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Les syndicats "indépendants" participent au gouvernement égyptien créé par l'armée

Par Johannes Stern
24 juillet 2013

Un axe central du programme du parti petit-bourgeois des Socialistes révolutionnaires (SR) et de leurs alliés internationaux, l'International socialist organisation (ISO) américain et le Socialist Workers Party (SWP) britannique, est leur affirmation qu'ils luttent pour construire un mouvement syndical indépendant en Égypte. Avec cette déclaration, ils tentent de se présenter, notamment à l'attention des couches naïves des classes moyennes dans leur périphérie politique, comme les champions de la lutte pour de meilleurs salaires, pour les droits des travailleurs, ou même pour le socialisme.

Mais durant les deux semaines et demie écoulées depuis le coup militaire qui a fait tomber le président Mohamed Morsi et le groupe islamiste des Frères musulmans (FM), la vraie nature du projet des SR de construire des syndicats indépendants est devenue de plus en plus claire.

Le nouveau ministre égyptien du Travail est Kamal Abu Eita, président de la Fédération égyptienne des syndicats indépendants (EFITU) et directeur général du syndicat des employés du centre d'impôts immobiliers de Guizèh, le premier syndicat indépendant d'Égypte établi en 2009.

Eita, a rejoint un gouvernement qui est contrôlé par l'armée, qui est largement constitué d'ex-responsables du régime de Moubarak, de banquiers et d'économistes partisans de l'économie libérale, et qui se prépare à lancer des attaques massives contre la classe ouvrière.

Eita travaille aux côtés du ministre des Finances Ahmed Gelal, directeur exécutif du Forum de recherche économique, installé au Caire depuis 2007 et chercheur à la Banque mondiale. Gelal a annoncé dans une déclaration mercredi dernier qu'un nouveau prêt du Fonds monétaire international (FMI) faisait « partie de la solution ». Il a appelé à réduire les dépenses publiques et à contrôler le déficit budgétaire ; les coupes prévues comprennent des réductions importantes des subventions pour le pain et le carburant, dont dépendent des millions d'Egyptiens.

Dans un discours jeudi, le président par intérim Adly Mansour a juré de « mener une bataille pour la sécurité jusqu'à la fin » afin de « progresser vers la stabilité. »

Les travailleurs n'ont rien à attendre du nouveau gouvernement sinon une répression violente. Des mots codés comme « sécurité » et « stabilité » seront utilisés pour justifier la répression des manifestations et des grèves. Depuis le coup d'Etat militaire du 3 juillet, des dizaines de gens ont été tués et des centaines blessés ou arrêtés. Il y a deux semaines, dans une des répressions les plus sanglantes depuis la chute de Moubarak, l'armée égyptienne a tué au moins 51 manifestants au Caire parce qu'ils s'opposaient au coup d'Etat et demandaient le retour de Morsi.

Ce coup d'Etat et la campagne sanglante qui a suivi pour établir la « stabilité » ont l'entier soutien des syndicats indépendants et d'Eita. Immédiatement après la prise de pouvoir par l'armée, l'EFITU a demandé à tous les travailleurs de cesser toutes les grèves et les manifestations. Il a publié une déclaration en faveur de l'armée égyptienne et de son rôle dans les manifestations qui ont commencé le 30 juin pour aboutir au coup militaire du 3 juillet, qu'il appelle « la révolution du 30 juin. »

Il a également appelé les travailleurs à abandonner leur droit de grève. Eita a écrit que « les travailleurs qui étaient les champions de la grève sous le régime précédent doivent devenir les champions de la production. »

Les SR et leurs alliés internationaux jouent un rôle crucial dans cette offensive contre-révolutionnaire. Ces groupes de pseudo-gauche cherchent depuis longtemps à promouvoir les syndicats indépendants comme des « organisations de lutte » de la classe ouvrière et une option progressiste face à la Fédération syndicale égyptienne (ETUF) contrôlé par l'Etat. Le congrès Marxism 2011 du SWP à Londres avait loué Eita en personne comme étant une personnalité progressiste et même « révolutionnaire. »

Comme le montrent clairement la nomination d'Eita au poste de ministre du Travail et ses commentaires, les affirmations des SR sur la nature des syndicats indépendants étaient des mensonges. En réalité, l'EFITU, loin d'être "indépendante" fonctionne comme l'ETUF, en instrument de l'Etat égyptien et de ses soutiens impérialistes pour empêcher les manifestations, mettre fin aux grèves, et étouffer les luttes de la classe ouvrière.

