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Grèce: la police prend d’assaut le siège de la radiotélévision publique pour arrêter son occupation par les travailleurs

Par Christoph Dreier
12 novembre 2013

Tôt le matin, le jeudi 7 novembre, plus d’une centaine de policiers ont envahi le siège de l’ancienne radiotélévision publique ERT. Les travailleurs occupaient les locaux et continuaient de diffuser en direct bénévolement les émissions de télévision et de radio après que le gouvernement ait fermé du jour au lendemain, en juin dernier, la télévision publique, laissant 2.700 travailleurs sans emploi.

La police a fait irruption dans le bâtiment et contraint les 50 journalistes et techniciens présents à quitter les lieux. Quatre d’entre eux furent arrêtés. « Ils m’ont attrapé par les cheveux alors qu’on n’opposait aucune résistance. Je vais porter plainte contre la police, » a dit la journaliste de l’ERT Vaja Paliadaki.

« C’est ainsi qu’agit le fascisme, sournoisement et dans l’obscurité, » s’est écriée une autre collègue en sortant de l’immeuble.

Les travailleurs avaient continué à émettre jusqu’à la dernière minute, lançant des appels à des rassemblements de solidarité. « Il ne s’agit pas seulement de l’ERT, ce n’est pas seulement une question d’emploi, il s’agit de la démocratie, » a dit un présentateur des informations durant l’évacuation du bâtiment. « Ne vous préoccupez pas de la légalité, défendez la démocratie… parce que nous nous retrouverons tous dans les rues, parce que nous menons la même lutte, nous vous demandons de rejoindre le siège de la télévision publique ERT. »

Des centaines de manifestants ont spontanément répondu à l’appel et ont été brutalement assaillis par la police équipée de gaz lacrymogène. Des journalistes d’autres chaînes de télévision et de journaux ont réagi à l’action menée par les forces de l’ordre en entamant jeudi une grève spontanée de trois heures. Des milliers de personnes se sont rassemblées vendredi devant le siège de la télévision. Samedi, des centaines de manifestants ont tenté de réintégrer le bâtiment mais en furent brutalement empêchés par la police.

D’anciens collègues de l’ERT ont aménagé un studio de fortune en diffusant les informations en soirée par internet. Plus d’un million de personnes ont suivi la diffusion en live. En arrière-plan on pouvait voir la police empêchant les protestataires de s’approcher de l’immeuble. Les journalistes ont déclaré vouloir rester le temps qu’il faudra pour récupérer leurs emplois.

L’action menée contre la radiodiffusion publique signifie une massive intensification de la violence contre des travailleurs grévistes et qui manifestent. La fermeture de l’ERT a déclenché une opposition de masse contre les licenciements du gouvernement dans le secteur public.

Lorsqu’en juin le gouvernement avait fermé l’ERT du jour au lendemain, des milliers de travailleurs ont débrayé et manifesté pour soutenir les employés tout en suivant leurs émissions de protestation. Des milliers de gens se sont quotidiennement rassemblés devant le bâtiment. Le mouvement de masse a entraîné une profonde crise gouvernementale qui a eu pour conséquence la sortie de la Gauche démocratique (DIMAR) du gouvernement, la plus petite formation de la coalition gouvernementale.

Le porte-parole du gouvernement Simos Kedikoglou a dit que l’évacuation du bâtiment était nécessaire pour le rétablissement de « l’ordre public ». « Ils avaient transformé le siège de la radiotélévision en une sorte de centre de résistance contre les décisions du gouvernement. »

Le ministre chargé de l’audiovisuel public, Pantelis Kapsis, avait prévenu il y a plusieurs semaines qu’en raison de l’occupation du siège de l’ERT, l’information sur la présidence grecque de l’Union européenne était compromise.

L’action brutale du gouvernement est directement liée à la visite à Athènes de la troïka, composée du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque centrale européenne (BCE) et de la Commission de l’UE. Les créanciers sont en train de discuter avec le gouvernement de la façon d’imposer, face à une opposition soutenue des travailleurs, les licenciements convenus et les nouvelles coupes qui sont en préparation. La prise d’assaut du bâtiment de l’ERT en était manifestement une précondition.

Dans le même temps, un tribunal a déclaré illégale une grève de deux mois des employés de l’université. Le ministre de l’éducation, des affaires religieuses, de la culture et des sports, Constantinos Arvanitopoulos, en avait fait la demande. Dans le cas des marins, des employés du métro et des enseignants grévistes, la même décision avait à chaque fois servi à soumettre ces travailleurs à la loi martiale pour les forcer à reprendre le travail. Les membres du personnel universitaire ont l’intention de décider lundi 11 novembre de la poursuite de leur grève.

La grève à l’université fait partie d’un vaste mouvement de grève de l’ensemble du secteur public contre les plans de licenciements de 25.000 travailleurs pour les transférer dans une soi-disant « réserve de mobilité ». Il y a eu des grèves répétées dans les hôpitaux, dans l’administration, les tribunaux et le transport public. L’interdiction de la grève à l’université vise tous ces mouvements de protestation.

Les licenciements sont une condition préalable à l’application de nouvelles coupes. Aucune information concernant les résultats concrets des négociations avec la troïka n’a été rendue publique à ce jour. Le ministre du Travail Yannis Vroutsis a d’ores et déjà assuré la troïka de son soutien pour une réduction des cotisations versées par les entreprises à la caisse d’assurance sociale. Cette mesure entraînera inévitablement de nouvelles coupes sociales.

Il n’y a eu aucune protestation digne de ce nom de la part des principaux syndicats, ADEDY et GSEE quant à l’attaque menée contre les travailleurs de l’ERT et l’interdiction de la grève à l’université. Dans le passé, les syndicats avaient joué un rôle crucial pour forcer les travailleurs à retourner au travail après l’interdiction des grèves.

Après l’assaut du siège de l’ERT, le plus fort parti d’opposition, la Coalition de la Gauche radicale (SYRIZA), a déposé au parlement une motion de censure contre le gouvernement. Les débats sur le vote de cette motion ont commencé vendredi pour s’achever dimanche soir par un vote de confiance.

Comme on pouvait s’y attendre, le gouvernement a facilement remporté le vote par 153 contre 124. Le gouvernement contrôle une majorité de 155 sièges sur les 300 du parlement, et DIMAR avait déjà promis vendredi de s’abstenir. Le vote a renforcé le gouvernement à un moment décisif. Un nouveau vote de confiance est à présent exclu pour les prochains six mois.

L’initiative de SYRIZA avait un caractère purement symbolique. Le parti a ainsi tenté de contenir le mécontentement populaire tout en se révélant être une force de stabilité pour l’élite dirigeante grecque et l’UE.

« Le gouvernement a imposé un coup d’Etat contre lui-même et contre la légalité, » a déclaré la députée de SYRIZA, Zoé Konstantopoulou. Cette légalité se doit actuellement d’être rétablie.

Le président de SYRIZA, Alexis Tsipras, a rassuré lors d’un congrès tenu à l’université du Texas, disant que son parti garantirait que la Grèce ne quitte pas l’UE mais renégocierait au contraire les dictats d’austérité.

Il y a quelques semaines à peine, Tsipras avaient décrit les forces de l’ordre grecques comme démocratiques. A présent, celles-ci sont engagées dans une action brutale contre les travailleurs et entretiennent des liens étroits avec les fascistes. Il a de plus demandé au parti Nouvelle Démocratie (ND) au pouvoir de former une alliance commune pour la défense de la démocratie.

(Article original paru le 11 novembre 2013)