensuite pris les manifestants en souricière, procédant à 279 interpellations et infligeant une amende de 637$ à chacun des manifestants capturés.

Le règlement P-6 fait partie d'une série de règlements municipaux adoptés par plusieurs villes du Québec pendant la grève étudiante de 2012 et calqués sur le projet de loi 78. Adoptée par le gouvernement libéral de l'époque dans l'espoir d'écraser la grève en interdisant à toute fin pratique les manifestations, la loi 78 a eu l'effet opposé en mobilisant de larges couches de la population contre cet assaut frontal sur les droits démocratiques.

C'est en surfant sur la vague d'opposition populaire au gouvernement Charest que le PQ a réussi à prendre le pouvoir pour former un gouvernement minoritaire. Le fait que Marois défende vigoureusement aujourd'hui le règlement P-6 et les interventions policières musclées contre les manifestants, ne fait que confirmer la continuité de son gouvernement avec celui de son prédécesseur.

Les mesures d'austérité appliquées conjointement par les conservateurs à Ottawa et les péquistes à Québec traduisent le programme de guerre de classe commun de l'élite dirigeante canadiene qui vise à faire payer la classe ouvrière pour la crise historique du capitalisme. La Coalition québécoise contre la réforme de l'assurance-emploi, qui est dominée par les centrales syndicales, présente les mesures de Harper comme une attaque sur le Québec. En opposition à cette perspective nationaliste, il faut une contre-offensive unifiée des travailleurs canadiens – francophones, anglophones et immigrés – pour la défense des emplois, des salaires et des programmes sociaux sur la base du programme socialiste de l'égalité sociale.