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Race et classe aux États-Unis

Par Barry Grey
18 juillet 2013

L’acquittement de George Zimmerman, le «surveillant de quartier» qui a tué par balle un jeune de 17 ans, Trayvon Martin, en février 2012, a soulevé la colère populaire. Le meurtre gratuit d’un jeune afro-américain non armé et qui ne posait aucun danger à son agresseur ainsi que la parodie judiciaire qui a exonéré le tueur sont devenus le point de ralliement de l’opposition aux injustices dont est imprégnée la société américaine.

Tant la mort tragique de Martin que la colère face à l’acquittement de Zimmerman peuvent seulement être comprises dans le contexte de décennies de réaction politique aux États-Unis, durant lesquelles la classe dirigeante a sans relâche cherché à promouvoir la réaction sociale, le militarisme et une atmosphère d’autodéfense.

Comme ce fut le cas après la mort de Trayvon Martin, les médias, l’establishment politique et les différents groupes pseudo-gauchistes de la classe moyenne ont réagi à l’acquittement de Zimmerman en plaçant l’évènement dans un cadre exclusivement racial.

Une fois de plus, l’appel est à la «discussion nationale sur la race». C’est une évasion des questions sociales, politiques et historiques fondamentales soulevées par le cas de Trayvon Martin.

L’éditorial du New York Times était typique. Il déclarait que l’acquittement de Zimmerman «est certainement une question de race» et a poursuivi en décrivant les États-Unis comme «un pays qui est assailli par le racisme». Des variantes encore plus hystériques sur le même thème ont été fournies par SocialistWorker.org de l’International Socialist Organization et par le magazine Nation. Ce dernier a publié un article («La suprématie blanche acquitte Zimmerman» ou, en anglais, «White Supremacy Acquits Zimmerman») qui dénonce les avocats à la défense de Zimmerman pour avoir cité «Thomas Jefferson, le violeur et maître d’esclaves».

Est-ce que la race a joué un rôle dans l’affaire Trayvon Martin et est-ce qu’elle joue un rôle dans la vie américaine? Bien sûr. Or, elle ne peut être comprise comme une chose en elle-même, sortie de ses véritables racines matérielles, économiques, sociales et historiques qui trouvent leur source dans le développement du capitalisme américain et mondial. Faire cela revient à obscurcir la source la plus fondamentale de l’oppression des travailleurs et des jeunes de toutes races, couleurs, religions, etc. – l’exploitation de la classe ouvrière – et la véritable force motrice de l’histoire: la lutte des classes.

Plus de 40 ans ont passé depuis le mouvement des droits civiques, qui a joué un rôle si important dans la vie politique américaine. À cette époque, c’était compris que la question de la race était liée à des questions de classe. C’était largement accepté que les conditions auxquelles faisaient face les Afro-américains – la ségrégation Jim Crow, les lynchages au Sud; la pauvreté, la brutalité policière et la discrimination au Nord – provenaient de la société capitaliste et que le racisme était l’un des outils les plus nocifs utilisés par la classe dirigeante pour diviser la classe ouvrière.

Dans le grand mouvement de la classe ouvrière pour fonder des syndicats industriels, mouvement qui a précédé le mouvement des droits civiques, un enjeu critique était de combattre le racisme et d’unir les travailleurs de toutes les races et de toutes les nationalités. Henry Ford a cherché à fomenter les divisions raciales, important des travailleurs afro-américains du Sud pour qu’ils servent de briseurs de grève lors de la grève de 1941 déclenchée par la United Auto Workers. Ses plans ont échoué en grande partie en raison des efforts des travailleurs de l’automobile d’allégeance socialiste qui ont lutté pour unir les travailleurs dans une lutte commune contre le despotisme industriel.

Le mouvement pour les droits civiques des décennies subséquentes a de plus en plus été intégré à la lutte des classes dans son ensemble, incluant une série de grèves militantes vers la fin des années 1960 et le début des années 1970. C’était de plus en plus clair que la lutte pour les droits civiques était liée à la lutte de la classe ouvrière dans son ensemble.

Le mouvement pour les droits civiques a fini par se développer sous l’influence des socialistes, un développement auquel s’opposaient farouchement les leaders plus conservateurs. Martin Luther King Jr et d’autres, même s’ils demeuraient réformistes quant à leurs programmes, étaient influencés par la pensée socialiste et voyaient la libération des Afro-américains comme étant inséparablement liée à la lutte pour l’égalité sociale et juridique. Ils n’étaient pas, par contraste avec Barack Obama, partisans de la «libre entreprise».

En réponse aux soulèvements sociaux des années 1960, la classe dirigeante américaine a cherché à cultiver une section du leadership du mouvement des droits civiques et de la classe moyenne supérieure afro-américaine en l’intégrant au système de pouvoir économique et politique à travers le Parti démocrate et à l’aide de la discrimination positive et des politiques identitaires. Ce processus a coïncidé avec l’abandon par le Parti démocrate de toute politique de réforme sociale.

Pendant plus de quatre décennies, la classe dirigeante américaine a usé de telles méthodes pour séparer la question de la race des questions de classe. Cela a servi les intérêts d’un riche establishment afro-américain, mais l’impact sur les masses a été catastrophique. Les conditions de la majorité des Afro-américains aujourd’hui sont pires qu’elles ne l’étaient il y a 40 ans.

C’est pour cette couche de gens privilégiés de la classe moyenne supérieure qui ont bénéficié de la discrimination positive que les défenseurs des politiques identitaires raciales ou autres parlent.

Il y a un énorme élément d’hypocrisie et d’égoïsme dans la tentative d’utiliser l’affaire Trayvon Martin pour promouvoir des politiques raciales. Des charlatans politiques comme Al Sharpton, des chefs d’organisations officielles des droits civiques, des universitaires et commentateurs médiatiques afro-américains et aisés, des groupes pseudo-gauchistes comme l’International Socialist Organization – qui sont tous liés au Parti démocrate – ont un intérêt direct à garder en vie l’industrie des politiques identitaires.

Ces groupes n’ont pas du tout l’intention d’aborder le contexte social et politique de l’affaire Trayvon Martin. Leur position est résumée par Obama, qui a publié une déclaration particulièrement hypocrite sur le site web de la Maison blanche: «Nous sommes une nation de droit et un jury a rendu son verdict».

Ce n’est pratiquement jamais mentionné que le «quartier privé» de Sanford, en Floride, où Trayvon Martin a été assassiné était criblé de maisons saisies. Dans les commentaires continuels des médias sur l’affaire Martin, il n’y a pratiquement jamais de mention du chômage de masse, de la pauvreté grandissante et de l’impact dévastateur des coupes dans les salaires par les entreprises et de l’austérité du gouvernement.

Au lieu d’un «débat national sur la race», ce qui est nécessaire est un «débat national» sur les conditions horribles produites par la chute de l’infrastructure industrielle aux États-Unis, la montée d’une aristocratie financière vorace, la militarisation et la brutalité de la société américaine ainsi que la hausse des inégalités sociales.

Ce sont des conditions qui peuvent être renversées seulement par l’unification de la classe ouvrière sur la base d’un programme socialiste révolutionnaire qui s’oppose au système capitaliste et à l’exploitation de classe qui en constitue son fondement.

(Article original paru le 16 juillet 2013)