Eita lui-même a des liens bien établis avec l'Etat égyptien et l'impérialisme américain. C'est un membre fondateur du parti nassérien Karama et un ex-bureaucrate de l'ETUF qui a dirigé la section de Guizèh jusqu'en 2006. En 2010, avec Kamal Abbas, chef du Comité pour les syndicats et les Services ouvriers (Centre for Trade Union and Workers Services – CTUWS [association de défense des droits des travailleurs créée quand les syndicats indépendants étaient interdits, ndt]), il a reçu le prix George Meany-Lane Kirkland des droits de l'Homme décerné par la fédération syndicale américaine AFL-CIO pour ses efforts pour construire des syndicats indépendants en Égypte.

Les syndicats indépendants sont étroitement alignés sur les bureaucraties des États-Unis et de l'Union européenne qui, en plus de leurs efforts pour contrôler les travailleurs dans leurs propres pays, sont bien connus pour leurs tentatives de créer des syndicats à l'étranger dans le but de défendre les intérêts du capitalisme américain et européen.

Il va sans dire que ces organisations sont anticommunistes et pro-capitalistes jusqu'à la moelle. Leur but principal est de créer de nouvelles structures pour contrôler les travailleurs, quand parallèlement le capital financier international cherche à intensifier l'exploitation de la classe ouvrière.

Au cours de la décennie précédente en Égypte, la résistance de la classe ouvrière s'est constamment intensifiée contre un programme d'ajustement structurel imposé par le FMI et qui a des conséquences dévastatrices pour la classe ouvrière. Les grèves et les manifestations ont augmenté, en particulier après 2004, quand le cabinet de l'ex-premier ministre Ahmed Nazif a lancé une vague massive de privatisations et taillé dans les salaires et le niveau de vie des travailleurs. En conséquence, l'ETUF, qui avait entièrement soutenu l'offensive contre la classe ouvrière, devenait de moins en moins capable de contrôler les travailleurs.

En réaction, des sections de l'élite dirigeante égyptienne et ses appuis impérialistes aux États-Unis et en Europe ont cherché à créer une nouvelle bureaucratie syndicale, de soi-disant syndicats « indépendants », pour empêcher un mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière. Le CTUWS, l'une des principales ONG ouvrières impliquées dans ce projet, a reçu de plus en plus de soutien de la part de l'AFL-CIO américaine et de la Confédération européenne des syndicats (CES.)

Après la révolution de 2011, durant laquelle les travailleurs se sont retournés contre l'ETUF et ont attaqué ses bâtiments, l'impérialisme a accentué son soutien aux syndicats indépendants. Quand l'EFITU a tenu son congrès fondateur au début de 2012 au Caire, des délégations internationales de haut niveau étaient présentes, y compris des représentants de l'International Trade Union Congress ((ITUC, Congrès international des syndicats), de l'ETUC, et de l'International Labor Organisation (ILO).

L'objectif des syndicats indépendants et de leurs apologistes de la pseudo-gauche chez les SR a toujours été de devenir la bureaucratie syndicale officielle de l'Égypte. Après l'éviction de Moubarak, les syndicats indépendants avaient écrit une lettre à la junte du Conseil suprême des forces armées alors au pouvoir, pour proposer leurs services afin de contrôler le mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière égyptienne.

Ils avaient écrit, « Les milliers de grèves qui se sont propagées à travers le pays durant les cinq ans qui ont précédé la révolution étaient toutes en dehors du cadre légal établi par le gouvernement, (alors que, si de vrais syndicats avaient pu exister, elles n'auraient pas été "illégales"). Puisque le rôle des syndicats est de prendre part à des négociations et d'améliorer les conditions de travail par le dialogue, d'authentiques syndicats en Égypte permettront d'éviter les troubles et les grèves. »

L'intégration de l'EFITU dans le régime soutenu par l'armée révèle le caractère antidémocratique des éléments aisés des classes moyennes que la bureaucratie syndicale « indépendante » et ses apologistes des SR représentent. Confrontés à un mouvement de masse de la classe ouvrière, ils sont prêts à soutenir une dictature militaire contre les dangers d'une révolution sociale.

(Article original paru le 22 juillet 2013)