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Le MI5 et les tueurs de Woolwich

Par Chris Marsden et Julie Hyland
28 mai 2013

La décision extraordinaire d'arrêter Abu Nusaybah dans les bureaux de la BBC indique que les agences de renseignement britannique, le MI5 et la Special Branch, en savent bien plus qu'ils ne l'ont admis sur Michael Adebolajo et Michael Adebowale, les tueurs d'un soldat, le tambour Lee Rigby.

Rigby a été frappé à mort dans les rues de Woolwich, au sud-est de Londres mercredi, son meurtrier a déclaré dans une vidéo que c'était une vengeance pour les actions de la Grande-Bretagne en Afghanistan, en Irak et dans le monde entier contre les musulmans.

24 heures après cette attaque sordide, il était clair que Adebolajo était connu du MI5 et était sous surveillance depuis 8 ans. Depuis lors, il est apparu que Adebowale était également bien connu des services de sécurité.

L'arrestation dans les locaux de la BBC est intervenue après un entretien accordé au programme phare Newsnight dans lequel Nusayabah expliquait une partie de la biographie de son ami proche Adebolajo et sur les motivations possibles de cette horrible attaque contre Rigby. Durant l'entretien, il a également révélé qu'Adebolajo avait été approché à plusieurs reprises par le MI5 ces derniers mois pour en faire un informateur. Nusaybah a été arrêté en sortant des studios, prétendument pour une question n'ayant aucun lien avec cette affaire.

En réalité, l'entretien accordé par Nusaybah, ainsi que d'autres éléments qui ont fait surface à propos des deux tueurs, réfutent les affirmations que les médias et l'élite politique ont faites pour se défendre, selon lesquelles ces actions meurtrières n'auraient jamais pu être anticipées et n'ont aucune explication. L'histoire personnelle des deux responsables correspond au profil d'une couche de jeunes en rupture avec la société et qui sont attirés par le fondamentalisme islamique pour se construire une identité et trouver un moyen d'exprimer leur mécontentement social et politique, en l'absence de toute alternative progressiste de masse.

D'après tous les témoignages, Adebolajo et Adebowale étaient des jeunes londoniens d'origine nigériane et chrétienne qui ont dérivé vers les petits larcins dans leur adolescence. En 2003, à 19 ans, Adebolajo s'est converti à l'Islam et s'est impliqué dans des groupes prêchant la guerre sainte.

La même année, la Grande-Bretagne et l'Amérique lançaient leur invasion et occupation criminelles de l'Irak, en s'appuyant sur des mensonges et de la désinformation, tout en menant une «guerre contre le terrorisme» à l'intérieur du pays, en annulant des droits démocratiques et en persécutant spécifiquement les musulmans.

Adebolwane se serait converti à l'Islam il y a cinq ans, à 17 ans, après avoir subi une attaque raciste qui a fait un mort et où il a lui-même reçu plusieurs coups de couteau. Son agresseur, mentalement atteint, affirmait que ses victimes étaient des membres d'Al Quaïda qui préparaient des attentats à la bombe.

Adebolajo a été placé sous la surveillance des services de sécurité pratiquement dès qu'il s'est converti. Durant les huit dernières années, il aurait été interrogé au cours de plusieurs enquêtes anti-terroristes, bien qu'uniquement au titre de «personne périphérique», d'après les déclarations officielles.

Il aurait tenté de se rendre en Somalie, même s'il est prétendu qu'il en aurait été découragé par une «petite tape sur l'épaule.» D'après Nusaybah, cependant, Adebolajo est allé au Kenya, qui est frontalier de la Somalie, où il a été arrêté par l'armée kényane en 2010. Accusé d'avoir essayé de rejoindre un groupe somalien lié à Al Quaïda, Adebolajo affirme qu'il a été torturé avant d'être renvoyé en Angleterre. (Les responsables kényans ont maintenant admis officiellement qu'il avait été arrêté et expulsé du pays.)

