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Les fermetures chez Ford, le marché et la lutte pour le socialisme

Par Nick Beams – candidat du PES dans l'état Nouvelle-Galles du Sud
8 juin 2013

Dès que Ford a annoncé la fermeture pour octobre 2016 de ses usines australiennes, une machine à propagande bien huilée est entrée en action.

La compagnie a insisté sur le fait qu'en raison de son manque de compétitivité sur les marchés mondiaux, ses opérations australiennes n'étaient plus viables. Le premier ministre Julia Gillard a exprimé sa sympathie pour les travailleurs de Ford et leur communauté, avant de passer rapidement à la question suivante.

Pour leur part, les dirigeants syndicaux, qui avaient déjà conclu de longue date des accords avec la compagnie pour assurer une « transition en bon ordre, » ont déclaré que leur attention serait fermement fixée sur le versement des primes de licenciement.

La première prémisse de cette campagne est que, pour les travailleurs de Ford, il n'y a simplement aucune alternative – le marché s'est exprimé et c'est tout. Les usines fermeront et leurs emplois seront détruits. Cela vient après plus de trois ans où les syndicats ont insisté sur l'idée que la main d'œuvre n'avait d'autre choix que d'accepter les licenciements et les augmentations de rendement vague après vague, tout cela au nom de la « compétitivité » de l'entreprise sur le marché.

Comme les millions d'autres travailleurs du monde entier confrontés à une « restructuration » de leur entreprise, aux réductions de salaires et à la destruction des emplois, les employées de Ford ont exprimé leur colère, leur peur, leur tristesse, et des inquiétudes profondément ressenties, non seulement pour leur propre avenir, mais pour leur communauté et le sort de la jeune génération qui ne fait qu'entrer sur le marché du travail. En même temps, il y a un sentiment très répandu que rien ne peut être fait pour empêcher la fermeture programmée des usines et défendre les emplois.

Ce sentiment est le produit d'un carcan idéologique que les syndicats ont assidûment mis en avant pendant des années. Pour s'en libérer, les travailleurs ont besoin de soumettre le concept-même de « marché » à une analyse critique.

Au début du siècle dernier, la marxiste germano-polonaise Rosa Luxembourg expliquait que la grande puissance idéologique du « marché » venait du fait qu'il semblait fonctionner comme les lois du monde naturel. Les crises commerciales et financières, écrivait-elle, étaient « envisagées et traitées par toutes les personnes concernées, par toute la société, comme quelque chose en dehors de la sphère de la volonté humaine et au-delà du contrôle humain. »

L'analyse de Luxembourg n'a rien perdu de sa justesse. Les mystifications du marché ne peuvent être démenties qu'en montrant la réalité de ses opérations.

D'après la définition « de bon sens » donnée par Wikipedia, le marché « facilite le commerce et la distribution des ressources de la société. » Cette définition dissimule le fait que le marché opère non pas dans la société en général mais dans une forme très spécifique d'organisation socio-économique, le capitalisme.

La caractéristique essentielle et définissante de la société capitaliste est sa division fondamentale en deux classes essentielles : la classe ouvrière, qui n'a aucun accès aux moyens de production et est contrainte de vendre sa force de travail ou ses capacités afin de vivre ; et la classe capitaliste, propriétaire des moyens de production, dont la richesse est maintenant incarnée dans les grands groupes internationaux.

Les marchés existaient avant le capitalisme. Mais le marché n'est devenu la forme dominante d'organisation socio-économique qu'avec la montée du capitalisme, où le mode de production est caractérisé par la vente et l'achat de la force de travail.

Le travail salarié est la relation sociale essentielle du capitalisme, parce que c'est le moyen par lequel la classe capitaliste, les propriétaires des moyens de production, s'approprie le surplus créé par le travail de la classe ouvrière sous la forme du profit. Les origines de ce surplus se trouvent dans la différence qui existe entre les salaires versés aux travailleurs pour la vente de leur force de travail, et la valeur des marchandises qu'ils produisent par leur travail.

La société n'est donc pas un tout uni. Elle est constituée de deux classes sociales ayant des intérêts de classe antagonistes.

Le travail de la classe ouvrière produit toute la richesse et les ressources de la société. Mais la classe ouvrière, c'est-à-dire la grande majorité de la population, n'a absolument aucun contrôle sur la distribution des produits de son propre travail.

