Home » Nouvelles internationales » Océanie » Australie

Ce qui se cache derrière le coup politique manqué contre la dirigeante du gouvernement australien

Par Peter Symonds
30 mars 2013

Un commentaire intéressant a été publié par la BBC au sujet du coup politique manqué de cette semaine contre la première ministre australienne, Gillard.

Le correspondant de la BBC, Nick Bryant, déclare : « L’Australie a l’une des plus brutales histoires de coups politiques du monde démocratique, au cours desquels des dirigeants de partis ont été évincés en grand nombre. En ce moment encore, un nouveau premier ministre doit faire face à un danger émanant de son propre camp, le pays serait-il devenu la ‘capitale des coups politique’ dans le monde ? »

L’article signale que depuis le début de l’année, le premier ministre de l’Etat de Victoria, Ted Ballieu, le gouverneur du Territoire du Nord-Australie, Terry Mills, et la dirigeante de l’opposition libérale de l’Australie du Sud, Isobel Redmont, ont tous été forcés à démissionner. Il remarque que le même sort a été réservé au cours de cette dernière décennie à de nombreux dirigeants politiques du Parti travailliste (Australian Labor Party, ALP) et du Parti Libéral.

« Pour le reste du monde, ce fort taux de victimes politiques doit être quelque peu étonnant. L’Australie, après avoir maîtrisé les trois derniers marasmes mondiaux, a connu 22 années consécutives sans récession. Alors pourquoi ses politiciens, qui ont contribué à ce succès national, ne bénéficient-ils pas de la même résistance? » se demande Bryant.

Selon Bryant cette forte instabilité est, en dépit de chiffres économiques positifs, tout simplement un phénomène australien étrange et pervers qui est enraciné dans une « culture politique brutale » impliquant des éminences grises impitoyables tirant les ficelles dans les factions et une forte préoccupation avec les sondages d’opinion. Sa réponse n’explique rien du tout.

En réalité, les bouleversements politiques actuels sont liés aux processus internationaux qui, au cours de ces 30 dernières années, ont profondément modifié les relations de classe. C’est avant tout la mondialisation de la production qui a miné le programme de la régulation économique nationale et de réformes sociales limitées sur lesquelles se fondent le Parti travailliste et les syndicats. Tout comme Thatcher en Grande-Bretagne et Reagan aux Etats-Unis, les gouvernements travaillistes de Hawke-Keating de 1983 à 1996 ont mené une offensive incessante contre la classe ouvrière visant à rendre le capitalisme australien « internationalement concurrentiel. »

Le résultat en est une redistribution sans précédent de la richesse de bas en haut. L’Australie est de nos jours l’un des pays socialement les plus inégaux du monde industrialisé. Selon la Réserve fédérale, les 20 pour cent les plus riches possèdent près de 67 pour cent de toute la richesse tandis que les 20 pour cent les plus pauvres en détiennent à peine 0,2 pour cent. En 1970, moins de 3 pour cent des ménages vivaient dans la pauvreté. Trois décennies plus tard, ce chiffre avoisine les 20 pour cent. Cet assaut généralisé contre la position sociale de la classe ouvrière, y compris la destruction de centaines de milliers d’emplois industriels, de conditions de travail durement acquises et de services sociaux de base ont entraîné un refus de plus en plus fort et de plus en plus généralisé de la classe ouvrière de ses vieilles organisations – le Parti travailliste et les syndicats.

Les conditions préalables de la croissance économique ininterrompue des 22 dernières années ont été établies durant les années Kawke-Keating par une brutale « restructuration » favorisant le marché et enrichissant une mince couche aisée directement aux dépens de millions de travailleurs ordinaires. Cette croissance alla de pair avec le boom du secteur minier lié à la montée de la Chine en tant que plus grand pays mondial de main d’œuvre à bon marché. Durant les seules dix dernières années, les exportations australiennes sont passées de 8,8 milliards de dollars en 2001-2002 à 77,1 milliards de dollars en 2011-2012.

La dépendance économique croissante de l’Australie de l’économie chinoise n’a cependant fait qu’accroître le dilemme auquel est confrontée la classe dirigeante qui, depuis la Deuxième guerre mondiale, a été stratégiquement tributaire de l’impérialisme américain pour défendre ses intérêts économiques et géopolitiques dans la région Asie-Pacifique. Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, les gouvernements australiens ont soutenu chaque guerre menée par les Etats-Unis alors que Washington cherchait à établir sa puissance militaire dans le but de stopper son historique déclin économique. Mais, le « pivot vers l’Asie » d’Obama – le résultat de l’aggravation des tensions mondiales occasionnées par le krach financier de 2008 – qui vise à faire face diplomatiquement, économiquement et stratégiquement à la Chine dans toute la région, a fait remonter à la surface les divisions profondes qui existent au sein de l’establishment politique australien.

