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Un groupe humanitaire français prétend que les forces de sécurité sri lankaises ont exécuté des travailleurs humanitaires

Par Sujeewa Amaranath
28 décembre 2013

L’Organisation humanitaire basée en France, Action contre la Faim (ACF) a publié un rapport prétendant que les forces de sécurité sri lankaises ont assassiné, en 2006, 17 de ses travailleurs humanitaires dans la ville de Muttur, près de Trincomale. Les meurtres ont eu lieu quelques semaines après que Colombo, en violation ouverte de l’accord de cessez-le-feu de 2002, a repris sa guerre contre les Tigres de libérations de l’Eelam tamoul (LTTE).

L’ACF a décidé de rendre publics ses propres résultats parce que le système judiciaire sri lankais était « incapable de mener une enquête sur l’affaire. » Le rapport, qui est l’aboutissement de sept années d’enquête, prétend que les responsables de ces meurtres avaient été « protégés par les autorités sri lankaises. »

Les assassinats de sang-froid des travailleurs humanitaires, commis dans un style proche de l'exécution, ont eu lieu alors que les forces gouvernementales et le LTTE étaient engagés dans un combat féroce pour prendre le contrôle de Muttur. De lourds tirs de barrages d’artillerie ont fait fuir de la région des milliers de civils. Les travailleurs de l’ACF ont été exécutés le 4 août 2006 après avoir été piégés dans le bureau de l’organisation humanitaire à Muttur. Parmi ces travailleurs, il y avait seize tamouls et un musulman. Quatre d'entre eux étaient des femmes.

Le rapport conforte la montagne de preuves qui révèlent au grand jour les crimes commis par les forces de sécurité sri lankaises durant la guerre civile qui s’est finalement terminée en mai 2009. Une étude de l’ONU a estimé qu’environ 40.000 civils avaient été tués durant les dernières semaines du conflit. Le rapport de l’ACF donne un compte rendu détaillé de la manière dont le gouvernement du président Mahinda Rajapakse a systématiquement étouffé ces meurtres.

L’armée sri lankaise a immédiatement publié une déclaration rejetant le rapport de l’ACF en affirmant que celui-ci était une tentative de « formuler des allégations contre le gouvernement du Sri Lanka sans fournir de précisions suffisantes pour conduire une enquête. » En fait, l’objectif de l’armée et du gouvernement a toujours été d’empêcher que toute enquête sérieuse soit menée sur leurs atrocités.

Les travailleurs de l’ACF ont été assassinés en dépit des assurances de la part des quartiers généraux de la police qu’ils étaient en sécurité et pourraient se rendre à Trincomale en toute sécurité. Alors que pour l’évacuation l’ACF avait transmis aux forces de sécurité les coordonnées GPS exactes de sa mission d’aide, les « forces de sécurité ont apparemment essayé de dissimuler le massacre et de rendre impossible toute enquête efficace. »

Le Comité international de la Croix Rouge et la Mission de surveillance au Sri Lanka, qui a supervisé le soi-disant processus de paix, et l’ACF n’ont pas été autorisés à pénétrer dans la région jusqu’au 7 août. Alors que les forces de sécurité sri lankaises affirmaient qu’il était dangereux pour ces organisations d’entrer dans cette zone, l’armée organisait depuis le l5 août des circuits accompagnés vers Muttur pour des journalistes sélectionnés et d’autres personnes. La raison en était que le « gouvernement était soucieux de démontrer sa victoire dans la prise du contrôle de la ville, » dit le rapport de l’ACF.

La police a affirmé n’avoir découvert le massacre que le soir du 6 août malgré des preuves solides du contraire, y compris des renseignements détaillés sur les massacres, fournis par l’ACF. Le rapport souligne que même à ce moment « rien ne fut fait pour recueillir des preuves et ouvrir une enquête. » Aucune demande n’a été faite pour que le magistrat local ordonne l’enlèvement des corps ou la sécurisation de la scène du crime, a constaté le rapport, « De toute évidence, dans une tentative de détruire les preuves. »

Le rapport affirme que les travailleurs humanitaires qui ont récupéré les corps ont été harcelés et menacés. Alors que la police prétendait que les morts étaient « des partisans du LTTE », un rapport officiel de la police a tenté de rejeter la responsabilité des meurtres sur le LTTE. A l’exception de quelques proches des victimes, la police n’a pas non plus interrogé les membres des forces de sécurité ni d’autres témoins.

Le rapport de l’ACF déclare aussi qu’entre 2007 et 2010 la Commission d’enquête présidentielle (CoI) était « tendancieuse ». En fait, le Groupe international indépendant de personnes éminentes qui avait été nommé pour observer l’enquête officielle sur la violation des droits humains, dont le massacre de Muttur, a démissionné en 2008 en déclarant qu’elle « ne respectait pas les normes et critères internationaux. »

Durant cette période « des témoins avaient été contactés par la police, l’armée et des personnes non identifiées, qu’ils avaient été harcelés et contraints de ne pas témoigner contre les forces gouvernementales. » Un témoin du massacre de Muttur avait été menacé par « des officiers de police et affecté à l’unité d’investigation du CoI, » fait remarquer le rapport d’ACF. Le groupe d’aide qui est basé en France a dit que les autorités sri lankaises avaient entravé l’enquête et « réussi à empêcher [une] inculpation des forces de sécurité. »

Le rapport de l’ACF a aussi constaté que des individus identifiés dans une enquête conduite par les Professeur d’université pour les droits humaines (UTHR) sis à Jaffna comme étant « des auteurs directs des meurtres » furent « envoyés à l’étranger pour leur protection par le secrétaire d’Etat sri landais à la Défense [Gotabhaya Rajapakse, le frère du président]. »

D’autres preuves rassemblées par l’ACF comprennent un message entendu sur un matériel de communication au commissariat de police de Muttur en train d’instruire le personnel militaire stationné dans la région « de tuer toute personne habillée en civil et parlant tamoul. » L’ACF déclare qu’il existe une relation direction entre cette communication et le massacre et fait remarquer que c’est un exemple typique du genre de message émis durant la guerre et qui souligne son caractère communautaire et anti-tamoul.

D'autres preuves d’ACF constatent qu’une balle de calibre de 5,56 mm prélevée sur le corps d’un travailleur humanitaire avait disparue durant l’enquête officielle. « De telles cartouches sont généralement utilisées par les forces spéciales et par certaines forces spéciales au sein de l’armée et de la marine sri lankaises, » dit le rapport.

Le rapport de l’ACF est une nette réfutation de la Commission de la Réconciliation et des Leçons apprises (LLRC) que Colombo affirme être une enquête « indépendante » sur la longue guerre civile. Il mine aussi la récente enquête menée sur le massacre et annoncée par le gouvernement Rajapakse suite aux pressions exercées par les Etats-Unis et les autres pays occidentaux.

Les preuves fournies par ACF confirment de plus l’information révélée antérieurement par les câbles diplomatiques américains publiés par WikiLeaks. Ceux-ci incluaient la confirmation de l’ambassadeur américain au Sri Lanka, Robert O. Blake, disant que les constatations de l'UTHR sur le massacre étaient « en grande partie exactes. »

Alors que les Etats-Unis ont cherché à exercer des pressions sur le gouvernement sri lankais à propos des « droits humains » en appuyant deux résolutions du Conseil des droits de l’homme de l’ONU (CDH) sur les derniers mois de la guerre, les câbles de WikiLeaks révèlent que Washington était, bien avant 2009, parfaitement conscient des crimes commis par le gouvernement Rajapakse et ses forces de sécurité.

(Article original paru le 27 décembre 2013)