La richesse que les travailleurs ont produite ne leur appartient pas. Elle appartient aux entreprises, dans le cas de l'industrie automobile, des groupes transnationaux gigantesques, qui les emploient. Ce que ces groupes font n'est pas déterminé par une volonté d'allouer la richesse produite socialement de manière à répondre aux besoins de la société, mais par la lutte pour s'approprier les profits les plus larges possibles.

Le marché est l'un des mécanismes économiques clefs par lesquels cette lutte est menée.

Chaque grand groupe lutte sur le marché pour maximiser ses profits contre ses rivaux. Les « gagnants » de cette guerre de chacun contre tous sont ceux qui sont le plus à même de réduire le coût de leurs produits en dessous de celui de leurs rivaux, ou de développer de nouveaux produits, pour que leurs parts de marché, et donc leurs profits, augmentent. Mais la guerre n'est jamais finie. Dès qu'une vague de réduction des coûts est appliquée, les concurrents développent de nouvelles mesures pour intensifier leurs efforts afin de reprendre les parts de marché perdues.

Cette lutte a caractérisé le mode de production capitaliste dès sa naissance. Elle est inscrite, pour ainsi dire, dans son ADN socio-économique, au cœur duquel se trouve le système du travail salarié. Durant les trente dernières années, cependant, elle est devenue encore plus frénétique.

Pendant au moins trente ans après la Deuxième Guerre mondiale, durant le « boom » économique de l'après-guerre, les profits, les marchés et l'emploi ont continué à croître. C'était l'âge d'or de l'industrie automobile en Australie, comme dans beaucoup d'autres pays.

Mais à partir de la fin des années 1960, le taux de profit a commencé à chuter, entraînant une grande restructuration de l'industrie et une transformation de l'économie capitaliste mondiale, qui a pris sa forme la plus aigüe avec le rôle de plus en plus dominante du capital financier.

À partir des années 1980, les acquisitions avec effet de levier, les fusions, les rachats et autres activités qui ont été rassemblées sous le terme "liquidation d'actifs" ont pris de plus en plus d'importance dans l'accumulation du profit. La pression des marchés financiers a été le moteur du développement de la mondialisation de la production dans l'industrie automobile, ainsi que dans bien d'autres industries, dans sa quête de sources de travail toujours moins chères.

Les grands groupes n'opèrent plus comme des organisations multinationales, ils ont adopté une forme transnationale. La production est maintenant organisée et intégrée au-delà des frontières et des continents. Les opérations nationales de Ford en Australie, produisant pour un petit marché intérieur, sont devenue non-rentables et donc non-viables, du point de vue de l'élite patronale, dans ce cadre de ce mode de fonctionnement mondialisé.

La montée sans limites du capital financier a concentré de plus en plus la propriété des entreprises dans les mains des grandes banques, des fonds d'investissement, et autres institutions financières. Alors que par le passé, leur principale source de revenus était les profits des entreprises dans lesquelles elles investissaient, elle se trouve maintenant de plus en plus dans les échanges et les spéculations sur les marchés financiers portant sur les actions de ces compagnies. C'est ce qui explique le nouveau dogme qui dit que le plus important c'est la « valeur pour les actionnaires ». Les profits sont accumulés par des transactions financières, des spéculations, et le parasitisme, plutôt que par des activités productives, comme la fabrication de voitures.

La structure de l'actionnariat de Ford en est un très bon exemple. Parmi ses principaux actionnaires, il y a Evercore Trust Compagny, qui détient 34 milliards de dollars, Barclays Global Investors, la Banque de New York Mellon et le fonds d'investissement Blackrock.

En cela, Ford est typique des grands groupes mondiaux, qui font partie d'un réseau mondial.

En octobre 2011, une étude importante a donné une analyse détaillée de ce réseau. Les résultats ont été publiés dans le New Scientist. Après avoir examiné quelque 43 000 groupes transnationaux et les liens entre leurs actionnaires, elle a établi que l'économie mondiale est dominée par seulement 147 d'entre-elles. L'étude concluait, « moins de 1 pour cent des entreprises sont en mesure de contrôler 40 pour cent de ce réseau. » Sur les 50 plus grands groupes, elle a établi que 45 sont des banques, dont Barclays, JP Morgan, Chase, et UBS.