Ce sont ces processus mondiaux qui génèrent l’instabilité politique aiguë qui déchire non seulement le Parti travailliste mais la totalité de l’establishment politique.

Ces processus se sont clairement manifestés dans le long conflit qui a régné au sein de la direction du Parti travailliste entre Julia Gillard et Kevin Rudd, l’ancien premier ministre qui a destitué lors du coup politique de juin 2010. Tenant compte des intérêts d’une section de l’économie australienne, Rudd avait tenté de réduire les tensions grandissantes entre Washington et Beijing. Mais ses initiatives diplomatiques avaient directement contrecarré la politique déterminée du gouvernement Obama pour affaiblir la Chine et renforcer la domination des Etats-Unis dans la région. L’éviction de Rudd avait été orchestrée par des éminences grises clés de la faction du Parti travailliste qui entretient les relations les plus étroites avec Washington.

Gillard a immédiatement promis d’apporter son plein soutien à l’alliance Etats-Unis/Australie et travaille depuis de concert avec le gouvernement Obama. En novembre 2011, Obama s’était rendu en Australie et avait profité d’un discours tenu devant le parlement australien pour exposer officiellement son « pivot vers l’Asie. » Il avait alors signé un accord avec Gillard pour ouvrir les bases militaires australiennes aux Marines américains, aux navires de guerre et aux avions de combat américains, positionnant ainsi le pays sur la ligne de front en cas de guerre entre les Etats-Unis et la Chine.

Pour le gouvernement Obama, l’alliance Etats-Unis/Australie et l’accès aux bases militaires australiennes revêtent une importance stratégique primordiale. Gillard n’a survécu à la crise de direction de la semaine passée et à un défi précédent de Rudd en février de l’année dernière que grâce, principalement, au soutien de Washington. Malgré les niveaux historiquement bas du gouvernement dans les sondages et la perspective de se voir relégués aux oubliettes lors des prochaines élections, les ‘poids lourds’ du Parti travailliste pro-Etats-Unis continuent d’appuyer Gillard contre Rudd.

Dans le même temps, de puissantes sections du patronat qui avaient exigé la fin des mesures de relance que Rudd avait mises en vigueur après l’éclatement de la crise financière mondiale et la renégociation de sa nouvelle taxe sur les bénéfices miniers record, ont apporté leur plein appui à Gillard. Immédiatement après son entrée en fonction, elle avait promis d’étendre les soi-disant « réformes » des années Hawke-Keating, ouvrant davantage au secteur privé les services de santé, de l’éducation publique et autres services. Au cours de l’année dernière, son gouvernement avait supervisé une nouvelle restructuration de l’industrie due au cours élevé du dollar australien et qui est actuellement en train de provoquer une avalanche de fermetures d’usines et de suppressions d’emplois.

Actuellement, en plein ralentissement de l’économie chinoise et au milieu d’une récession économique en Europe et aux Etats-Unis, l’élite patronale exige de nouvelles coupes profondes dans les dépenses publiques du budget qui sera voté en mai, de même qu’une nouvelle augmentation de la « productivité » visant à faire grimper les bénéfices. La frustration des cercles dirigeants est que ni le gouvernement Gillard ni l’opposition libérale-nationale n’est en mesure d’appliquer ces mesures régressives dans le cadre du parlement et des élections parlementaires. Cela indique que les futurs coups politiques prendront des formes encore plus antidémocratiques et autoritaires.

La classe ouvrière ne peut se permettre de rester sur la touche tandis que la classe dirigeante applique ce programme. Les travailleurs doivent rompre consciemment avec le Parti travailliste et commencer à intervenir politiquement sur la base de leurs propres intérêts de classe indépendants. La perspective très réelle de la guerre et de la contre-révolution ne peut être combattue que par la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière. Celle-ci doit avoir pour but l’établissement d’un gouvernement ouvrier ayant pour objectif l’abolition du système capitaliste dysfonctionnel et dépassé et l’application d’un programme socialiste afin de satisfaire les besoins de la vaste majorité des gens et non les énormes bénéfices d’une infime minorité. Tel est le programme du Socialist Equality Party (Parti de l’Egalité socialiste, SEP).

(Article original paru le 23 mars 2013)