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La politique du ‘coup de pouce’ monétaire au Japon conduira à une escalade de la guerre monétaire

Par Nick Beams
15 avril 2013

La décision prise la semaine dernière par la Banque du Japon de doubler la masse monétaire du pays sur les deux prochaines années au moyen de l’achat massif de bons du trésor intensifiera la crise économique mondiale et stimulera aussi de nouvelles attaques contre la classe ouvrière japonaise.

Le Japon n’a pas seulement adopté le programme de l’« assouplissement monétaire » mis en pratique par d’autres banques centrales, il l’a fait deux fois plus radicalement que ne l’a fait le Federal Reserve Board, la banque centrale américaine.

Le fait que la politique engagée à présent, consistant à transférer à la pelle des quantités illimitées d’argent dans les coffres des banques, et qu’on aurait il y a encore quelques années écarté comme trop risquée, soit devenue la procédure normale donne la mesure de la profondeur de la crise mondiale de l’économie.

La banque du Japon a insisté pour dire que ses actions sans précédent avaient pour seul but de stimuler l’économie nationale mais ses injections massives d’argent auront des conséquences mondiales de grande portée. Elles tendront à faire baisser la valeur de la monnaie japonaise, donnant par là une impulsion aux entreprises japonaises dans la lutte de plus en plus acharnée pour les marchés mondiaux.

Des pays commerciaux importants tels que la Chine, la Corée du sud, le Brésil et l’Australie tout comme d’autres dans toute l’Asie du sud-est qui verront la valeur de leur monnaie monter du fait de cette décision sont directement dans la ligne de mire.

On a rapporté que les économistes qui en Chine conseillent la Banque populaire de Chine, la banque centrale, étaient « furieux » de cette décision et qu’ils ont critiqué le fait que les actions de la Banque du Japon entamaient une guerre monétaire. Ils ont demandé à la banque centrale chinoise de répliquer avec des mesures faisant baisser la valeur du yuan.

L’économiste de la Banque ANZ Liu Ligang a décrit la décision de la Banque du Japon comme du « chantage monétaire ». Li Daokui, professeur à l’université de Tsinghua et ancien conseiller de la Banque populaire de Chine, avertit de ce que cela pourrait signifier une catastrophe pour les autres économies de la région.

Parmi les pays les plus durement touchés il y a la Corée du Sud, où les revenus provenant de l’exportation représentent presque 60 pour cent du Produit intérieur brut. Le Japon et la Corée du Sud se font une concurrence acharnée pour sept sur dix de leurs produits d’exportation les plus importants.

Outre l’impact direct d’une chute de la valeur du yen, une des conséquences de la décision de la Banque du Japon sera d’augmenter le soi-disant « yen carry trade » : des instituts financiers empruntent de l’argent au Japon, où les taux d’intérêt sont plus bas, pour l’investir dans des pays où ils sont plus élevés. Cela a pour conséquence de pousser vers le haut la valeur de la monnaie de ces pays ce qui en retour a de graves conséquences pour leurs exportations et leurs marchés nationaux.

Il est probable que le Brésil et l’Australie seront touchés. Le Brésil a déjà imposé des contrôles de capital pour essayer de contenir les flux de ‘capitaux fébriles’. En Australie, le flux de moyens financiers à la recherche de taux d’intérêt plus élevés a fait que le dollar a atteint des valeurs presque record, ce qui aura des répercussions catastrophiques sur les industries clés, en particulier l’industrie manufacturière.

Cette semaine, suite à l’annonce de 500 licenciements chez General Motors, Jac Nasser, qui a dirigé Ford de 1998 à 2001, avertit de ce que le taux élevé du dollar australien, en plus du renforcement de la compétition internationale, signifiait que la construction automobile n’avait plus d’avenir dans le pays. L’impact sur d’autres industries clés est tout aussi grave.

Comme c’est toujours le cas, la guerre économique sur le front international s’accompagne d’attaques toujours plus intenses contre la classe ouvrière à l’intérieur. Les appels se multiplient de la part du monde des affaires et des milieux financiers japonais en faveur de mesures de réduction de la dette publique, qui s’élève actuellement à 240 pour cent du Produit intérieur brut, et pour une « restructuration » de l’économie du pays.