La domination de l'économie mondiale par la finance a des implications très larges. Pour l'essentiel, comme l'avait noté Marx, le capital financier représente la motivation principale du capital dans son ensemble sous sa forme la plus claire – faire de l'argent, dans laquelle « le processus de production n'apparaît que comme un chaînon inévitable, un mal nécessaire » pour atteindre ce but.

Dans les structures de propriété, les groupes transnationaux qui dominent le monde ne sont qu'une combinaison particulière de divers fonds d'investissements et de banques. Ils font appliquer leurs exigences pour obtenir une « valeur pour les actionnaires » toujours plus grande, en proférant la menace que les groupes qui n'auraient pas de bons chiffres seraient rachetés et « restructurés. »

Ces exigences, qui ont été énormément intensifiées en conséquence de la crise financière mondiale qui a éclaté en 2008, constituent le fondement de la destruction des emplois, des coupes salariales, et des fermetures appliquées maintenant par Ford et d'autres groupes transnationaux.

Seules les compagnies qui augmentent leur compétitivité contre leurs rivales, par l'accès aux ressources et au travail moins chers, et l'intensification de l'exploitation de leurs employés seront « récompensées » par le marché.

Loin d'être une forme d'organisation socio-économique naturelle et démocratique, qui répartirait les ressources et la richesse d'une manière rationnelle à l'ensemble de la société, le marché capitaliste est le mécanisme par lequel le capital, aiguillonné par la finance mondiale, exerce une dictature sur la classe ouvrière et les masses du monde entier.

Comment renverser cette dictature ? C'est la question essentielle qui se pose aux travailleurs de Ford et du monde entier face à la dévastation sociale qui est maintenant déchaînée contre eux.

Il faut rappeler ici une idée très importante de Karl Marx. Aucun problème historique, expliquait-il, n'apparaît jamais sans que, en même temps, n'émergent également les conditions de sa résolution.

Cette idée indique la voie à suivre. Ces mêmes processus qui ont mené à la dictature du capital financier ont, en même temps, créé une force potentiellement encore plus grande, une classe ouvrière internationale, dont l'unité objective s'est développée au plus haut niveau historique par la mondialisation de la production et de la finance au cours des trente dernières années.

Si les trahisons des vieilles organisations de la classe ouvrière, des syndicats, des travaillistes, des staliniens et des sociaux-démocrates, ont créé une grande confusion et une crise profonde de la perspective, la crise du capitalisme mondial qui va s'accélérant va inévitablement déclencher des soulèvements sociaux de classe aux conséquences profondes.

Ces luttes doivent être guidées par une nouvelle perspective, qui corresponde au caractère mondial de la production capitaliste elle-même. Elle doit s'appuyer sur le combat pour l'unification internationale de la classe ouvrière dans une lutte pour le pouvoir politique, le renversement du système d'exploitation capitaliste et l'établissement du socialisme.

Cette perspective requiert une rupture politique consciente avec les directions syndicales et les partis politiques "de gauche", qui cherchent à diviser la classe ouvrière suivant des lignes nationales pendant qu'ils imposent les exigences patronales pour la « compétitivité internationale. » La mondialisation de la production a complètement détruit leur vieux programme consistant à rechercher des réformes et des concessions dans le cadre de l'Etat national. Ce ne sont plus des organisations ouvrières si l'on veut donner un sens sérieux à ce terme, mais des agences au service du patronat, ce sont eux qui veillent à l'application des exigences du « marché. »

En opposition aux dictats du capital financier et de ses agences, les travailleurs doivent s'engager à construire un parti révolutionnaire qui mènera la lutte pour que la classe ouvrière prenne le pouvoir politique entre ses propres mains, établisse un gouvernement ouvrier et mette fin à la propriété privée des grandes banques et des grandes entreprises. Cela ouvrira la voie à la réorganisation complète de l'économie mondiale sur des bases socialistes. L'alternative au marché capitaliste anarchique et destructeur est une économie socialiste organisée démocratiquement, avec une production planifiée et organisée pour répondre aux besoins de la société et de ses membres.

La lutte pour cette perspective est au cœur de la campagne électorale du Socialist Equality Party (SEP, Parti de l'égalité socialiste) pour 2013. Nous incitons les travailleurs de Ford, et les travailleurs et les jeunes de tout le pays, à soutenir notre campagne, à se rendre à nos réunions publiques et à demander à rejoindre le SEP.

(Article original paru le 7 juin 2013)