Nusaybah a affirmé à Newsnight, et cela a fait sensation, que c'est après avoir été expulsé qu'Adebolajo a été contacté par le MI5 pour travailler comme informateur. Par la suite, les membres de sa famille ont décrit comment Adebolajo et eux-mêmes ont été «harcelés» par le MI5 qui voulait les convaincre de servir d'informateurs et d'infiltrer divers groupes.

Il a également été confirmé qu'Adebowale a été détenu par la police il y a deux mois, mais on ne sait pas sur quelles accusations ni combien de temps.

Tout cela correspond à un mode opératoire.

Pendant des années, les médias ont fait écho avec complaisance à la propagande officielle qui disait que le danger principal du terrorisme venait des prétendus «sans histoires» — des «loups solitaires» radicalisés et inconnus des services de police. En fait, dans chaque incident réel lié au terrorisme et dans chaque arrestation significative portant sur de prétendus complots terroristes, des gens connus du MI5 sont impliqués.

Dans le cas des attentats-suicides du 7 juillet 2005 à Londres, par exemple, Mohammed Sidique Khan et Shezad Tanweer étaient connus des services de renseignement et sous surveillance depuis au moins cinq mois avant de mener leur attentat.

Dans certains cas, des preuves très nettes ont fait surface indiquant que le MI5 savait et avait orienté des complots terroristes, y compris le complot utilisant des engrais en 2007.

L'approche adoptée par le MI5 a une explication supplémentaire. Derrière la rhétorique officielle de la «guerre contre le terrorisme,» la Grande-Bretagne et les États-Unis ont travaillé en étroite collaboration avec des groupes du type d'Al Quaïda en Libye et au Mali pour apporter un changement de régime. Ils font la même chose en Syrie, où la Grande-Bretagne mène une campagne internationale pour armer officiellement l'opposition à dominante islamiste qui lutte contre le régime d'Assad.

Une semaine seulement avant son attaque brutale contre Rigby, Adebolajo faisait publiquement campagne dans les rues de Woolwich pour trouver des jeunes musulmans prêts à partir en Syrie lutter avec les forces rebelles soutenues par l'occident. Le ministre des Affaires étrangères William Hague a déclaré que sur les 600 Européens qui se battent en Syrie à l'heure actuelle, au moins 100 viennent d'Angleterre.

Les implications sont claires. Il n'y a pas de frontière hermétique entre le fait d'inciter au meurtre en Syrie et le fait d'en commettre au Royaume-Uni. Au début du mois encore, des images disponibles sur YouTube montraient le chef de la brigade Djihadiste Farouq, Khalid al Hamad, coupant le cœur et les poumons d'un combattant du gouvernement syrien, tout en proclamant «notre slogan est œil pour œil, et dent pour dent.»

Ce sont précisément les mêmes paroles qu'a prononcées Adebolajo devant la caméra pour justifier la tentative de décapitation de Rigby.

Rien ne justifie le meurtre brutal d'un jeune soldat qui n'est pas en service. Cependant, les commentateurs qui insistent sur l'idée que chercher une explication à ce terrible événement dénoterait un accord voire même une apologie sont cyniques et cherchent à se défendre. Cela ne fait que préparer de nouvelles atrocités de ce type.

Le meurtre de Woolwich est le résultat de la convergence de plusieurs facteurs liés: la réaction d'individus désorientés aux crimes perpétrés par l'impérialisme britannique de par le monde; l'environnement social fétide qui cultive le mécontentement et une profonde aliénation; ainsi que la pourriture générale de la politique officielle et des grands médias, qui fonctionnent comme des défenseurs de la participation de la Grande-Bretagne à une guerre prédatrice après l'autre.

Dans ce mélange délétère, il faut également tenir compte des efforts des services de sécurité qui vont pêcher, parmi ceux qui sont endommagés par cet état des choses, des gens qu'ils manipuleront à leurs propres fins.

(Article original paru le 27 mai 2013)