Le gouvernement du Premier ministre Shinzo Abe a déjà résolu des mesures destinées à réduire les prestations sociales de base d’environ 6,5 pour cent à partir du mois d’août, ces coupes devant s’étendre sur une période de trois ans. Ces nouvelles mesures affecteront également d’autres éléments de la protection sociale, tels que le subventionnement des dépenses scolaires, qui est lié à la protection sociale de base.

Le gouvernement a justifié les coupes en disant que les prestations sociales devaient être réduites en rapport avec la baisse des prix japonais. Mais l’objectif officiel de la Banque centrale japonaise est d’engendrer l’inflation, si bien que les prestations sociales baisseront alors même que les prix commenceront à augmenter. De plus, l’affaiblissement du yen fera augmenter les prix de toutes les importations entrant au Japon, ce qui fera monter le coût de la vie.

Des changements de grande portée ont aussi lieu dans le secteur de la main-d’œuvre. L’époque de l’emploi dit pour la vie au Japon est révolue depuis longtemps. Plus de 14 millions d’ouvriers, ce qui équivaut à plus de 25 pour cent de la main-d’œuvre, ont à présent des contrats à durée déterminée. Dans certaines entreprises, les salariés nouvellement embauchés le sont avec des contrats de six mois sans perspective de renouvellement.

L’année dernière on a passé une législation destinée à doubler la taxe nationale à la consommation qui atteindra 10 pour cent à la fin de 2015. D’autres augmentations d’impôts ou de nouvelles taxes pourraient être introduites dans les temps à venir. La raison invoquée pour l’augmentation de la taxe à la consommation était qu’elle était nécessaire au financement du système de protection sociale. Mais dans ce cas on a fait le calcul que cette taxe devrait être augmentée jusqu’à 30 pour cent.

Le mois dernier, le premier ministre Abe a annoncé que le Japon participerait aux négociations sur le Trans-Pacific Partnership (TPP) initié par les Etats-Unis. Un rapport publié par la fabrique d’idées américaine Brookings Institution dit que la participation au TTP donnerait un « point focal pour la déréglementation et la compétitivité dont l’économie japonaise a un grand besoin » et aiderait à réaliser l’« élément le plus important de la stratégie économique du Premier ministre Abe : la réforme structurelle. »

Comme dans tous les pays, il s’agit là de formules codées utilisées pour lancer des attaques de grande envergure sur les emplois, les salaires, les conditions de travail et la protection sociale. Elles seront accélérées après les élections à la chambre haute du parlement japonais prévues pour le mois de juillet.

Cet ordre du jour économique et politique avancé par des groupes déterminants de l’élite dirigeante japonaise a été énoncé clairement dans une interview par l’ancien gouverneur de Tokyo, Shintaro Ishihara qui dirige dans l’opposition le Parti pour la restauration du Japon ; l’ interview fut publiée le 4 avril dans le quotidien Ashahi Shimbun.

Ishihara y a dit qu’il fallait changer les données fondamentales du pays, étant donné que le système qui se fondait sur des « haut niveaux de protection sociale et une charge fiscale réduite ne fonctionnait plus ».

Ishihara insista pour dire que la constitution japonaise devait être revue dans le but d’en retirer la clause dite ‘pacifiste’, mettant ainsi en exergue le rapport qui existe entre l’ordre du jour de l’élite au Japon même et la montée du nationalisme et du militarisme.

« Le Japon devrait devenir une forte puissance militaire » dit-il, étant donné que « la voix d’une nation peut être appuyée par la puissance militaire et l’économie. Une industrie de défense est la mieux à même de contribuer à une revitalisation de l’économie de la nation. La discussion d’un armement nucléaire possible est une option pour l’avenir du Japon. »

Si Ishihara est un politicien franchement droitier, il articule cependant les vues de couches représentatives de l’establishment politique japonais, des vues qui sont défendues jusqu’au sein du gouvernement. Comme le montrent clairement ses commentaires, la politique japonaise de l’« assouplissement fiscal » fait partie d’un ordre du jour plus vaste de nationalisme économique qui mène aux conflits et à la guerre.

(Article original publié le 13 avril 2013)